NARRATION
Le duc de Florès, en retournant le surlendemain à la rue de Courcelles, où il allait rarement avec sa femme et sa fille, maïs seul le plus souvent possible, apprit que la fomille était partie pour le Berry, où l'appelaient des affaires imprévues. Il se mordit les lèvres et rentra pour annoncer cette nouvelle à Morenita. Morenita était au manège avec une dame de compagnie. La duchesse s'habillait pour aller la rejoindre. Elle reçut son mari avec un éclat de rire.
-«- Eh bien, fils de mon âme^ lui dit-elle en espagnol devant la femme de chambre, qui n'entendait que le français, voilà une figure allongée qui m'annonce que vous venez de la rue de Courcelles. Vous n'avez trouvé personne, et, pendant votre absence, Morenita a reçu une lettre de sa mamita qui lui envoie un charmant couvre-pieds tricoté par ses belles mains, et qui lui &it ses adieux pour quelques mois.
— Le portier m'a dit quelques jours, répliqua le duc avec un secret dépit.
— • Mon cher Almaviva, reprit la duchesse, vous serez toujours un franc étourdi. Ce qui se passe, voyez-vous, est pour moi dair comme le jour. Yous avez toujours voulu douter de
la vérité. Je vous ai pourtant dit cent fois que madame de Saule était secrètement mariée avec M. Riveeanges. Vous n'a-*vez pas voulu me croire ; vous avez risqué trop tÂt votre déclaration. Le mari s*est aperçu de votre amour. Il emmène sa femme, et il fait bien ; car chacun sait que vous êtes irrésistible.
— J'espère, ma chère Dolorès, dit le duc troublé et contrarié, que tout ceci est une plaisanterie que vous me fiiites?
— Une pure plaisanterie, répondit-elle en Tembrassant au front.
Et elle sortit en riant encore.
n y avait du vrai dans les suppositions de la duchesse. Le duc, vivement épris d'Anicée, s'était exprimé avec elle tmp clairement. Avec une femme aussi modeste, aussi éloignée de ridée de plaire, il n'était pas possible d'être compris à demimot. Anicée, sentant dès lors qu'elle ne pouvait plus continuer ses relations avec la famille de Morenita sans encourager' des prétentions qui, loin de la flatter, l'offensaient, avait pris vite un parti décisif. Le voisinage de cette étrange enfant, son attitude singulière et presque hautaine dans leurs rares entrevues, la faisaient souffrir. Elle était restée à sa portée par un reste de dévouement. Mais, leurs liens ofi&ciels rompus par l'impcudence du duc, elle cédait au besoin de consacrer sa vie entière à Stéphen. Elle redevenait libre de vivre enfin pour elle-même en vivant pour lui seul.
Le duc n'était ni un fat ni un sot; mais il avait les passions vives et comptait d'assez beaux succès dans sa vie pour ne pas croire offenser une femme plus âgée que lui, et qu'il supposait libre, en lui offrant son cœur. H avait les mœurs âtciles des gens privilégiés de la fortune et de la nature, et, sans perver» site audacieuse, il n'avait pas de notions bien précises sur Jti vertu. C'était un peu la faute de sa femme, qui, sans manquer essentiellement à ses devoirs, ne lui avait iamais fait une vie
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aërieuse et inraiment digne. Avec une femme comme Anicëe, 8 eût été le modèle des époux. Il le sentait, et il l*avait dit à celle-ci avec une ingénuité très-grande.
«- Tous ne savez donc rien de ma vie? lui avait dit Anicée, étonnée de sa confiance.
«- Non, madame, avait répondu le duc ; je crois, je sens que Stéphen vous a aimée et qu'il vous aime encore. Mais, vous si loyale et si courageuse, vous ne l'avez point épousé. Je crois donc que vous ne l'avez jamais aimé que d'amitié.
Anicée avait été sur le point de dire qu'elle était mariée ; mais, craignant d'avoir l'air de se retrancher sur son devoir et de laisser par là quelque espérance au duc, elle lui avait répondu avec douceur et simplicité qu'elle aimait Stéphen d'amour et d'amitié, et comptait l'épouser, maintenant qu'elle n'avait plus à se préoccupa de l'avenir de Morenita.
Stéphen avait interrompu cette conversation. Il avait va rémption du duc : il avait compris ce que, depuis quelque temps déjà, il croyait pressentir. Le calme d' Anicée n'eût pas permis un soupçon, lors même que sa vie entière n'eût pas éloigné un tel sentiment comme un outrage. Il ne lui avait pas fait une seule question ; il n'en avait reçu aucune confidence. A quoi bon quand on s'aime parfaitement? Il semblerait qu'on attache quelque mérite à être resté inébranlable dans cette fidé* lité du cœur et de l'esprit qui est le premier besoin de l'aSèction vraie. Anicée ne mettait pas plus de gloire à être insensible à la passion du duc, que Stéphen ne s'en attribuait d'avonr résisté à celle de Morenita. Os partirent ensemble, le matin du jour où le duc, agité et véritablement affecté, revenait pour demander à Anicée d'oublier sa folie et pour lui offrir de s'éloigner momentanément, plutôt que de priver la duchesse et Morenita de ses relations.
Ce départ lut un coup violent porté au cœur de la jeune fille. Jusque-là, elle ne s'était pas crue séparée de sa mamita.
§14 LA vn»Ll1JL«
Oomm m «oftHit beodeiir et enlMé, eyê «'étail iBMgM ^'elle 0» Slépfeen la sappHerai«iit bientôt ée revenir feiie It jme de leur intérieur, et, tout en se prûmettant de ne podi* der, eHe «tétait rëjorae de eenger iju^elle serait tenjoars k même de le foire; mais Anicëe. n'était pas faîWe et StdpiM était fort. La conscience d'avoir pris en pure perte une détepttiination folle et cruelle lui fit ^rser en secret un torrent de
larmes.
Mais le repentir ne dura pas longtemps. Morenita n'était pas de nature à se dire qu'elle eût dû foire un grand effort de ao* destie et de religion, rentrer en elle-même, vaino^ sa passion pour Stéphen, et se guérir par le sentiment du bonheur de m mère. L'idée de résister à ses propres entraînements ne semblait pas admissible chez elle. Était-ce le résultat de cette paresse de réme, de cette nullité de la conscience qui était eomme sa tache originelle, et qui la dominait fatalement? Poutait^elle et ne voulait-elle pas, ou ne pouvait-elle pas vouloirt Hardi et savant celui qui tranchera de tels problèmes au fond des cœurs humains ! Qu'il prenne garde d'être trop indulgent pour notre nature, mats qu'il prenne garde aussi d'être trop
oruel!
Le cœur était vivant et chaud (nous ne dirons pas bon) en elle, malgré ce désordre de la volonté. Si elle était sauvage* ment éprise de Stéphen, elle était attachée plus profondémeat encore à sa mamita. Elle ne s'était pas endormie ou éveillée ua seul jour dans son lit de la rue de la Paix, sans songer à MB petit Ht de mousseline de te rue de Gourcelles, et sans tremper de larmes son oreiHer, eh se rappelant ce dernier baiser du soiff ee premier baiser du matin qu'Ânicée, pendant quatorze ans» était venue déposer sur ses paupières appesanties. Tout élait changé dans sa vie, et, à chaque moment, elle sentait le pHl de ce qu'elle avait dédaigné. Comblée de présents et couverte d'atours, sa soif de parures était d^à assouvie. Une toiletta
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u ê m f dh appcMëe par la ccmtuiière, sna ^qu'elle l'eftC désirée ei prévae, ne hii causait plue ce plaisir d'enfiuit qu'elle goilttaii à ckoîBîr ene-méme, à consulter vingt fois Amcée ou madame Iforange, à remporter après me petite hitte qui exerçait sa volonté et allumait sa convoitise. Personne ne savait plus rhabiller et la coiffer comme cette mare intelligente et enjouée qaïj «■ aatisfeisant sa vanité, réussissait à la modérer par le gentiment du goût. Au spectacle, ce n'était plus la petite loge seorimet cachée où Ton n'allait que pour savourer quelque cfaeM^CBavre, et où chaque beauté était sentie. C'était la loge fanBante, exposée à tous les regards, où il était question, non d'écouter, mais de paraître. On ne choisissait plus; on subissait le hasard de la représentation. La duchesse avait vat sentiment assez borné des arts. Elle s'extasiait sur une roulade, sur une pirouette, lorgnait un bel acteur ou critiquait les toilettes de Favant-scène, mais n'était pas réellement touchée d'une phrase bien dite, d'un sentiment bien exprimé, d'une grftce vraiment poétique. Morenita se sentait comme rabaissée dans sa société, elle qui s'était sentie parfois véritablement artiste asprès de ce jugement droit et de cette délicatesse anfuifle d'Anicée. Elle se disait à elle-même qu'elle allait devenir nulle, et ressentait, au bout de six semaines d'enivrement, la Êitigue et le dégoût de cette vie d'apparat. Toutes les conversations lui semblaient vides, pauvres, niaises, ou d'un eiprit tendu et d'une gaieté factice. Sans bien se rendre MBiple de cette infériorité générale et de la supériorité d'Anicée, elle s'étonnait d'avoir connu l'ennui maladif de la puberté auprès d'elle, depuis qu'elle ne sentait plus ni émotion, ni plai* rtr, ni désir d'aucune chose dans sa nouvelle existence.
Après avoir sangloté longtemps le soir de ce départ, elle passa au dépit et à la fâcherie. Elle voulut s'imaginer mille extravagances : qu'Anicée ne l'avait jamais aimée ; qu'elle avait donné la main à leur séparation avec une joie secrète ; qu'elle
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s'était sentie gênée par sa présence, jalouse de sa jeunesse, que sais-je ! Après bien des divagations, elle s'endormit en pensant au bonheur que Rosario lui avait promis et qu'elle ne trouvait pas dans ses triomphes.
Pendant deux jours, elle fut de cette humeur qu'on appdle vulgairement massacrante; le mot est juste. .On dénigre, on analyse, on rabaisse, on détruit tout dans sa pensée quand on est mécontent de son propre fonds.
Le duc s'en affligea et s'en plaignit. La duchesse s'en moqua et n'y fit pas grande attention. Elle paraissait préoccupée, et donnait pour prétexte le soin de préparer une grande soirée musicale»
Morenita se ranima un peu au moment de paraître à cette réunion, dont elle devait aider officiellement la duchesse à foire les honneurs. Depuis qu'elle vivait chez son père, il n'y avait point encore eu de gala chez lui. La duchesse paraissait pressée enfin de montrer Morenita à tout son monde. Le due se laissait faire.
Glet et Roque, qui venaient de temps en temps et que la duchesse affectait de traiter comme des amis plus intimes de soi mari qu'ils n'étaient réellement, arrivèrent des premiers. Roque, qui ne pouvait pas perdre l'habitude d'embrasser Morenita au front en arrivant et delà tutoyer, vint s'asseoir auprès d'A) et, regardant confusément sa parure :
— Yertudieul lui dit-il en riant, si je n'étais l'amoureux de ta b<Mine maman Marange, je serais le tien, ce soir. Tu me fais
l'effet de la reine de Saba. Ah çà! tu n'oublie» pas, j'espère, au milieu de tes splendeurs, d'écrire à ta mamita, et à cette chère graod'mère, et à ton parrain qui t'aime tant?
La duchesse s'approcha et dit à Roque, en riant, de parler plus bas s'il voulait Ciontinuer à tutoyer miss Hartwell.
•—Bien, bien, fitr-il, c'est juste, je ne dois plus la traiter comme une en£ant.
Et il redoubla sans s'en douter.
Heureusement , l'arrivée de plusieurs grands personnages donna à Morenita un prétexte pour le laisser avec un autre médecin qui engagea avec lui une discussion sur l'homœopathie. C'était la bète noire de Roque que cette invention nouvelle. Le salon se remplit, la musique commença, et, entre les premières phrases du récitatif d'un chanteur en renom, on entendit des interruptions étranges.
— VvMemimùy o padri ! disait la voix suave et vibrante.
— Vos pères étaient des ânesl disait en fausset le docteur homœopathe à Roque indigné, qui venait d'invoquer la science des classiques.
Le chanteur s'arrêta stupéfait.
— Restons-en là, si vous le prenez ains> I s'écria Roque de sa voix sèche et impérieuse, répondant à son antagoniste.
Un, immense éclat de rire accueillit l'étrange mal-à-propos de cette sortie. La duchesse pria gaiement et familièrement les deux disputeurs de passer dans une galerie où ils ne seraient pas gênés par la musique. Roque ne demandait pas mieux.
On recommença la ritournelle, et le chanteur fut dédommagé par un grand succès.
Cet incident avait favorisé l'inaperçu de l'introduction d'un nouveau personnage, qui se glissa dans la foule, et que la duchesse présenta fort légèrement au duc, en lui disant que c'était un jeune artiste espagnol qu'on lui recommandait, et qu'il tadrait encourager un peu, parce qu'il allait se faire en-
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tondre pour k pronière fois deYant vue anssi wmimm compagme.
L*artiste salua avec assez d'aisance et passa du côtéde9 ns* sieiens.
— Ça, dit le duc à la duchesse en le soiTani de r<sil, c'al un gitane !
— Possible, reprit-elle avec indifférence.
— Pur sangl observa le duc.
-*- Eh bien, répliqua la duchesse avec un sourire aimable des plus mordants, est^rce que nous méprisons ces gens-Ëi, nous autres?
Le duc regarda involontairement sa fille, qui n'avait pas vu entrer l'artiste, et qui causait avec Clet, également inattentifi cet incident.
Morenita n'écoutait plus la musique qu'avec distraction. EBe savait par cœur tous les morceaux, elle avait vu tous les artiste» sur les planches. Elle était déjà rassasiée des meilleures choses, aguerrie contre les plus mauvaises. Tout à coup, un Tieral expressif de Clet lui fît lever la tête ; mais, nonchalante) ne remarqua pas l'objet de sa surprise.
— Qu'avez-vous donc ? lui ditr-elle.
— Rien, répondit Clet.
Et il recommença à lui faire la cour à sa manière,
aigre, moitié tendre, et, en somme, assez ridicule, malgré beaucoup d'esprit.
Morenita ne le haïssait plus depuis qu'elle avait quitté Anicée. Il lui rappelait ce tranquille petit monde de la rue de Courcelles, et cette quiétude du château berrichon qu'elle regrettait en dépit d'elle-même.
Tout à coup elle cessa de l'écouter et de lui répondre. Une voix d'argent, qui semblait sortir à travers le duvet d'un cygne» diantait quelque chose d'étrange dans une langue inconnue. Le son d'une guitare vigoureusement attaquée contrastait, ptf
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aa afcberesse et ses rauqiieg étouffemeDts, avec la douceur
caressante et la monotonie mélanoolique du chant. C'était eOBUDe un soupir de la brise, interrompu par le rugissement sourd de quelque animal fantastique, comme la plainte des sârènes' emportées par les tritons hemiissants. Une partie de Fauditoire, .composée de personnes de diverses nations, frémiasait de surprise et d'entraînement. Une moindre partie, exdaaivement composée d'Espagnols et de Portugais, souriait gravement ou haussait les épaules de pitié. Morenita, palpitante, avait mis les deux mains sur son cœur. Elle regardait avec une étrange attention. La duchesse était invisible derrière le mouvement rapide de son éventail et ne paraissait pas éeottt^.
Morenita, qui s'était placée un peu en arrière des principaux groupes, comme une personne ennuyée de se montrer, et qui était trop petite pour voir au-dessus des autres, se leva brusquemrait pour regarder le chanteur. Son mouvement fut remarqué, ainâ que le rapide regard qu'échangèrent les deux gîtanos au* dessus de tout ce monde plus ^rand qu'eux par le rang et la stature.
Morenita se rassit aussitôt.
— Eh bien, lui dit Glet à voix basse, à mon tour, je vous demanderai : Qu'avez-vous donc?
— À mon tour, je vous répondrai : Rienl dît Morenita avec on sang-froid extraordinaire.
— Est-ce que vous avez vu la figure de ce garçon qui diante?
— Non, je regardais sa guitare, qui a un son bizarre et désagréable. Ce n'est pas une guitare comme les autres. Si M. Roque était là, il nous expliquerait au moins les paroles de la chanson, peut-être.
*- Je l'en défie bien I dit Clet.
' — Bah 1 si ce n'est que du chinois ou du sanscrit, repnt
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Morenita, il ne sera pas embarrassépoor si peu. ^kttn éonc le chercher; ceci Fintëressera peuirètre.
Et, changeant de place, elle se déroba aux investigatiwisde son interlocuteur d'un air parfaitement naturel.
Quand Rosario eut fini ses trois couplets, il y eut uB.moiivement d'hésitation qu'on pouvait prendre pour un rniuniire d'encouragement. On parlait beaucoup de ce qu'on venait d'entendre : on n'applaudissait pas. Ceux qui étaient charmée se le disaient les uns aux autres ; ceux qui n'étaient qu'étonnés demandaient l'explication, de cette chose insolite; ceax qui n'avaient pas d'opinion, et c'est toujours le phis grand nombre, recommençaient à parler bourse, chemins de fer ou politique. Les graves Espagnols disaient aux questionneurs :
— Nous serions bien embarrassés de vous dire ce qu'il a chanté. Mais nous connaissons tous les sons de cette langoe : c'est du gitano tout pur. Vraiment, ce n*est pas fai peine de venir en France pour entendre cela. Gela court les rues cbei nous. C'est absurde, c'est affreux, et l'on ne comprend pas que, dans une maison espagnole, on fiisse chanter un bohémien sçthi mademoiselle Grisi.
Cependant les artistes italiens, et tout ce qui se trouvait de gens de goût, de sentiment ou de science musicale dans l'auditoire, disaient :
— - C'est du gitano si l'on veut, mais c*est de l'ait, chanlé ainsi. Cela peut rappeler des chants barbares écorcbés dans les rues par des chanteurs inhabiles; mais ce garçon-tàena découvert les vrais types, et il leur restitue de son chef tout ce que le temps et l'ignorance ont altéré, ou bien il nous les traduit avec une science qui n'étouffe pas l'originalité d'un génie tout empreint de la couleur originale. C'est un grand artiste qui ne sait peut-être rien, mais qui ne ressemble à rien, (|ui est magnifiquement doué, et qui remue le cœur et rimagiiui'
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tfam d'une façon magique. Gomment! ajoutaient ces dilettanti, est-ce qu'il a déjà fini?
^ Ahl mon Dieu, est-ce qu*il va recommencer? disaient les autres.
Le gitanillo écoutait ce croisement d'opinions d'un air fort cahne, saisissant une parole à droite, épiant un regard à gaudie, et accordant sa guitare avec beaucoup de lenteur et de flN^té. Le programme de la soirée portait deux romances de 4ui, s^arées par plusieurs autres morceaux chantés par les JtatieBJS. n n'en tint compte, et, voulant produire son effet, cnonponné à sa chaise et rivé au plancher, sans qu'il y parût à la grâce aisée de son attitude, il commença un second air SUIS se fidre prier par les uns, sans se laisser intimider par les autres.
S emporta son succès d'assaut. Les vrais amateurs étaient fixés, et, sentant une résistance injuste, le couvrirent d'applaudissements plus chauds et plus bruyants qu'il n'est d'usage dans le grand monde.
n y eut, sur quelques fauteuils, une muette indignation. L'Espagnol de race hait le- gitano, comme le Polonais hait le juif, comme l'Américain hait le nègre, comme l'Indien hait le pjffia.
— Cest assez, dit le duc bas au gitanïïlo, en lui parlant d'un air fort poli, au milieu du groupe de musiciens où il était rentré.
Et il lui glissa dans la main un petit rouleau d'or, en lui désignant la porte d'un regard furtif, sans dureté , mais sans
appel.
Rosario, content de son succès, s'éclipsa ; mais, comme il serrait sa guitare dans l'antichambre, il revit près de lui la figure du duc, qui lui dit, en le regardant avec attention :
— Comment vous appelle-t-on ?
— Algénib, répondit le gitano.
— Vous êtes gitano, vous ne vous en eacàezpasf
— Je ne m'en cache pas, au contraire : c'est mon état.
— Vous avez raison. De quelle province d'Espagne été»*
vous?
— Je suis né en Angleterre, où on nous appelle gypsiei*
— Comment s'appelait votre père?
* Je n'en sais rien. Je n'ai jamais connu ni père ni mère. l' ai été abandonné chez des paysans, qui m'ont élevé jusqu'à rage de douze ans, et qui m'ont ensuite rendu à des gens de ma tribu qui venaient d'Espagne et qui m'y ont conduit.
^ Vous ne connaissez personne à Paris?
— Personne encore, monseigneur.
— Qui vous a recommandé à la dudiesset
— La comtesse de Fuentès.
— C'est bien. Je vous fém demander, si j*ai besoin de vous.
•- Je pars demain pour la Russie, monseigneur.
— A la bonne heure I dit le duc.
Et Rosario sortit, emportant sa guitare et ses dix louii.
— - Je m'étais trompé, pensa le duc en rentrant dans ses salons. Comment me rappellerais-je la figure de cet enfiauit ao point de le reconnaître?
Glet causait avec Roque derrière une pyramide de fleurs.
— Conçoit-on l'impudence de ce gaiUard4àl disait Edmond Clet en regardant le programme de la soirée, imprimé en or sur du satin blanc. Se faire appeler du nom d'une des plus belles étoiles du ciel, quand on s'est appelé Dariolel et yenir chanter ici, sous notre nez, quand on a tenu le torchon sur k roue des sapins!
— Eh bien, pourquoi pas? disait Roque, que rien n'étonnait dans les choses de ce monde. Est-ce qu'on le connaît?
— Mais le duc?
— Comment le connaîtrait-il, depuis le temps? U n'a jamais
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fiiH la moindre qneeitien sur mm •compte, et noire protégé est trop un pour n'être pas venu ici sous un nom supposé, sans «voir une histoire toute prête.
— Hais, s*il prétend se faire connaître à Paris, voilà peulôtre un grand embarras pour la petite? •*
*- La petite ne sait seulement pas s'il existe.
— Elle Fa écouté et regardé etcc une agitation très^fira^ pante.
— La cigale a reconnu la musique de sa bruyère. Les bétes ont bien des instincts sauvages qui survivent à la domestication, pourquoi les êtres humains n*en auraient-41s pas? Je suis £àché de n'avoir pas entendu chanter notre Indien dans sa kmgue, au lieu d'avoir bavardé en pure perte avec cet lio* mœopathe saugrenu. Voyez un peu la mémoire des eniants! J'aurais cru qu'il n'en savait plus on mot. Il a eu du succès?
— Un succès d'enthousiasme.
*- Tant pis! il n'apprendra phis mi, le paresseux!
— Qu'apprendrait-it de mieux? U a trouvé sa veine.
— Allons donc le trouver, et sachons comment il vit et où il perche. Au fond, je ne le hais pas, ce garçon : c'est un drôle de corps.
Et Roque chercha son protégé, qu'il ne trouva plus.
Horenita avait suivi des yeux les mouvements de Rosario et de son père ; puis tous deux avaient disparu, et elle cherchait avec préoccupation à rejoindre l'un ou l'autre, quand elle entendit une douairière castillane, qui ne la savait pas derrière eUe, dire à sa voisine :
— Voilà une grande maison qui s'en va en quenouille d'une &çon déplorable. Qae feront-ils de cette gitanilla? Le duc est fou, vraiment, et la duchesse encore plus folie I Ils auront beau la requinquer, ils ne la blanchiront pas ; et, à moins de la marier avec uu gratteur de guitare comme celui qui nous a
écorché les oreilles tout à Theure, je crains pov eux qu'elle ne reste fille.
— Une gitana rester fille I répliqua Tautre vieille en rica» nant; il n'y a pas de risque, et le mariage est bien le moindre de leurs soucis, à ces pauvrettes.
— Tant pis pour le duel reprit la première. Il verra que de race le chien chasse, et ce sera bien fait. Gomment ose-t-on montrer aux gens comme il but le produit d'une pareille incartade? Il y a de quoi éloigner de chez lui les femmes honnêtes. Je ne croyais pas la duchesse extravagante à ce poinU là; si cela continue, on n'amènera plus les jeunes personnes chez elle. -Pour moi, je suis aux regrets que ma petite-ûlle soit ici, et je vais lui défendre de répondre à cette moricaude, si elle se permet de lui adresser la parole.
Morenita sentit faiblir ses genoux. Elle fut sur le point de tomber évanouie ; mais, ranimée par la colère, elle frappa d'un grand coup d'éventail le turban de la douairière au moment où celle-ci se levait. La^dame se retourna d'un air cour* roucé.
— Pardon, senora, dit Morenita de l'air le plus insolait qu'elle put se donner, je ne vous voyais pas.
— Ce n'est pas étonnant, répondit la dame ; vous êtes à petite 1
— G*est vrai, madame, j'ai pris votre turban pour un coussin, et je le trouvais placé trop haut. J'ai cru que sa place devait être sous mes pieds, et j'allais l'y mettre ; mais j'ai ya votre figure et j'ai eu peur.
— - L'insolente I s'écria la vieille femme en s'éloignant ; c'est une vraie gitana de la rue !
Cette alteiication avait été entendue de quelques personnes. En peu d'instants, elle circula dans des groupes nombreux. C'était la demi-heure d'intervalle entre la première et la seconde partie du concert. Tous les Français jeunes furent du
parti de Morenita et dirent entre eux qu'elle avait bien foit de river le clou à une vieille sorcière. Les gens sérieux trouvaient la* chose ûcheuse. Les jeunes femmes en rirent aux dépens des deux parties. Plusieurs précieuses en furent foroiaHsées. Bon nombre de vieux Espagnols des deux sexes se retirèrent fort irrités, la dame outragée en tête, et se plaignant au duc, avec Taigreur et la rudesse presque grossière que prennent tout à coup les gens du grand monde quand ils se croient provoqués par leurs inférieun.
Le duc, vivement affecté de cette algarade, chercha parfont sa fille. Elle avait quitté le salon. Morenita, pâle de rage, tremblante, et près de suffoquer, s'était enfuie dans sa chambre, et, tirant les verrous pour cacher une émotion qu'elle voulait paraître surmonter, s'était jetée sur un sofa. Elle avait laissé sa toilette fort éclairée, afin de pouvoir revenir au besoin, de temps en temps, rajuster sa coiffure. Elle fut surprise de se trouver dans Fobscurité, et sérieusement effrayée lorsqu'elle se sentit entourée de deux bras souples et forts qui l'enlaçaient comme deux serpents. Elle allait crier lorsqu'elle reconnut la voix de Rosario, qui l'appelait sa sœur, sa bienaimée, son unique amour sur la terre.
Alors Morenita fondit en larmes, et, reprenant son én«^gîe, elle lui raconta en deux mots quel outrage elle venait de subir.
— Ce n'est rien, dit le gitanillo en riant. Moi, j'ai été mis à la porte. On m'a glissé de l'argent dans la main comme à un valet, et on m'a empêché de compléter mon succès en chantant dans la seconde partie du concert. Mais qu'est-ce que cela nous fait, Morenita? Nous ne sommes pas méprisés, val On n'insulte que ce qu'on déteste, et on ne déteste que ce qu'on redoute. Ce qu'on dédaigne réellement, on n'y fait pas attention. A l'heure qu'il est, vois-tu, cent femmes sont amoureuses de moi dans le salon d'où on me chasse, et tous
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les hommes o/ût la lète à l'envoie pour la gitanilla ^lUm dénigre. Laisse passer ce flot d'injures, petite, sœur chérie : e*esl ton véritable règne qui commence 1 Est-ce qu'une véritsdda miss Hartwell, avec des yeux, en coulisse et la bouche en cœur^ baisant la main des vieilles guenons de cett» tmaitk singes, et mendiant leur pitié protectrice, ne serait pas.bMikt&t reléguée au petit carde et au. mariage de raison a^^ea un maltce clerc de notaire ou quelque sous-secrétaire d'ambis* sade ? Allons donc ! U Mt être adorée par tous leurs p^rinces de la terre. Us croiront pouvoir te séduire ; mais, après cpi'ils auront lait mille folies pour toi, tu leur diras : «Arrière, vieux chrétiens 1 je n'aime que mon semblable, que mon amL.. que mon frère! » .
L'idée de cette lutte effrayait Morenita ; mais celle d'une passion nouvelle, qu'elle croyait chaste et sainte dans son but, plaisait à son e^rit exalté;
— Oui, oui, s'écrîa-t-elle en enlaçant étroitement ses mains cri^ées à celles de Rosario, .toi seul, mon sang, mon âme, ma force, ma haine, mon refuge, mon secret I Ne me quitte plus ou reviens bientôt. Je ne peux plus vivre sans être air mée exclusivement, et je sens que c'est ainsi que tu m'aimes I
On frappa à la porte.
— Venez, chère enfant, dit la voix de la duchesse ; votre père vous cherche ; il est inquiet de vous. Sortez avec moi, ne craignez rien.
Dans son trouble, Morenita ne remarqua pas la protection que semblait accorder la duchesse à son entrevue avec Resar ria. Gelui-ci la poussa.hors de la chambra en lui disant.:.
-* Ne t'inquiète pas de moi, je sortirai
Et Morenita alla retrouver le duc sans voir ce qoe laidnr chesse était devenue après l'a^ioîr avertie.
Le duc venait à sa fille avec plus de solUottude que de ûowfr roux. Quand iLla.vit forte et audacieuse, il. s'.e£Gcay& davan^
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tage etessaya da la dominer par une remantrance. Mais elle n'accepta aucun blâme, et, se plaignant vivement d'avoir été inaaltée.danft lamaifion du duc:
— Si c'esfe ainsi que voire monde a'aecaeiya, lui dîMile j'ai bien mal &it de quitter mamita, dont tout lea amie k re^ pectaient trop pour ne pas me respecter aussi, et qui ne reoe* vaift pastohesieUe des gens disposes à M îùxe mt orimade sa tendresse pour moi.
Le due, la voyant exaspërëe, lui dit qu*eMe<étaitiaeuiA'afite et qu^elle feraitl^ien de se retira.
— Si vous me le commandez, répfiqua Tindomptable enfent, je stt'biraî Fbmniliatîon de cette pénitence publique ; mais je vous avertis que je quitterai demain votre maison pour n'y phis rentrer.
^— Et où donc ire3&-vous, ma pauvre Morenita ? dit le duc, qni se repentait un peu tard d'avoir cédé au caprice de sa femme en adoptant ouvertement Tenfant terrible. N'avez-vous pas abandonné avec beaucoup du dureté la généreuse femme qui vous tenait lieu de mère ? et ne savez-vous pas, d^ailleurs, qu'elle est maintenant en Italie ?
— Eh! mon Dieu, répondît Morenita avec un accent et une expression de visage où se peignait Tinstinct de la liberté farouche élevé à sa plus haute puissance, est-ce donc si difficile à trouver, l'Italie? Est-ce que la terre manque de chemins pour nous porter et le ciel d'étoiles pour nous guider? Voyons, monsieur le duc, est-ce vrai, ce que j'ai entendu dire à la marquise d'Acerda? Suis-je une bohémienne ?
— A-tr-elle dit cela ? dit le duc embarrassé. » Elle l'a dit, et bien d'autres choses encore.
— Quoi donc?
•— Elle a dit que j'étais votre fille. I .
— Horeoila 1 s'écria, le 4ui&perdaAt la tète,.ju)us causerons ,
248 LA FILLBULK
demain. Pour Tamour de moi et de vous^môme, tenez-vov tranquille jusque-là.
— Eh bien, qu'est* ce donc? dit la duchesse en venant les rejoindre sur Tescalier dérobé où le père et la fille causaient ainsi avec animation. Nous allons feire remarquer notre ab' sence.
Et elle les emmena dans la galerie, tandis que Rosàrio é^esquiyait par le chemin qu'ils lui laissaient libre.
— De quoi vous tourmentez-vous? dit la duchesse à ixtt mari et à Morenita, avant de rentrer avec eux dans les salons. Comme vous vtOà déconfits pour un incident ridicule oii les rieurs sont pour nous 1 Est-ce que ces prises de bec entre femmes n'arrivent pas tous les jours dans le monde? Est^-ee qu'il n'est pas peuplé de sottes cancanières, jalouses des jolies personnes? Votre grand tort, mon duc, est d'être apprédë par les jeunes, et c'est toujours un dépit pour les vieilles ; le vôtre, ma petite miss, est de faire fureur par vos beaux yeux. Eh bien, le grand malheur, quand notre salon serait dâ)arrassé, une fois pour toutes, de ces antiquailles ! Si cela n^avaift pas coûté une attaque de nerfe à cette chère enfant, je m'en réjouirais. Il parait qu'elle a répondu avec l'esprit d'un diable. Elle nous contera ça ; mais rentrons, il le faut. Yoâà la Persiani qui va chanter.
Morenita fut entraînée à un mouvem^t de reconnaisaaofia pour la duchesse et l'embrassa. La duchesse s'arrangea potf
LA FILLKULS 249
lui rendre cette caresse sur le seuil de la grande porte, qui, de la galerie, s'ouvrait sur le salon principal. C'était une proteotîoii 9UYertement déclarée, dont la plupart des hommes lui surent gré, dont une partie des femmes la blâma. La duchesse tenait beaucoup moins à satisfaire les unes qu'à éblouir et charmer les autres. Après le concert, on soupa. D était assez tard. Les trois quarts de l'assemblée s'étaient écoulés peu à peu. On retint quelques artistes, les amis restèrent ; des gens lômables et distingués furent naturellement retenus aussi par cette réunion plus choisie. Des femmes gaies ou coquettes priorent leur parti de s'amuser pour leur compte, sans se soucier de se lier trop avec la gitanilla, qui leur inspirait, an reste, une grande curiosité. D'autres, meilleures ou plus intimes, l'acceptaient sans marchander, et môme il y en avait là qaelque&-unes d'assez mûres et d'assez honorables pour conseil la &mille de l'échec de la soirée.
Le souper fîit très-brillant. Roque se grisa un peu, mais il
^mA beaucoup d'esprit et fut fort convenable. Les artistes et
les littérateurs s'animèrent et furent charmants. Clet, un peu
éclipsé, partant un peu morose, se sentit consolé par quelques
attentions gracieuses de la duchesse.
La c<Hiversation, devenue générale au bout de la table qu*occupait Morenita, vint à rouler sur le gitanillo. Des esprits compétents en parlèrent avec enthousiasme. Une jeune et jolie femme, un peu grisée par son propre entrain, déclara en riant à un de ses voisins, non loin de Morenita, qui l'entendit, qu'elle en avait la tête tournée. Morenita la regarda et sentit un mouvement de triomphe môle d'un éclair de jalousie qu'elle ne s'expliqua pas à elle-môme. Une ex-cantitrice ita- Fenne, un peu vieillotte, prisée pour son esprit et sa rondeur, porta aux nues la grâce et la beauté du bohémien , disant qu'à son âge elle n'avait plus besoin de faire Thypocrite. Un peintre estimé regretta de ne pas s'être enquis de sa demeure : il eût
voulu voir eneoie ce. beam 4ype et en Ssjbc le aouviuik par* quel(;pie croquis*
La dttdiease éemanda à Rocpie, d'un ton fort, natarel, ^i^. VmaiJi déjà entându quelque paii, et à Clet s'il ne povnaii pas le retrouver pour lui demander la musique de. sa ro» mance* L*un et l'autre répondirent d'une manière évasive, regardant la duc, qui aa se doutaîl phis de rîen,.maûs q]û>se P'omeikaît intérieurement de ne plus laisser auom gîtaso pér nétrer chez lui pour y fournir JuaUène à des rapf^rocbeamts désagréables pour sa fille*.
Malgré la resserrement de bienveillance ou d'engauMMBi qvà ae ôtr autour du duc, da sa femme et de Moreoita^ cette soirée Isûssa des traces pénibles dans leur monde,. et» pMV qyi'en ne ^'aperçût pas4e la déasriion de plusieurs gros hm^ nets, il fallut que la duchesse étendit ses relations d^as le monde de la jeunesse, de la mode et du talent. Ce n'est jamais difSiCileà une jolie f&aime riche. Slorenita ae vit denc bientôt entourée et courtisée de plus belle. Mais le bonheur n'iost pas dans cette vie mêlée d'éléments hétérogènes. Morenita o&aA^ muL à s'ennuyer sans savoir pourqu(ù.
Chose étrange, ce cœur avide de sa répandre,. cette orgaai^ 9aition enfiévrée par l'inquiétude des. sens, cette imaginatiDn active, cet-étre où tout, concourait à. llirrupUon de ijpielqae délire, repoussait froidementles^séductionsdela flatterie etiea ei^rainements 4a plaisir. DeuK types obsédaient.sa pensée et remplisaaient la cadre de sa prédilection secrète, Stéphen.ei Bosario: le frèr^e mystérieux, charmant et persuasif;, le père adepttif, parfait mais rigide ; deux absents, deux êtres dont reaesBteace ne lui paraissait jamais pouvoir s'assimiler à la sienne. Pour tous les autces hommesy Morenita n'éprouvait qn'un mélange de méfiance, de dédain et même d'anUpaliûe* qu'elle avait peine à leur cacher.
£lle sentait pouctant qiie Eosario hii avait dit la< vérité,, a»
là: PMAIUU Ml
i répëtani (fve, dans aa siiuntion, elle fte pNwtii4«eflr*âev<r par ia coqueliene, <|tte reâeseeftdre par riiumiliié. BUd ëtût d*ne cofuelte, mais avec âpreté^ avee tyrannie, avec «ne BiaUce profeade et cruelle dans roecasioa. Auaei iaspîrait-eUe de rameur et de la haine. Becsonne ne pouvait lai âdre oon^ naître la douceur de l'amitié, personne n*en pouvait laesentir pour elle.
Son âme «'aigrissait capidemyoat dans^cette position fausse et pénible. Le duc n'avait pas su contribuer à la guérir. Il avait reculé devant Taveu du lien qui Tunissaità elle. Au moment de le lui révéler, il s'était arrêté, effrayé de son caractère impétueu3L«t des exigences qui pouvaient surgir. Trompé par la feinte ignorance de sa fille, il avait traité les propos de la vieille mufqaîm de rêverie, demédianceté pure. Morenita était restée miss Hartwel, la fille d'un ami de Calcutta et d'une Anglaise morte sur le navire qui l'amenait en France, en lui donnant le
Mor^tfr, ea se voyant mystttée ainsi, avait écrit sur une page de son jownal :
«Vous me faites orpheline, mon père? Eh bien, tant mieux I nmisme fiâtes Ubrel »
BHkB s'était donc redressée de tonte sa petite taille, et Glet, qaipseoait du dé{Ht contre elley comme bien d'antres, coaamaiçaît à la comparer à ua.petît serpent qui vait toujours ■»vdie,, parce qu'il rAie leigoufs qufoa lui marche sur la queue*
Altîèfe avec les valets, sauple, caressante et moqueuse avec le duc, qui souffrait toujours de ses iastincte violents; roidoet hautaine avec la duchesse, qui supportait ses frasques de car racière avec une douceur et une insouciance inouïes chez une personne autrefois violente et impérieuse, elle remplissait la maison paternelle de ses caprices et l'agitait parfois de ses iawors. £Ue répanit tonl très-vite par d'Ja»retentaîs6S élaaa
252 l'A FILLEULS
de tendresse pour son père, qui s'y laissait gagner; par di prudentes soumissions envers la duchesse, qui accueillait son retour avec des rires pleins de bonhomie; par des prodigalités aux laquais, qui, dès lors, souhaitaient voir revenir Tonga destiné à crever en pluie d'or sur leurs tètes.
VHB LETTEB DB VOnENITA A ANICiB
• Nce, IS anU 1817.
» Uamita, me voici dans un beau climat qui ne me Cût pas de bien, vu que je ne suis pas malade. Toute ma maladie, c'est de vous avoir quittée, et, comme je ne peux pas voua rejoindre, cette maladie est mortelle.
» Mortelle pour mon âme! Mon petit corps robuste vivra quand même. Alors, vous voilà tranquille ? Dans ce mondé, c'est toujours comme cela. Pourvu que les gens ne soient pa9 enterrés, on suppose qu*ils vivent et que cela leur 8u£Eit. Geb suffit à vx)us, mamita, qui êtes parfiute et qui ne pouvez pasètre malheureuse. Moi, je ne m'arrange pas d'être ce que je sois.
» Vous dites que je vous écris par énigmes. C'est singulier ! il me semble que je suis de verre, et que je laisse trop voir le peu de bien, le beaucoup de mal que je sens en moi.
» Le duc est en Espagne pour des raisons de politique. On m'a expliqué de quoi il s'agissait. J'aurais pu comprendre, Je n'ai pas écouté : c'était bien assez d'avoir le cœur brisé par son départ sans vouloir me casser la tète de ce qui le cause.
» La duchesse s'amusait à Paris ; mais elle s'est imaginé qu'elle s'amuserait ici davantage. Moi qui m'y ennuyais, il m'a été indifférent de continuer à m'ennuyer ici.
» Je devrais vous dire que je me trouve mieux d'être moios
LÀ fILLXULB 253
Mn de VOUS. Hëlas I je suis plus loin, chaque jour plus loin, de mon bonheur, de mon passe, de mon enfance, le seul beau tanps de ma vie, quand vous étiez toute ma vie 1
» Si cela peut vous intéresser, j'ai grandi un peu, et on dit que je suis fort embellie. Hais je sens, moi, que j'enlaidis au moral. Je suis affi*eusement gfttëe : aussi je suis mauvaise, colère, hargneuse, fentasque. J'ai Êdt souvent beaucoup de peine au duc, je me suis fiiit détester de beaucoup de gens, et je me trouve fort ingrate envers la duchesse.
» Adieu, mamita. Hamita... 6 mamital je suis moins mécbante que malheureuse, allez! »
Telles étaient les lettres de cette bizarre enfant. Anicée ne les comprenait pas. Madame Harange les devinait. Stéphen ne pouvait les expliquer.
Us s'étaient établis pour Tété àCastellamare, près de Naples. Ds avaient écrit à Paris pour déclarer leur mariage à ceux de leurs amis qui Tignorsuient ou qui en doutaient encore. Le tfflops était enfin venu où Stéphen, reconnu homme de science et homme de cœur éprouvé, tout le monde s'écriait en appre^ nant cette nouvelle :
— - Bah 1 ils étaient mariés ? Eh bien, ils avaient raison. C'est le couple le mieux assorti, le plus sage et le meilleur qui existe.
Après quelques jours passés à Nice, la duchesse écrivit au duc que l'air ne lui convenait pas et qu'elle louerait une villa aux environs de Gènes pour y passer le printemps. Morenita hii avait servi de prétexte pour ne pas suivre son mari en Espagne. Là, en effet, l'adoption de la gitanilla eût fait le plus mauvais effet. Le duc, en prenant sa fille avec lui, n'avait pas prévu qu'elle s'emparerait si despotiquement de sa vie et ne lui permettrait jamais de la tenir cachée. La duchesse acceptait cet inconvénient, qui dérangeait toute leur existence, avec une longanimité inouïe.
264 hk FI.LligUJ.S
La viUa génoise était rarâsanAe. Dans cet admkabW pafyy» lIoFenita eut une première jouiiaée de ealme, soûne à'M/k lendemain d'enivrement ({ui ne lui permit plus de s*itDsaaifeK.
Gamme elle était le soàr à sa. toètre, rêvant auK étoHea et entendant le bruit majeatueax dala mer que lui a{^or4ait.la brise au milieu d'une silence énervant, la voix magiqua et |a guitare sauvage 4e la bohème résonnèrent sous sa cvoiiéi. Cette croiaie, au rez^de-cbausBée, s'ouvrtât sur Ifta javdktf . Rosarîo, d'un bond aoupleet vigouseuxecuameoelui^Jéapanlt B*^anc^ dans la chambre et tomba à ses pieds.
— N'aie pas peur, lui dit-il en embrassant ses bras iMB?«rac transport. La duchesse ne peut nous entendre. Les valets sont absents ou gagnés.. D'ailleurs^ quand im gitano se laissera su^ prendre par d'autres gen& que eeui: de ea raoe, il fera beaul Me voici enfin, Morenita de mon âme 1 Ne te l'avaisrjie pas promis, que tu viendrais dans un beau pays où tu aie retrouverais? Noua soHunes libres de nous voir pendant troiamois. La duchesse a un aacnant, elle ne s'avisera pas...
-^Quoi 1 s'écria Morenita, cette femme trompe moa pèiet *- Ton père a bien trompé notre Bièrel
— Ohl mon Dieu! nous sommes les en&nta du mal.ettdn «lensongel
-> Qu!impartB 1 il ya une ebese^vraîe, e'eatqnen^uanMi ttOKAa, neiia deuK.
—le n'aiaike plus qne toi, mon frère, dit Morenita en firfr aant un efiGart de volonté pour arracher StépheU' de son tee avec cette parole. Maia dis-moi done comment to saie tuât ca que tu m'ai4>rend8 et comment tu savais que nous vie»drionaicL
— J'ai voulu le savoir, voilà tout. Gomment peus-tu sie ftôie ime pareille question, toi, gitanilla ? Geux qui n'ont pas la kuid ont la ruse : c'est le bîenfidt dea deux quidédcflumage netoa ^ pauvre &mMle errante de toutes les misères» Depni8:le jpw et \
j*aâ BU que Ui egùstals, }% a*ai jamai» laperdates tnicea, ni oalles^'attcan ies êtres auxquels ta vie était liée.
— BfiCOBtMnoi donc oe jonr-là.
-i-^élait UB jour que loa parrain Stépbeo m'ava^ dit qu» ta étais morte. Ce joup-là, ce mécliaitt homme...
— Lui, UD méchant hoamie, Stéphen I Tu le hais donc, à pvésent?
— Je Fai toujours had depruis ce jour-l&! Ecoute : il fit airèter mon pauvre père, il le fit jeter en prison, où il est mort. Le gitano résiste aux supplices, au fouet, à la faim, aux rigueurs des plus afiï^eux climats, aux nuits sans abri sur la terre durcie par la gelée, lui, fils du soleil I Mais la captivité le tue. C'est Stéphen qui a tué mon père !
— Dieu vivant I pourquoi cette cruauté ?
— C'était par amitié pour toi, parce que mon père voulait te tuer.
— Iffoi ? Mais c*est affreux, tout ce que tu me racontes aujourd'hui, mon pauvre frère I
— Le moment est venu de tout te dire. Mon père n'était pas le tien, ne le plains pas! il était cruel; il voulait me rendre voleur ; moi, j'étais trop intelligent pour vivre ei bas. Je résis* tais. Il me frappait jusqu'au aangl
— Ah 1 les gitanes 1 c'est horrible 1 s'éeria Morenita-ayec un accent de terreur et de détresse*
— Les gitanoa aiment pourtant leurs petits ayec pas»en, n|irit Rosario ; mais il faut que leurs enfonts se soumettent k leurs idées, et, quand l'un de nous veut ag^ autrement eft traiter à sa guise avec le monde des étrangers, son père et sa aère le maudissent^ l'abandonneat ou le font mourir. Mon p^re avait été si dur pour moi, que je n'ai pas pu le regretter; mais c'était mon père, vois^u, et je n'en dois pas moins haïr son assassin. Bn le voyant saisir et emmener par la police^
1S6 LA FILLBULB
que Stéphen avait avertie (il est rusé aussi, Stéphen I ), je ne me Jetai pas dans le filet avec lui ; je suivis Stéphen, je m'attachui à ses pas. Je sus, dès le soir môme, où tu étais, etcomnie quoi il était, lui, F'amant de ta maman. J*espérais que cette dasouverte servirait à mon* père ; mais elle ne lui servit de rien, fl était pris. On m'observa bientôt moi-même, on m'arrêta et on me livra à celui qui me tuait mon père et qui me volait aa sœur. Tu sais le reste. Cet homme m'a £dt élever ; il s'est établi mon bienfaiteur. Ces gens-là nous ont toujours traités comme des chiens, jetant à l'eau ceux de nous qui leur déplaisent, mettant les autres à l'attache et leur donnant du pain pour les faire grandir. J'ai ramassé le pain, j'ai léché la main du mjaltre et j'ai brisé l'attache. N'est-ce pas là ce (pie ta as Êdtavecta mamita?
— Hélas l^ui, mon Dieu! dit Morenita en fondant en larmes ; mais j'ai mangé le pain sans appétit, j'ai léché la maia sans dégoût, et j'ai brisé l'attache sans plai^r. Ah I je ne sois qu'à demi bohémienne, moi I
— Oui, oui, c'est vrai, reprit durement Rosario ; il y a da sang chrétien dans tes veines, pour ton malheur, pauvre fille; car cela te rend lâche, et, au lieu d' aimer ton firère le gitaoO) tu armes ton parrain, qui te crache au visage.
— Non, non, ce n'est pas vrai ! s'écria Morenita épouvanUo de la pénétration de Rosario.
— Ne mentez pas 1 reprit-il avec colère et en lui tordant le bras d'un air farouche. Ce n'est pas moi que l'on trompe. la suis votre frère, le fils de l'homme que votre mère a trooyé. n m'avait feit jurer de vous tuer, j'ai violé mon serment, «t» TOUS voyant si jolie, j'ai senti qu'au lieu de vous hafir, je vous aimais avec passion ; mais il faut oublier le chrétien, il dut la hatr, il faut m'aimer... ou bien, moi, je...
— Tu me tuerais? dit Morenita glacée de terreur et aa- Bayant de fuir.
LÀ riLLI0Ll 2i7
— Non ! je t'abandonnerais, répondit froidement Rosario, en lui lançant un regard d'inexprimable mépris qui Teffraya plus que sa colère.
EBe plia involontairement le genou devant lui, en lui répondant, comme fascinée par une puissance inconnue :
~ Oui, je Toublierai f et, quant à la haine... c'est déjà fiiit, Ta I ajouta-t-elle en se relevant et en retrouvant son énei^e avec cette mobilité d'ânotion qui lui était propre.
—Tiens jurer cela sur mon cœur, dit Rosario en lui ouvrant aesbras.
Elle s'y jeta; mais, se sentant étreindre avec une force con- Tiâsive, elle eut peur encore et poussa un cri.
— Tais-toi, malheureuse 1 dit Rosario en lui mettant la main sur la bouche. Que crains-tu de moi? ne suis-je pas ton frère? n'ai-je pas le droit de t'embrasser, de te gronder, de te sauver de toi-même?
Rosario ou plutôt Algénib, car c'était le nom mystérieux qu'il avait reçu de ses parents, et l'autre n'était que le nom chrétien que les gitanes méprisent en secret; Âlgénib éprouvait pour Morenita un amour effréné, qui, à chaque instant, menaçait de l'emporter sur sa ruse; mais il la voyait pure, et il sentait que la passion seule vaincrait son effiroi et sa surprise. Cette passion ne pouvait naître dans son cœur tant qu'elle le regarderait comme son frère, et le gitano redoutait ce moment où il lui budrait avouer son mensonge, dévoiler son plan de séduction et s'exposer peut-être à une méfiance invincible. Morenita ftvait avec lui la crédulité d'un enfant ; elle n'avait pas seulelement songé à demander sur quelles preuves il établissait leur parenté. Trompée une fois, ne craindrait-elle pas de l'être encore, et ne reculerait-elle pas épouvantée devant la pensée d'un amour incestueux?
Pour certaines tribus de bc^émiens errants, l'union entre ftère et sœur n'est pas plus criminelle œi'elle ne Tétait chez
ISB LA MtLXirt&
les patriarches de la Bible (4). Mais, soit qa'Algënib ne fi&t fêê né dans cette secte, ou qa'il craignit avec raison que Morenita^ chrétienne, n'eût horreur d'une telle pensée, il ne voulait se dévoiler que le- jour où il lui fournirait la preuve qu'h n'était pas le fils de la belle Pilar. Or, il attendait cette preuve. Il oe l'avait pas dans les mains. H ne pouvait invoquer que la parole de son père et le souvenir de sa véritable mère, morte quatre ou cinq ans avant l'union d'Âlgol avec Pilar.
Algénib, enfant, avait aimé Pilar comme sa propre mère. Chez les bohémiens, comme chez plusieurs peuplades sauvages» l'adoption est une seconde nature. Pilar était une créature douce et aimante, à laquelle il devait certainement des instincts meilleurs que ceux de son père. Une organisation exquise, un génie naturel et le goût du bien-être l'avaient séparé de si race, et jeté dans la civilisation avec le besoin d'y rester; mais aucune notion de religion sérieuse n'avait adouci en lui l'âpreté du vouloir personnel ; aucun lien de solidarité ne l'at-* tachait au monde chrétien. Tout ce qui lui semblait désirable lui semblait légitime, tout ce qui lui semblait désirable lui paraissait permis.
Hais, ne pouvant effrayer la pudeur de Morenita sans compromettre toutes ses espérances, il fut maître de lui tout fo temps nécessaire. Il l'étonnait bien parfois par quelque regard trop brûlant, par quelque parole trop énergique, par quelque étreinte trop impétueuse ; mais il ne donnait pas à son eq)rit le temps de s'arrêter sur cette frayeur : il la chassait par ce doux nom de sœur qui était entre eux comme une invisible protection du ciel.
(I) L'kuteor de cette bistoire|^ causant un |oor avec une trèi-beHe fflleii bohème qui faisait métier de deyancer Iîbi cherauT )t là course, et remarqiiaiit avec pitié qu'elle était enceinte, lui demanda leqvcl desboMmiena -qti Vvh tuuraient était len mari. « 11 n*est pa» U^ dii-elle. C'est mon frère. — yma parlez ainsi de tous les hommes de Totre tribu? — Non pas, répondit-eOi. (?«itl«illi4aiBa>iilBeietd*JMtaÉte^>qm*deu»«iB.4éffiaiM ■
Uk FliLJIULX %»
Pendant trois mois, Rosario vint presque tonales soirs passer trois ou qnatre beures avec Mcnrenîta. Ce fot une vie étrange que ceUe arran^ ëe par la duchesse pour sa pupille et pour ^OHBBéme. Contrairement à ses habitudes du luxe, de mou* -vemeiit et de bruit, elle s'enièrma dans une retraite absolue» disant à Morenita qu'elle voulait lui rendre un peu du bonheur tnuM^îlle qu'elle avait goûté chez madame de Saule et qu*dle •rait peut-être raison de regretter. A ses amis, elle écrivait qu'die était soupirante; aux personnes qu'elle connaissait à Gènes et aux environs, elle disait en riant que, n'ayant pas SOA mari auprès d'elle, elle se considérait comme une veuve momentanément inconsolable , et n'avait l'appétit d'aucun autre plaisir que le repos des champs. S!il y avait à s'étonner de cette résolution dans son caractère et dans ses habitudes, il n'jr â<rtll flan ï y topnaàre; car sa conduite extérieure était iir^ochable, et, dans sa maison même, malgré l'assertion de Rosario, personne n'eût pu surprendre k trace d'une intrigue pour son propre compte.
L'intrigue surprenante par sa liberté et sa sécurité, c'était celle que Rosario entretenait dans la maison avec l'innocente Morenita. À neuf heures du soir, la duchesse se couchait et s'endormait très-réellement, pour se réveiller à cinq heures du matin. Elle se promenait dans son jardin toute seule, brodait ou lisait d'un air fort calme, ensuite déjeunait avec Morenita à midi, recevait ou rendait avec elle quelques visites ou disait quelque promenade en voiture, rarement une course à Gênes pour des emplettes, ou pour examiner à loisir une des belles collections de tableaux qui enrichissent les palais. Soit qu'elles dînassent dehors ou chez elles, tète à tète ou avec quelques personnes, ces deux femmes se retrouvaient seules, le soir, de fort bonne heure. La duchesse commençait aussitôt à bâiller, riant de l'habitude qu'elle prenait de se coucher comme les poules, disant qu'elle s'en trouvait fort bien, et engageait Mo*
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renîta à se refiûre comme elle des Mgues du monde, pendant ce répit qui leur était accordé. Morenita disait qu'elle «inni mieux étudier jusqu'à minuit dans sa chambre et dormir pins tard dans la matinée; que cette manière de vivre lui plaiaiîl beaucoup aussi, et que jamais elle n'avait employé son teisps plus à son gré.
Laduchesse n'avait que deux domestiques qui coudwmnl dans la maison, laquelle était fort jolie, mais fort petite. Les autres serviteurs étaient des gens du pays, loués à la semaino, qui, chaque soir, retournaient dans leur famille, le bamen qu'ils habitaient étant situé à cinq minutes de chemin da la viiletta.
L'appartement de la duchesse était tourné vers l'est, cetai de Morenita vers le couchant.
n semblait donc que tout fikt disposé avec soin pour &voriser les relations secrètes des deux gitanes. Rosario bafailait Gènes et y menait aussi une existence très-cachée. Il ne sY faisait pas entendre, il n'y recherchait aucune protection, il n'y établissait aucun lien avec les gens d'aucune classe, n'étant, lui, d'aucune classe en réalité. Il ne s'était jamais présenté chez la duchesse, et il ne semblait pas que celle-ci eût gardé le moindre souvenir de son existence ; car il ne lui arriva pis une seule fois de prononcer son nom devant Morenita.
La saison était magnifique. II n'y avait pas, de Grénes à la viDi, une demi-heure de chemin. Tous les soirs, entre neuf et dix
LA FILLSULB 36^
), si Moreûta quittait k duchesse on peu plus tard» elle Irouvut son frère installé dans sa chambre; si c'était un peu plus tôt, elle l'attendait dans le jardin et le fidsait entrer sans brat et sans trouble.
Ils causaient ensemble, ou travaillaient jusqu'après minuit| scmvent plus tard, à mesure que l'étude prit une place importante dans leurs veillées. Algénib souhaitait avec passion que sa sœur apprit la langue, les chants et les danses de sa tribu. Cîette Êintaisie, qui d'abord parut étrange à Horenita, la gagna à mesure qu'elle consentit à la satis£adre. Sa voix charmante, un peu voilée, et que les leçons de Schv^^artz n'avaient encore 4Mé développer, à cause de son jeune âge, n'avait rien perdu de ce timbre guttural propre aux gosiers dQ sa race. Son corps souple trouvait en lui-même, et sans autre guide que l'instinct, tonte la grâce des aimées. Algénib n'avait plus qu'à régler à sa guise les pas et les poses de sa danse, comme il n'avait qu'à meubler sa mémoire des airs et des paroles de ses chants.
n était réellement doué d'un génie musical particulier. H avait appris la musique offietelle, comme disait Schvrartz, avec beaucoup de facilité ; mais il s'était toujours senti oppressé de ses idées propres et du vague souvenir de ces chants par lesquels Pilar avait charmé son enfance. Il se rappelait quel prestige cette chanteuse illettrée avait exercé dans les campagnes et les châteaux de rAndalousie. Il avait hasardé devant Stéphen et Schwartz quelques fragments de ces souvenirs incomplets, n avait été frappé de l'intérêt qu'ils y avaient pris et de l'impression qu'ils en avaient reçue. Dès lors il s'était tu, disant qu'il ne se rappelait pas autre chose, et voulant mettre en ré^ serve son petit fonds pour l'avenir, sans en faire part à personne.
— Quand j'ai vu, en poursuivant mes études classiques, ditil à Morenita, un soir qu'elle rinterrogeait plus particulièrement sur son passé, qu'il fallait, pour percer la foule, avoir des
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protecteurs puisisants et âévonës, cbose imposable à un bohémien, ou que, pour gagner miséFablement sa vie, il fafledtpioeber ou ramper toute sa vie, j'ai planté là irrévocaldement tes protecteurs obscurs ou tièdes, le métier pénible et impuissast. J'avais déjà voyagé en promenantma petite science classique dans diverses contrées. J'étais gentil, je ne cbantais pas mal ; mais il y en avait tant d'autres comme moi 1 M. Stéphen ne me fiûsait espérer qu'un sort médiocre. Alors je suis reparti à pied et arrivé en guenilles au cœurdela6o^^6 dans le faubourg de Cordone ^î est abandonné aux gitanes. Mes haillons étaient le costume de Tordre ; j'ai été bien accuelli, grâce aux principales formules de nos rites originels, que je n'avais point oubliées. J'ai passé six mois parmi eux, voyant, écoutant, m'imprégnant de leur génie et laissant grandir mon inspiration. De là, j'ai été è Séville, où j'ai recueilli encore bien des richesses ; car je ne me bornais pas aux chants et aux danses des gitanes, je voulais aussi m'assimiler l'art espagnol dans ce qu'il a de primitif, dans ses origines moresques. Pauvre, sale, hideux, vivant de rien, j'étais heureux de travailler dans un galetas, écrivant avec un mauvais crayon sur du papier que je réglais moi-même par économie. J'ai parcouru aussi une partie de l'Allemagne et de la basse Pologne, étudiant les formes juives et tiiganes. Toutes ces formes viennent originairement des pays que bénit le soleil et se tiennent par des relations plus étroites qu'on ne pense. » Revenu en France, j'ai puisé dans mes souvenirs, j'ai composé, j'ai traduit, j'ai rajusté, j'ai imité, j'ai enfin créé I J'ai essayé mes premières compositions devant toi, chez le duc. Les Français les ont admirées, les Espagnols les ont méprisées. J'étais heureux, j'avais réussi. C'était du gitane pur, et pourtant c'était de l'art- On l'a dit, on l'a senti, et, à présent, je suis mon maître. J'ai une spécialité unique où je brave toute espèce de concurrents. Je vais courfar le monde avec mes chaasons. Dans les endroits où je trouverai des auditeurs tropba^
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bares, je danserai peut-être I ne pouvant parler à Tâme par les oreilles, je parlerai aux sens par les yeux : je ferai les deux
I dioses que la fourmi conseillait à la cigale, et que la cigale eût
I dû faire.
— Quoil tu veux me quitter? dit Morenita effrayée. Tu avais juré de ne plus jamais m'abandonner chez la race étrangère!
— Que puis-je feire pour une sœur qui a un père grand d'Espagne? répondit Algénib, qui ne perdait pas une occasion de détacher Morenita de ses liens avec le monde. Et quel be« soin a de moi la fille adoptive du beau Stéphen et de la tendre mamita? Ils ont %ne fortune ou un rang à lui donner ; moi, je ne lui offrirais que le travail, la vie errante et une pauvreté relative.
— La pauvreté! De quoi vis- tu donc aujourd'hui? Tu as de beaux habits, du linge fin, des bijoux et rien à faire, puisque tu es libre de ton temps et de tes actions?
-^ Gela, c'est mon affaire, dit Algénib en souriant. A côté de VïïFi qui ne nourrit plus l'artiste dès qu'il se repose, il y a l'in- 'tefligehce des secrets du cœur humain qui lui crée d'autres ressources. Je te dirai cela plus tard. A présent, tu ne comprendrais pas. Chantons.
— Pourquoi chanter? pourquoi étudier ensemble, reprit Morenita, si nous devons ne plus nous connaître dans quelques jours, nous séparer pour jamais?
— Tu veux le savoir? Eh bien, les gitanes font le métier de découvrir le secret des destmées, et moi, je lis clairement dans
I la tienne. Tu te brouilleras avec la duchesse et même avec ton
1 père; l'une te chassera, l'autre te laissera partir. La mamita te
recevra peut-être; mais, ou le divin Stéphen t'abreuvera
d'affronts que tu ne pourras longtemps supporter, ou il cédera
à ta passion, et alors mamita et sa mère...
— Tais-toi, tais-toi, esprit méchant, âme cruelle! s'écria
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Morenita; jamais je ne repasserai le seuil de leur juaiaonl je Tai jure, et je ne suis pas si faible que tu crois.
— £h bien, alors, tu n'auras pas d'autre refuge que.le sein de ton frère, et il faudra bien que tu &sses avec lui le métier de bohémienne. Seulement, je te Tai préparé un peu moins dur, un peu moins vil qu'il ne Test pour tes pauvres sœurs. Au lieu de chanter ou de danser dans la rue, tu brilleras sur les théitres; au lieu de te parer d'oripeaux et de clinquant, tu auras de la soie et du velours ; au lieu de coucher à la belle étoile oo dans les granges des châteaux, tu voyageras en poste et tu deecendras dans des palais. Tu seras enfin une artiste, une .cantatrice vantée, adorée. Tu seras entourée d'hommages, et, conuae tu les aimes... .^
— Tu mens, je les déteste!
~ Si c'est vrai, tu fais bien ; car je veux que tu les reçoives, mais je ne veux pas que tu y cèdes, et, le jour où tu aimerais un autre homme que ton gitano, malheur à toi, ma sœuri Apprends donc vite et bien ce que je t'enseigne; ce n'est peutêtre pas demain que cela te servira ; mais je sais que le jour doit venir où tu m'appelleras à ton aide et où tu me remercieras de t'avoir donné un état plus utile que tous les ta* lents d'agrément par lesquels, Dieu merci, au reste, on t'y i préparée.
Le ton de domination tantôt protectrice, tantôt menaçante d'Algénib, n'efifrayait déjà plus Morenita. Elle s'y était habituée ; elle se sentait aimée, ce qui diminuait beaucoup le sentiment de la peur; elle se sentait disputée, ce qui satisfaisait son besoin d'occuper exclusivement ijn cœur agité et exigeant comme le sien propre.
Le mois d'août approchait. Morenita avait fait des progrès si rapides, elle prononçait si bien sa langue maternelle, elle chantait d'une façon si adorable les ravissantes créations d'Algénib, elle mimait avec lui des scènes chorégraphiques d'une grâce si
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Toloptuçiise, que le gitano se sentait iyre d'orgueil, de joie et d*amour. Éperdu et tremblant, quand leurs voix argentines et fraîches mariaient leurs doux accords au milieu du silence de hi nuit, ou quand leurs bras s'enlagaient devant la glace où se rencontraient leurs brûlants regards, vingt fois il faillit s'oublier, se trahir, et hasarder pour un moment d'ivresse l'avenir de bonheur et de fortune qu'il se préparait.
Cependant, jamais aucun écho indiscret ne s'était réveillé dans la villa, au bruit léger de leurs pas, aucune brise n'avait
porté leurs doux accents à des oreilles attentives ou curieuses.
Morenita eût dû se dire que cela était d'autant plus extraordinaire, que Rosario n'y mettait aucune prudence. Mais la confiante ou téméraire jeune fille n'y songeait guère et se laissait persuader que la duchesse était trop occupée de son propre secret pour épier ou pour vouloir troubler le sien.
Ce secret de la duchesse n'était pourtant guère vraisemblable. Rien n'en trahissait, rien même n'en pouvait faire soupç(mner l'existence >
Une nuit que Rosario se retirait et longeait le mur extérieur du jardin, un petit caillou, tombé à ses pieds, l'avertit de lever la tète. Il passait en ce moment au pied d'un kiosque qui formait l'angle. Plusieurs fois déjà il avait obéi à ce signal. Le kiosque avait une sortie sur le chemin qu'il suivait, et il était «tué de manière que Morenita ne vît rien de ce qui se passait, lors môme qu'elle serait restée à sa fenêtre pour écouter les pas de son frère se perdre dans l'éloignement.
Le gitano, averti et soumis, poussa la porte du kiosque et y entra.
•— Eh bien, mon cher enfant, lui dit la duchesse du ton de bonté protectrice qu'elle avait toujours eu avec lui dans leurs rares mais significatives entrevues, vous avez donc vu votre sœur, ce soir? Concevez-vous les cachotteries de cette chère enfant, qui ne me parle jamais de vous? Si le hasard ne me
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faisait tous roir sortir de la maison qudqneibis, cmmne as» jonrdliui, par exemple, je ne me douterais pas que vous ji^ nez souvent. Je dis souvent, je n'en sais nen, après tout. N'abusez pourtant pas de ma tolérance. Le monde est méchant, et le duc, qui a de terribles préjugés, ne me pardonnerait pas d'avoir permis ces relations trop légitimes et trop naturelles d'une sœur et d'un frère, quelque secrètes qu'elles fussent.
— Âhl madame la duchesse, répondit Rosario jouant la même comédie que son interlocutrice, bien qu'il ne songeât pas plus à la tromper qu'elle ne devait espérer de le tromper lui-même, vous êtes un ange de bonté et de justice. Yow seule au monde êtes assez grande pour comprendre le besom qu'éprouvent deux pauvres parias, perdus ou tout au moins déplacés dans un monde ennemi, de se rapprocher et (k goûter les douceurs d'ime amitié sainte. C'est un bonheur qu'eux seuls peuvent se donner l'un à l'autre ; car ils seront toujours, quoi qu'on Êisse, exclus de la &mille des vieux due- Uens I
— rignore absolument quelles sont les intentions du duc pour l'avenir de votre sœur, reprit la duchesse ; mais je «m certaine qu'il ne vous permettra jamais de la voir, et qu'il vous chasserait de sa maison si vous vous hasardiez à y reparaître* Il l'a fait une fois déjà avec tant de rigueur I Ah! mon corar en a saigné, je vous l'ai dit. Mais que voulez-vous! dans notre race comme dans la vôtre, les femmes sont esclaves, et les hommes aussi sont esclaves de leurs propres préjugés I Le d«C est pourtant le meilleur des hommes I
— Oui, madame, on le dit; mais on assure qu'il a des moments de colère où il est implacable!
— Quoi ! pensa la duchesse en frissonnant, le gitano sauraitil...? Oui, ces gens-là savent tout dès qu'ils se mettent en tôte de savoir quelque chose! £h bien, n'importe, j'ai passé ce Rubicon dans ma pensée, --* Mon cher oQ&nt, âit*elle av^
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calme, je ne tous engage pas à dire à Morenita que je suis dans votre confidence. Poisqu'elleb ne me le dit pae elle-même, Yons ccoi^reneE qu'elle se mëfie de ma tendresse. Et moi, je me mëfieraisde sa discrétion auprès du duc Dans un jour de dëpU contre lui ou contre moi, elle pourrait me trahir en ae trahissant ella-mâmâ.
— > Tout c^ était convenu, safiora, répondit le gitano. Tous cnrfBs que j*ai été assez fou pour manquer à la parole que vou&avez daigné exiger de moi?
— - Non, dit la duchesse dhm ton expressif, car ma protection esta ce prix. A propos, cher enfimt, avez-vous trouvé quelque diose à ga^er à Gênes?
— Non, madame, je n'ai pas cherché. Xe craignais trop de me feire remarquer, et que le bruit de ma présence dans votre voilage ne vint quelque jour aux oreilles de M. le duc.
— Ahl c'est juste 1 dît la duchesse d'un air fort naturel qui en eût imposé à tout autre ; vous avez bien Mt Mais de quoi vivez-vous, alors?
'— Du présent que madame la duchesse a daigné me faire en quittant Paris.
— Vous ai'je donné quelque chose? Je ne m'en souviens pas. Ahl par exemple, j'ai £adt une grande étourderîe de vous dire où nous allions ; j'aurais dû prévoir que vous nous suivriez, que vous saisiriez l'occasion de voir cette chère sœur 1 Hélaa! c'est une occasion et une liberté qui na se retrouveront peutr être plus. Le duc revient d!£pagne dans un mois, et il noua ËLudraJe retjoindrë à.Paris.
~ J!ent(Midsl passa Rosano^ il estitemps ^i^ j^enlève Mot* renita.
-^ Afions^il se foit tard, reprît la dudiesse, et je vois qna vous vouS'Oiddiez quelquefois à habiller avec cette chère euf» fiuit,ie ccaiasjqQftitelaine la âéîguei. Quant à Ja compromettre^.
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Il n'y a pas de danger, j'espère? Tout le mende ne sait pu qu'elle est votre sœur; vous êtes prudent?
^ Gonune personne ne le sait, je suis plus que prudent. Dès que j'ai passé le seuil de cette maison, je suis gitano.
— Bonsoir, gitanillo, dit la duchesse en souriant. Ah ! tenez, pendant que j'y pense, et en cas que je ne vous rencontre plus, car il ne faut pas que vous me rendiez visite ! si vous avez besoin de quelque chose, je neveux pas que le firère de Morenita soit dans la gêne : vous pourrez passer chez mon banquier à Turin, ou à Londres, si vous y allez, comme vous, en aviez l'intention. Ces messieurs sont avertis. Tous vous présenterez sous le nom que je vous ai dit. Ils vous remettront chacun dix mille francs; ce sera de quoi vous mettre à flot, car il ne tà\A pas aborder le public avec le ventre creux. Il faut &ire payer très-cher, si vous voulez avoir beaucoup de monde; en Angleterre surtout 1 Bonsoir, bonsoir! Ne me remerciez pas : c'est de l'argent placé pour l'honneur de mon jugement, car vous êtes un grand artiste, et vous aurez de la gloire. Le duc me saura gré, un jour, de n'avoir pas souffert que le frère de sa fiQe fût forcé d'afi&cher la misère en chantant dans les cafés. D'aOleurs, ne vous dois-je pas de la reconnaissance pour tous les services que vous m'avez rendus? N'est-ce pas à vous que je dois d'avoir connu l'existence de cette chère Morenita et l'histoire de sa naissance, par conséquent, le ,bonheur que j'ai éprouvé à la rapprocher de son père et à amener celui-ci à remplir ses devoirs envers elle? Allez-vous-en, mon gargon. Si je ne vous revois pas, bonne chance et bon voyage I
— - Ainsi, se disait Algénib en reprenant le chemin de Gènes, il &ut que je me hâte ; c'est en Angleterre que je dois /me rendre d'abord, et j'ai vingt mille francs pour mes frais... Après cela, on essayera de m'abandonner à mes propres forces ; mais je ne le permettrai qu'autant qu'il me plaira, car je ne suis dupe de rien et je sais tout. Et, d'ailleurs, qu'importe t
LÀ nLLlULI IW
J'ai du talent, j'ai du gënie, et je suis aimé deMorenita... Mais cette maudite preuve qui n'arrive pasi
I^e lendemain matin, Aigénib alla sur le pert, comme il y allait tous les jours depuis une quinzaine, espérant voir de* barquer un petit intrigant qu'il avait connu affamé et foisant tous les métiers à Séville. Il lui avait écrit de chercher son acte dq baptême dans deux ou trois localités où il supposait qu'A avait dû naître, car il ne le savait pas précisément. Ce personnage devait le lui rapporter lui-môme, et, en récom* pense, Âlgénib devait lui payer son voyage et lui donner de quoi vivre pendant huit jours à Gènes, où il espérait s'utiliser. Telles étaient leurs conventions. Mais l'aventurier subalterne n'arriva pas, et, le jour même, Aigénib reçut par la poste une lettre de lui qui lui apprenait que la paroisse d'Andalousie où il avait pu naître était introuvable. Aigénib commenta le post^ scriptum de la lettre. Son ami lui annonçait qu'il ne désirait plus passer en Italie. Pour le moment, il avait trouvé moyen de s'établir chirurgien et maquignon dans les environs de SéviHe. Aigénib comprit que son ami ne s'était pas donné la peine de chercher son acte, et, perdant Tespérance de se le procurer, il résolut de brusquer le dénoûment de sa passion.
Il retarda volontairement sa visite à la villa, voulant préparer l'émotion de l'entrevue par l'inquiétude et l'impatience de Morenita* U arriva vers onze heures, pâle et tremblant. Il était positivement fort ému; car il avait beau être fourbe, il était ^erdument amoureux, et n'abordait pas sans^ effroi l'orage qu'il allait soulever.
^ Oh ! mon Dieu, que t'est-il arrivé? s'écria Morenita en le pressant dans ses bras.
Elle croyait à un accident, elle l'examinait, craignant qu'il ne fiât blessé.
«- Laisse*moi, laisse-moi, ditril en la repoussant ; ne me tne pas... Morenita, je ne peux plus vous aimer, je ne peux
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plus recevoir vùb dooces caresses. H fout que je voob quitta, je viens vous dire adieu pour toujours.
n tomba suffoqué sur le sofe, et, comme elle restait stupéfaite et terriGëe devant lui :
— Oui, s*écria-t-il avec angoisse, Je serais un lâche si je vous trompais seulement un jour, seulement une heure. Vous me mépriseriez. 11 &ut tout yoob dirai... Hâasl mim fiieul en aurai-je le courage? Oui, je Taurai. Morenita, on m'avait triidaipë, je ne suis pas le ^4e ta mère, je ne suia pae txm frère, je ne te suis rien 1
Morenita demeura pâle et interdite ; un nuage de sombe défiance passa sur son front; car elle avait, conmie tous les caractères extrêmes, ces fr^quoites alternatives d'aveo^^ abandon et de sauvage frertë.
— Vous n'êtes pas mon frère? dit-eUe. Eh bien, il y a des moments où j'en ai douté. Et vous 1 vous n'avez pas eu de ees moments-là ?
— J'aurais dû les avoir, car je me suis senti à chaque instant troublé par un excès d'admiration et de jalousie qui eâl dû m'éclairer sur mes prq)res sentiments 1 J'étais forcé de me combattre moi-même, de me rappeler œ que nous étÙMMl'un à l'autre. Ohl mon Dieu, pourquoi mon père m^t^ trompé ainû ?
-*- Oni, au fait, dit Iforenita, dont le regard profond M Êdsait subir un rude Interrogatoire, dans quel but voua avail» il trompé ? Tous seriez emibarrassé de me le dire I S*il voémi me tuer et vous contraindre à me retrouver pour me livrw i sa vengeance, il avait tout intérêt à vous faire savoir que vous ne me deviez ni protection ni pitié !
Algënib ne s'était pas attendu à tant de sang-froid et de réflexion.
— Elle se méfie, ;peDsar-t-*il ; elle ne m'aime pagi je sais
perdu 1
LA ff ltLBIIL& 3tl
iloKS il cessa de Miidie. Use douleor rëoHe^ néléerd^dé»pît etde jaleunai s-empaca-de lui H se leva.
— Y(M8 me ha&seE, dit-il; c'est Imch I Toos pumm que je voua ai trompée pour vous séduire. Une semble pourtant que je vous ai respectée 1 Blaia, quand il serait vrai qoe, pour vous voir, pour me fiiire aimer de vous, je me serais servi d'une viaisMiiUaMe, d'une fiction qui vous prë8«*vait de tout da»^ ger puisqu'elle m'imposait à moi-méme une si pénible retenue, où serait le mal ? Si vous aviez un peu d'affection pour moi, vKMis ne m'en feriez pas un crime. Mais vous voilà prête iLA'accufler des plus mauvaises intentions ou à me cbasser camme un intrigant) parce que vous n'aimez et ne rêvez que votre Stéphen 1
— Taisex-vousl dit Morraîta avec hauteur et sécheresse. Ybuft n'avez pas le droit de fouiHer dans ma pensée, vous n'avez aucun droit sur moi. Ne nommez pas un homme à qui TOUS devez tout, et qui est incapable d^un mensonge, lui t
— Ah I nous y voilà I s'écria le grtano furieux. Elle l'aime toujours, et, moi, elle me méprise 1 Ahl fille de chëtien, race d'E^[>agnols, vous dédaignez le sein qui vous a portée ! Allez donc, retournez à ces pareatfr d'emprunt qui flattent votre vanité, mais qui vous châtieront cruellement de votre tache orij^Ue.*
— C'est assez, dit Morenita ofiBaiBée, aOez^vous^nl Vous n'êtes pas mon frère; votre pirésenoe diec md, à cette h(»ire» ci;, n'est plus jamais possible.
— Lâche que tu es 1 s'écria le gitane, ta crains d'être blâmée I Te voilà comme ces demoiselles hypocrites qui n'oit Jamais un jour d'imprudence, et dont l'esprit corrompu est accessible à toutes les fantaisies où il ne faut ni franchise ni courage I £h bien, malheur à toi. dans l'avenir 1 Quant au pr^ sent, n'espère pas te débarrasser si aisément de moL Tu ee mauvaise, mais tu es belle ; je n'eslime plus ton cœuri.mais ja
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8UÎS encore amoureux de ta beauté, et il ne sera pas dit qa*ua homme de la race ennemie respirera avant moi le premier parfum de ton souffle. Tu m'appartiens de droit, quoi que t« dises, et tu vas me donner le baiser de Tamour, ou mourir.
— Je ne vous crains plus, dit Morenita outrée, en prenant le cordon de la sonnette, qu'elle tira avec violence. Je sais qa^ les gitanes sont lâches ! Fuyez donc, je vous le conseille ; je dirai qu'un voleur m'a effrayé, ou que j'ai fait un mauvais rêve.
<— Tu verras si je suis lâche, moi 1 répondit Àlgénib en s'asseyant avec audace sur le lit de Morenita. Commande donc * à tes valets de m'ôter de là 1 Mais, auparavant, tu leur expliqueras comment je m'y trouve.
— Je dirai la vérité 1 s'écria Morenita en se dirigeant vers la porte; je dirai que je vous ai cru mon frère et que vous ne . l'êtes pas.
D'un bond rapide, Âlgénib se plaça devant la porte. ~ N'espère pas m'échapper, dit-il ; personne ne viendra. Tout le monde est sourd ici !
— Excepté moi 1 dit une voix d'homme à travers la porte, qui, brusquement poussée, envoya le gitane frapper du corps contre la muraille.
C'était le duc de Florès. Morenita s'élança dans ses bras.
— Laissez-moi, dit le duc en l'éloignant, je vous parlerai plus tard. Avant tout, je veux châtier ce drôle.
Et, s'avançant sur Algénib, il le prît au collet, et, le pliant en deux comme un roseau, il le fit tomber à genoux.
Le gitane, éperdu et vaincu par une terreur qui fit rougir Morenita jusqu'au fond de l'âme, n'essaya pas de se défendre. Mais aucune parole ne sortit de sa bouche, et le duc, qui ne l'eût maltraité qu'avec répugnance, ne put lui arracher m prières ni promesses. L'œil fixé à terre, morne, farouche, plein de haine, mais résigné comme l'homme sans espoir et
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fians ressource, ce rejeton d'une race dévouée depuis quatre rîècles à la persécution et aux supplices, semblait attendre la mort avec le &talisme oriental. Il y avait quelque chose d*e^ firayant dans cette malédiction muette, dans cette protestation fiûte à Dieu seul de la faiblesse contre la force.
Le duc résista à la tentation de le frapper.
— Va-t'en, ver 1 lui dit-il en espagnol ; mais souviens-toi que, si je te retrouve jamais sous mes pieds, je t'écrase !
Et il le lança vers la fenêtre, par où le gitano prit sa volée comme un papillon de nuit et disparut sans bruit dans les té- BJ^res.
Morenita, muette de terreur, et voyant son père irrité pour la première fois, n'essaya pas de l'attendrir. Au reste, il ne lui en donna pas le temps ; car il sortit après l'avoir enfermée à double tour, pour aller explorer et fermer le jardin. Il alla ensuite chercher un des domestiques qu'il avait ramenés d'Espagne et sur lequel il pouvait compter. U lui mît un fusil dans les mains et lui ordonna de faire bonne garde contre les voleurs du dehors ou contre quiconque bougerait de la maison. Puis il donna d'autres ordres et rentra.
La duchesse avait vu et entendu arriver son mari. Attentive et prudente, elle devina ce qui se passait, et, s'arrangeant tout de suite le rôle qu'elle voulait garder encore, elle retira les verrous de sa chambre, se recoucha et feignit d'être plongée dans le plus profond sommeil.
Le duc approcha avec précaution, observa en silence le paisible alibi de sa femme. H ne pouvait Taccuser que d'avoir manqué de surveillance. Mais de quel droit lui aurait-il imposé ce devoir?
n la réveilla : elle feignit la joie. II lui raconta ce qu'il venait de surprendre : elle joua la surprise. Il lui exprima son mécontentement contre l'imprudence de Morenita : elle fit lemblanl d'intercéder; die ne paraissait rien comprendre à