‹ La fin d'un christianisme: trois conférencesChapitre 4 sur 11 · IO · texte numérisé non relu

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passages scripturaires, en laissant de- côté les autrès, ou quand j'ai paru recourir à la lettre de certains textes après avoir dénoncé le fléau du Uttéralisme, je n'ai pas fait œuvre d'exégète critique, j'ai seulement déployé ma voile au souffle qui me paraît courir, dans une direction toujours la même y sur l'océan des Ecritures, et j'ai parlé plutôt avec la liberté intellectuelle et la hardiesse morale o\i visionnaire du prophète.

Alors, diront les sages, ce sont de simples hypothèses, de simples pressentiments, de simples inluttions ? — Soit ! — Cela ne supporte pas la disctission? — Soil! Lisez cela comme un poème, ou plutôt comme une confession personnelle. Lisezy l'histoire d'une âme en laquelle s'agitent le passé et l'avenir, qui a été saisie par Jésus le Christ, saisie aussi par le monde moderne, mais dont le christianisme traditionnel ne s'est pas encore dessaisi, et qui cherche... et qui n'ose pas exprimer, toujours, ce qu'elle a déjà trouvé, parce que l'Eglise est souvent prompte à se scandaliser, lente à s' enthousiasmer.

L'auteur n'est qu'une main tendue pour indiquer une orientation nécessaire.

Que lui importent ses pauvres formules, pourvu que la chrétienté s'ébranle ? c Ciel terrestre, mes-

sianisme, doctrine du Royaume, christianisme social, • qu'est-ce que tout cela ? Ces mots nouveaux ne contiennent pas la vie, pas plus que les vieux mots de « chute, conception miraculeuse, kénose, satisfaction vicaire y mitténium, parousic » et autres. Périssent nos vocabulaires, pourvu que le jour béni se lève où la religion ne se distinguera plus de la vie; où la recherche du salut, loin d'isoler V individu, Videndifiera avec ses frères ; où la foi en Dieu se mesurera à la foi dans Vhumanité, organe de VEspiit, et tout cela par la médiation universelle du crucifié' glorifié.

En définitive, le problème est celui-ci : de quelle manière faut-il présenter le Christianisme, pour que sa forme s 9 accorde avec la Science (1) et la Démocratie, son fond avec VEvangile qui ne sépare jamais la préoccupation de la souffrance et la préoccupation du péché ? Et de quelle manière faut-il pratiquer le Christianisme, pour abolir méthodiquement la misère* la guerre et le paganismel Si la chrétienté contemporaine refusait de se poser le pro-

(i) On entend bien qu'il s'agit ici de la méthode scientifique, non de la science d'aujourd'hui, qui n'est plus celle d'hier, et qui n'est pas encore celle de demain. La science est à l'état de devenir. Cela n'empêche pas des résultats acquis pour toujours, dès maintenant.

blème % elle sonnerait le glas du christianisme, en tant que force historique.

Et si, d'autre part, nous nous tournons vers l'Eglise elle-même, dans sa vie intime, et vers le protestantisme en particulier y n' est-il pas évident que celui-ci oscille entre une orthodoxie doctrinaire, héritage des grands conciles catholiques, et un libéralisme spiritualiste, héritage de la philosophie platonicienne ? Il hésite entre un Christ métaphysique, incarnation de la deuxième hypostase trinitaire, et 'un Christ idéaliste, révélation de la paternité divine dans la fraternité humaine.

Mais, sous le doigt scrutateur de l'historien, ces deux statues monumentales, coulées dans le bronze de la théologie ratiocinante, ne rendent pas exactement le son biblique. Le Messie des évangiles offre un caractère plus original, plus concret, plus hébreu — osons le dire — • et, par là même, plus pittoresque, plus vivant, plus humain ; il se donne au monde comme l'annonciateur et le fondateur du Royaume de Dieu chanté par les prophètes ; son but n'est pas l'érection de l'établissement ecclésiastique, mais l'édification de la cité juste, la ^constitution d'une société normale sur une terre affranchie.

On discute encore sur la manière dont il a pré-

tendu instaurer l'ère pacifique, mais, sur le fond, V unanimité tend à s'établir parmi les représentants de la critique historique : Vidéal souverain du Messie était bien une transformation sociale et cosmique des hom/mes et des choses. Eh bien! c'est autour de ce Christ-là qu'il faut, délibérément, nous grouper. C'est ce Christ-là qui réconciliera peu à peu les fractions diverses du protestantisme, puis les fractions diverses de la chrétienté elle-même, en attendant le jour béni où les Israélites consentiront à saluer leur Messie dans le Messie de l'humanité.

Ce sont là des paroles qui ne seront point comprises de tous ; aussi bien, ces pages ne sont-elles pas destinées à tous. Dans la mesure où un message m'a été confié, je m'adresse aux malades, non aux bien portants. Ceux dont le siège est définitif, soit dans la croyance traditionnelle, soit dans l'incrédulité, apprécieront peu l'activité qui risque d'ébranler leurs positions ; Thaïs je songe à ceux qui « cherchent en gémissant », selon le mot de Pascal — et Us sont nombreux — soit qu'ils cherchent pour eux-mêmes, soit qu'ils cherchent pour autrui, soit que le Christ en eux cherche le salut de l'ensemble et le triomphe. Et déjà, parmi les chercheurs, plus d'un a formulé ces paroles de gratitude ou ces

aveux de guérison, qui encouragent à poursitivre

V entreprise.

Quant à ceux, de nos frères chrétiens qui n'éprouvent pas certaines indignations de la conscience, ou certaines angoisses de Vâme et de la raison, nous ne leur demandons pas de marcher avec nous. Les ministères sont multiples dans VEglise. A chacun sa mission ! La leur est peut-être, en partie, de . nous instruire, de nous aimer malgré nos lacunes, de prier pour nous, de nous reprendre fraternellement, et de nous pardonner tout ce qui, dans ces (pagesy heurterait leurs convictions les plus chères, bien que chacune de nos paroles soit un hommage au commun Sauveur.

« Je crois au Saint-Esprit. Je crois à la communion des saints- Je crois à la sainte Eglise universelle »•

Ainsi soit-il.

Rouen, 21 mars 1903. — Equinoxe du printemps.

z\RGUMENT

I. — L'Europe se déchristianise. — L'Eglise est ignorée, méprisée ou haïe. — Citations caractéristiques- — Décrépitude sénile d'un certain romanisme. — Mentalité rudimentaire d'un certain protestantisme. — Aveux d'un prêtre. — Confession de Secrétan. — Coup dé grâce impérial. — La vérité: la crise de l'Eglise est une crise de croissance. — Racines du néo-christianisme : impulsions religieuse, scientifique, sociale-

II. — Notre christianisme n'est pas le christianisme. — Depuis le Christ, il y a eu plusieurs christianismes, dont chacun a été le christianisme social de son époque. — Le christianisme juif* — Le christianisme catholique. — Le christianisme protestant. — Grandeur et décadence du protestantisme — Sa phraséologie juive. — Son doctrinarisme catholique. — Son individualisme antisocial. — Son impuissance à élaborer une morale.

Renaissance de la doctrine du Royaume de Dieu. — Le Messianisme. — Comment il échappe aux erreurs du protestantisme.

III. — Le chrstianisme messianiste ne sera pas définitif. — Les christianismes précédents lui ont légué, respectivement, le Nouveau Testament, l'Eglise, Tâme individuelle- A son tour, il léguera au christianisme suivant la préoccupation sociale. — L'individualisme sera moyen et non but. — l\ faut abandonner le pessimisme philosophique, joint à l'optimisme social, pour aller au pessimisme social joint à l'optimisme philosophique.

Quand le messianisme aura rempli sa mission, le christianisme futur sera moins social, dans l'acception socialiste du terme. — Le christianisme spirituel pourra refleurir sans danger. — Motifs d'espérance : le christianisme est moins une doctrine qu'une méthode. — Christ n'est pas derrière nous, seulement,, mais en avant!

C'est une parole d'espérance que j'apporte, non une parole de lassitude, une parole de foi, non une parole de doute; mais c'est une parole de sérieux avertissement, une parole qui ne craint pas d'inquiéter les esprits et les consciences, et de propager ce malaise providentiel qui prépare les grandes crises de rénovation religieuse.

Obligé de resserrer mon message dans les cadres d'une seule conférence, je serai nécessairement trop concis pour pouvoir justifier ma pensée, et néanmoins trop disert pour être écouté sans fatigue. Cependant, j'ose compter sur votre indulgence, et même sur votre sympathie; quelles que soient nos divergences possibles, ce qui nous sépare est peu de chose auprès de ce qui nous unit. Rappelons-nous la règle apostolique : « Nul ne peut saluer en Jésus le Seigneur, si ce n'est par

(i) Conférence donnée à Neuchàtel, le 10 février, et à Lausanne le 12 février 1903.

le Saint-Esprit. » Vraiment, lorsqu'on sait sortir

de sa chapelle et de sa province, quand on sait regarder le monde entier comme les artistes observent un paysage, c'est-à-dire en notant les fortes oppositions d'ombre et de lumière, alors, Messieurs, devant le réel état mental et moral des cinq continents, et spécialement de notre Europe déchristianisée, il n'est pas difficile d'admettre que tous les disciples conscients du Christ évangélique forment un seul et même bloc.

Je viens d'affirmer que l'Europe est déchristianisée Ci) que faut-il entendre par là?

(i) Ce n'est pas la lecture de ces pages qui en convaincu ceux qui vivent dans la persuasion contraire ; tout au plus pourront-elles éveiller en eux le désir d'instituer les enquêtes nécessaires pour arriver à une conclusion personnelle sur ce sujet. Et ce sera déjà capital pour l'histoire de leur développement intérieur. Quand on a le rare privilège de respirer dans un milieu saturé du véritable esprit évangélique, il iaut parfois des mois ou des années d'études attentives pour s'apercevoir à quel point Ton est enveloppé dans cette atmosphère, comme un scaphandrier dans sa gaîre protectrice, alors que l'obscur océan, tout à l'entour, balance lourdement ses eaux asphyxiantes . . . D'ailleurs, affirmer que l'Europe est déchristianisée, ce n'est pas déclarer que le christianisme en a disparu . Quand même la religion traditionnelle de l'Occident serait -encore, à l'égard de la mentalité adverse, dans la proportion cfe 10 à i, si la puissance représentée par 10 est en décroissant continue, et si la puissance représentée par i est en croissance ininterrompue, il est permis de prétendre que l'hégémonie de la première est finie .

Ouvrez n'importe quel ouvrage du XVII e siècle, philosophique, littéraire ou scientifique, et vous comprendrez. Il vous semblera respirer dans un autre" monde; c'est qu'en effet, le majestueux édifice qui a si longtemps abrité l'âme occidentale, tombe en ruines. Ce christianisme- là s'écroule par vastes pans de murailles, comme une falaise rongée par les flots. Il faisait partie intégrante d'un système général des choses qui est frappé de caducité. Tout a été renouvelé, autour de l'homme et en lui ; nous ne voyons plus les mêmes étoiles, nous n'habitons plus le même corps, nous n'observons plus la même nature, nous n'étudions plus la même histoire. Les formules du dogme chrétien se dressent, mystérieuses et solitaires, dans notre intelligence, comme les restes d'une abbaye au centre d'une cité moderne.

Mais le monument du christianisme traditionnel ne s'effrite pas seulement de vétusté, on s'acharne à le démolir. L'Eglise n'est pas seulement ignorée ou méprisée, elle est haïe. Sans doute, elle l'a déjà été; mais, sous les empereurs païens, elle été détestée pour ses vertus, elle l'est aujour d'hui, fréquemment, pour ses erreurs ou ses crimes ; autrefois, elle était détestée par les satisfaits, comme une force progressive de sainteté révolutionnaire, aujourd'hui, elle est abhorrée par les militants du prolétariat comme une puissance de

conservatisme aveugle ( 1 ); autrefois, enfin, l'Eglise a pu être exécrée au nom d'un idéal inférieur, aujourd'hui, hélas! elle Test, trop souvent, au nom d'un idéal supérieur à celui qu'elle incarne.

Rappelez-vous l'imprécation du poète qui s'écriait, parlant de l'époque où le christianisme dominait sans conteste:

Hideux siècles de fou de lèpre et de famine.

Que le reflet sanglant des bûchers illumine! (i)

Or, Messieurs, chaque matin ou chaque soir, d'un bout à l'autre du monde civilisé, des milliers et des milliers d'hommes lisent dans les journaux quotidiens des variations interminables sur ce thème-là.

Les documents ne manqueraient pas, tragiques ou hideux; mais je ne suis pas ici pour citer des blasphèmes.

(i) Un ouvrier disait à un évangéliste berlinois: « Quand je vous entends parler de ces choses, je grince des dents . » (Eglise libre, mai 1898, d'après le Rapport de la Mission urbaine de Berlin). Les socialistes allemands fo mulent des jugements de ce genre : « Les pasteurs sont payés par l'Etat pour protéger la société capitaliste et pour duperie peuple. Ils prêchent le renoncement aux pauvres, et font bombance avec les riches. Ils prêchent contre la dépopulation des campagnes, c'est pour permettre à la noblesse terrienne d'avoir la main-d'œuvre à meilleur marché. » (Eglise libre, juillet 1901 . « L'Eglise nationale prussienne et la démocratie ») .

(1) Leconte de Lisle : Poèmes tragiques :« Les siècles maudits » .

Donc, le christianisme est haï ; haï pour son passé, haï pour son présent, haï par un nombre toujours croissant d'êtres humains, ceux-là même qui aspirent à faire les lois de l'avenir, et qui les feront, par le simple jeu du suffrage universel (2).

(1) Le christianisme est haï en dehors de l'Europe; il sent peser sur lui la haine du genre humain . M. Frédéric Passy, un modéré, écrivait l'an dernier, dans le conservateur Journal des rcotiomistes : « Franklin disait, au xviu* siècle, que celui qui saurait se rendre compte de ce qu'avait coûté la possession des Antilles, ne pourrait pas regarder sans horreur un morceau de sucre, tant il le verrait imbibé de sang. Oppression et asservissement des indigènes cîe l'Afrique et de l'Inde par les Portugais, massacres des habitants des Antilles, du Pérou et du Mexique par les Espagnols, extermination des Peaux- Rouges par les Américains, organisation de la traite et de l'esclavage par les Anglais, les Français et les autres , asservissement des Jaunes par les Hollandais, restauration de la servitude, après l'abolition de l'esclavage, sous le nom d'engagement volontaire, toute la succession des rapports des nations européennes avec les autres continents n'est qu'un long martyrologe, une série de dévastations, de pillages et de meurtres, aussi bêtes que cruels » . (15 janv. 1902, à propos de Bénito Sylvain : Le sort des indigènes).

Un autre sociologue écrivait en 1884, avec une éloquence vraiment digne des vieux prophètes : « Si l'on songe que, depuis 1200 ans, nous nous sommes comportés en féroces barbares à l'égard de toutes les autres races et de toutes les autres civilisations, il est impossible de ne pas envisager l'avenir comme un sanglant coucher de soleil ... Ah ! lorsqu'on évoque l'Esprit de l'Histoire, quand il nous crie à travers les tonnerres des faits accomplis que nous avons commis tous ces crimes, tous

Toutefois, on pourrait alléguer que la haine est encore un hommage ; les injures prouvent la vitalité de l'injurié. Un froid dédain proclamerait plus efficacement que l'adversaire est imbécile ou moribond- Eh bien! le christianisme est méprisé par toute une classe d'intellectuels, par ceux qui mènent l'opinion. C'est un directeur-adjoint à l'Ecole des Hautes études, à Paris, un protestant de naissance, qui déclare que le christianisme appartient désormais au passé : « L'Europe n'est redevable au christianisme d'aucun des grands progrès accomplis ou projetés en matière sociale. Loin d'avoir préparé le terrain pour un état général de libealé, fondée sur une conception d'égalité, et vivifiée par le sentiment de la fraternité, le christianisme a ramené l'Europe fort en deçà du point où l'avait conduite la philosophie ancienne, et ] a constitution du monde gréco-romain. La morale chrétienne ne saurait être la morale d'une société fondée sur le droit morerne. (Maurice Vernes — La Raison — 6 avril 1902.) Ce verdict est d'une injustice criante, mais nous sommes obligés de

ces forfaits, en crucifkateurs de la Terre entière et non en adorateurs du Crucifié, on recule épouvanté, en voyant animer de notre esprit, armer de nos moyens destructeurs, plus de 200 millions de musulmans, 400 millions de bouddhistes, plus de 100 millions de brahmanistes, plus de 500 millions de Chinois et deTartares ». (St-Yves. — La Mission des Juifs, p. 9).

l'enregistrer, (i) Ecoutez encore ces paroles de Kropotkine, l'ex-prince russe, qui sacrifia une brillante carrière scientifique, pour se vouer au soulagement (Je la misère humaine. Cette immolation

(i) Zola a écrit dans une grande revue parisienne : « Le christianisme est une doctrine anti-sociale, anti-humaine, une doctrine de mort qui supprime la vie, h terre, au profit d'une existence supraterrestre, appât fallacieux à l'aide duquel se poursuit un but de domination trop tangible. Socialement, on n'a pas le droit de mal faire : , il taut donc à tout prix enlever a cette secte malfaisante sa puissance nocive». (Revue Blanche. — Enquête sur la liberté d'enseignement. — Cité dans la 'Petite République de juin 1902).

Et ce n'est pas seulement le christianisme de l'histoire qu'on rejette; on en vient à nier qu'aucune distinction soit possible entre l'Eglise et l'Evangile. Jaurès lui-même écrit: « Opposer le Christ à l'Eglise est un enfantillage de 1848 ». {Petite République, 12 oct. 1901). D'autres prétendent que les évangiles sont des sables mouvants où nulle certitude ne peut prendre pied. Un penseur socialiste comme M. G. Sorel, écrit: « Que faut-il appeler les principes de Jésus-Christ? Théoriquement, c'est l'idéologie de l'Eglise ; cette idéologie a été construite pour des peuples en pleine décadence économique ». (tAvant-Garde, 15 déc. 1900). Un historien comme M. Seignobos écrit: « Nous ne possédons pas une seule ligne de Jésus. Parmi les paroles qui lui sont attribuées, nous n'avons aucun moyen de distinguer celles qu'il a vraiment prononcées. Un historien n'a pas le droit d'avoir une opinion sur les principes d'un homme aussi mal connu ». (Avant-Garde, 15 fév„ 1901). M. Salomon Keinach se demande si l'on peut connaître la doctrine de Jésus- Christ, car, dit-il, « nous ne le connaissons même pas de seconde main». (*,4vant-Garde, 15 août 1901).

raient sans valeur, sinon comme signe des temps, si le christianisme lui-même en constituait la réfutation par le seul éclat de sa présence. Mais il me sera permis d'affirmer que l'Eglise offre, sur plus d'un point, les prodromes d'une décrépitude sénile.

Laissons de côté les célèbres cérémonies du romanisme breton, où l'adoration et l'ivresse mélangent leurs fumées; laissons les niaiseries du cordicolisme parisien dans la basilique du Sacré- Cœur ; attachons-nous à des documents plus graves et, par là même, plus symptomatiques. Le 15 août 1902, la docte Revue du Clergé français publiait les « Actes récents du Saint Siège. » En voici quelques-uns. « Par Bref du 30 janvier 1902, S. S. autorise pour sept ans les fidèles qui, confessés et communies, graviront à genoux l'escalier qui conduit au chemin de croix de Lourdes, à gagner les mêmes' indulgences que s'ils accomplissaient cette pieuse pratique à la Scala Santa de Rome; la concession est pour quatre jours de l'année, au choix des fidèles. » Autre décision du pape : « On peut ajouter de l'alcool au vin de messe, pourvu que l'addition se fasse au début de la fermentation, et que la proportiop ne dépasse pas 12 %. » Autre décision de Rome-. «En beaucoup d'églises, quand on chante les litanies de la Sainte- Vierge, on groupe trois invocations, suivies d'un seul ora pro nobis. Cette manière de faire

gés, éprise d'amour fraternel, ardente à l'étude de la vérité. Jamais l'Evangile ne fut la « Bonne Nouvelle. » Un pasteur de l'Eglise ne peut réussir à dissiper les défiances, qu'en sortant de l'Eglise- Il faut, tout d'abord, qu'il se dépouille de la tunique empoisonnée. On ne pourra plus, on ne devra plus jamais prêcher le Christ. C'est un personnage qui est désormais entré dans le musée de l'histoire. Il ne vit point parmi nous. Ce que vous appelez le Christ et ce qui vaut mieux que le Christ, c'est vous-même, c'est votre idéal, qui depuis longtemps a dépassé le Sermon sur la montagne, et qui s'est dégagé de Pépître aux Rcr mains ».

N'est-ce pas également, à la fin de l'année dernière, que les Annales de la Jeunesse laïque publiaient ces affirmations tranchantes : « La vie, le sentiment religieux, se sont retirés du christianisme. Le protestantisme orthodoxe, effrayé des progrès du protestantisme libéral, qui finit par n'être plus une religion, mais une simple philosophie spiritualiste, se réfugie de plus en plus dans la lettre des livres saints... Quant au catholicisme, ce n'est plus une religion, c'est une superstition que nous avons à combattre. Et nous pouvons le faire avec tranquillité. » (Cité dans la Petite République, 4 novembre 1902).

Evidemment, de semblables déclarations reste-

Tient, une réincarnation du prophète Elie. Dans nos parages, une certaine conception de l'inspiration biblique favorise le pullulement des sectes -étranges ou des théories bizarres ; j'ai lu de doctes dissertations, écrites par trois auteurs différents, sur l'un ou l'autre des sujets suivants: i° on peut admettre que Dieu ait arrêté la gravitation du globe terrestre à la voix de Josué, sans que la vitesse acquise ait balayé tout ce qui existait à la surface de notre planète, car le Créateur, au lieu d'agir brusquement, employa au moins 4o secondes pour interrompre le mouvement de la Terre «par une résistance souple et successive, (i)»* 2° la nouvelle Jérusalem constituera une masse cubique allant de la mer Noire à la Nubie, et de la Caspienne au. Sahara. Le centre de cette cité sera audessus de Jérusalem, car elle sera suspendue dans notre atmosphère, mais dépourvue de mouvement rotatoire, « phénomène qui paraît bien propre à déplacer le centre de gravité de la Terre », mais qui ne le déplacera point cependant (2). 3 « Les premiers chapitres de la Genèse sont d'Adam luimême, » c'est un « document écrit » par le premier homme, et « donnant à l'humanité les notions sur son origine provenant du seul témoin vraiment qualifié pour en parler.» Et l'écrivain d'ajouter:

(1) Gaussen (Théopneustie % p. 155, ch. 11, section 7.)

(2) Gosse ( La Cité suspendue) .

« Un témoignage pareil a plus de valeur que toutes les hypothèses scientifiques, philosophiques ou autres. » (i)

Ces trois citations sont empruntées à des hommes respectés, qui se rattachent à la théologie du Réveil.

Vous avouerez, Messieurs, que ces divers documents éclairent d'un jour fâcheux Tintellectualité moyenne des masses catholiques ou protestantes. Et il ne sied pas de nous étonner quand nous constatons que la direction des esprits échappe, de plus en plus, au christianisme. Sur ce point, d'ailleurs, les aveux des chrétiens eux-mêmes ont une signification poignante. La catholique Revue du clergé français publiait, récemment, ces lignes mélancoliques, écrites par un prêtre : « On demande ce que le prêtre peut faire, actuellement, dans nos centres minters ? Personnellement, rien du tout; là, comme presque partout, il est trop tard. Dans notre mondé ouvrier, à part de minimes exceptions, le maximum d'effet que le prêtre- obtiendra sera de faire dire-, c C'est un dévoué... un bon garçon ... Si tous les curés étaient comme ça! » Est-ce vraiment un résultat? Actuellement, d'où viendrait au prêtre l'influence nécessaire pour exercer une

(i) On trouvera dans le Réveil d'Israël (mars 1902), l'exposé des idées du pasteur Stosch, de Berlin, sur le « document ad ami que écrit».

action quelconque? De son caractère sacerdotal? Mais notre mineur n'a même plus l'antique foi du charbonnier. De sa supériorité intellectuelle et morale? Le mineur ne Ta jamais constatée, et, du reste, il en ferait peu de cas. Des services rendus? Il se rappelle vaguement que le vicaire l'a marié, qu'il a baptisé son enfant et enterré son vieux père; en cela, il a fait son métier, et il a été payé.» (15 nov. 1902 — Les mineurs, par H. Cattelin). (1) A côté de cette confession douloureuse, dont la sincérité honore son auteur, il faut placer les célèbres aveux d'un penseur protestant, le philosophe chrétien Secrétan. Il écrivait, il y a dix ans :

(1) Un prêtre de l'Ariège écrivait dans le journal La Raison, le 25 août 1901: « Il est des prêtres exerçant le ministère, qui ne croient même plus au catholicisme , Certains sont protestants, d'autres indifférents et avachis. Les uns et les autres décatholicisent leurs paroisses. Ils n'ont qu'à gloser sur le Nouveau Testament, pour enseigner de bonnes choses qu^sont acceptées, même par les philosophes ».

Bien des prêtres ont quitté* l'Eglise romaine, a v ec éclat, depuis quelques années. Mais plus d'un pasteur a imité leur exemple ; dans "les pays anglo-saxons, et en Allemagne, plus d'un ministre de l'Evangile, mordu au cœur par la véhémente pitié des foules sans berger, a coupé les liens qui l'attachaient à tel ou tel établissement ecclésiastique, et s'est jeté en pleine .humanité. Qui donc pourrait s'en étonner, lorsque, depuis 1895, les consistoires de la Prusse interdisent au pasteurs toute activité sociale indépendante? (Cf. Causse, Eglise libre.)

<c Tandis que l'Eglise envoie au loin ses missionnaires, elle perd du terrain, journellement, sur le sol qu'elle occupe... Les chrétiens évangélisent les tribus sauvages ; ils catéchisent encore, parmi nous, un assez grand nombre d'enfants, dont la majorité leur échappe, dès qu'ils ont quitté l'école ; ils attirent dans leurs chapelles quelques ouvriers des faubourgs, mais contre cette incrédulité des classes lettrées qui a déjà groupé les multitudes, ils ne tentent pas même de réagir. S'ils essayent quelquefois la réfutation des doctrines antireligieuses, c'est dans des chaires dont les librespenseurs ne s'approchent point ; s'ils publient quelques fragments de leur polémique, c'est dans des organes de leurs églises dont la seule étiquette écarte les gens du dehors. L'apologie appropriée aux besoins actuels de la pensée n'existe pas. » (Revue chrétienne. — Mai 1903- « L'Eglise dans le monde ».)

Et voilà, sans doute, pourquoi l'empereur Guillaume, à défaut d'une apologétique, offre son bras pour le maintien du christianisme. Je n'invente rien. Dans un di'scours prononcé à Strasbourg, il a formulé ces déclarations inattendues : « Dans les temps actuels, si agités, et où l'esprit d'incrédulité tend à se répandre dans le pays, l'Eglise n'a de soutien et de protection que la main de l'empereur et le drapeau de l'Empire allemand." (Cité dans la Vie Nouvelle)

En vérité, s'exprimer de la sorte, n'est-ce pas sonner le glas du christianisme, confesser qu'il est moribond? (i)

Fort heureusement, Messieurs, l'impérial théologien se trompe, et avec lui s'égarent les fossoyeurs prématurés qui annoncent l'enterrement de l'Eglise. Assurément, celle-ci traverse une crise,

(i) Dira-t-on que j'exagère ? Alors j'en appellerai à des chrétiens respectés, qui ont toute la confiance de l'Eglise conservatrice. Je citerai en témoignage M . le professeur Westphal qui s'est écrié : A partir de Constantin, « l'histoire de l'Eglise est l'histoire d'une longue trahison». (UEçlise et la paix sociale). Je citerai, surtout, M. le professeur Doumergue. Dans le Signal du 10 octobre 1900, il publiait ces lignes caractéristiques : « En vérité, quel sauvage voudra, désormais, devenir chrétien ? Et à quoi cela lui servirait-il? N'est-il pas déjà assez sauvage ? » Et l'historien de Calvin écrivait dans le même journal, un an plus tard, à propos d'une certaine guerre : « O faillite de la religion ! O faillite du protestantisme! O faillite du christianisme!» (18 décembre 1901). Et encore : « Si c'est la Croix, cela, de quelle poitrine de libre-penseur honnête et patriote ne s'élèvera pas, avec une terrible colère, ce cri légitime : A bas la Croix! » (19 juin 1901). J'entends bien que ce sont là des interjections paradoxales. Mais je comprends bien, aussi, qu'elles jaillissent d'une âme outrée par la disproportion hideuse entre l'idéal évangélique et le christianisme vulgaire. Et c'est là, précisément, ce qui importe à mon argument : l'Eglise prise en bloc, envisagée dans sa réalité matérielle, pour ainsi dire, sinon dans son essence intime, est méprisée ou haïe par les uns, partiellement désavouée par les autres, et elle offre elle-même, je le répète, sur plus d'un point, malgré les nobles dévouements qu'elle suscite, les symptômes d'une décrépitude sénile.

mais c'est une crise de croissance ; son ancien vêtement est devenu trop étroit; paralysée dans ses mouvements, oppressée dans sa respiration, elle paraît malade, mais elle n'est qu'emprisonnée ; elle aspire à se dégager de ses liens, et à répéter l'expérience que Papotre formulait en ces termes: «Quand j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant; devenu homme, j'ai laissé là les façons de l'enfant. »

En réalité, il existe déjà un christianisme supérieur, plus pur peut-être qu'à aucune autre époque de l'histoire, conscient de sa méthode et de son idéal, partiellement affranchi des survivances qui entravent encore l'ensemble de la chrétienté. On pourrait presque dire que la réforme de la Réforme est, virtuellement, un événement accompli ; on s'en apercevra, au cours du XX e siècle ; on s'apercevra que l'Eglise évangélique, au siècle passé, a reçu trois impulsions décisives qui l'ont délogée de ses antiques positions, pour la jeter dans un nouveau champ de travail en face d'horizons nouveaux.

Ces trois impoilsions furent, successivement, d'abord l'impulsion religieuse du Réveil, qui rendit la première place au fait chrétien primitif et spécifique, à l'expérience de la régénération et de la vie en Christ; — ensuite l'impulsion scientifique, due à l'essor prodigieux des sciences naturelles, et surtout au développement ferme et progressif de la méthode historique dans tous les

domaines de l'activité intellectuelle ; le colossal effort de la critique a doté l'Eglise d'une Bible rajeunie, outil incomparable dont il nous reste à tirer parti, — enfin, à l'impulsion religieuse et à l'impulsion scientifique est venue s'ajouter l'impulsion sociale, avec ses doctrines caractéristiques de l'interdépendance des problèmes, du droit au salut pour tous, et du Royaume terrestre de Dieu.

Mesurez, si vous le pouvez, la force illimitée d'expansion qui bouillonne au sein du néo-christianisme, puisqu'il condense autour d'un même nom, (celui du Christ,) et au service d'un seul idéal, (la Cité de justice,) les puissances combinées de la religion, de la science et du socialisme. II. concentre donc les activités maîtresses du monde contemporain. Il se sent pleinement d'accord avec l'Evangile d'hier, avec la Culture d'aujourd'hui, avec la Société de demain ; il conserve du passé ce qui lui est nécessaire pour agir sur le présent et préparer l'avenir ; il est à l'avant-garde, et il le sent ; c'est là sa joie et sa responsabilité.

Cependant, Messieurs, (et c'est ici le point capital sur lequel je désire arrêter votre attention,) pour que ce christianisme-là triomphe, il faut que le christianisme actuel finisse. Les documents que je vous ai cités au début, prouvent qu'il est en bonne voie de finir.

Evidemment, une pareille conclusion paraîtrait exorbitante, si nous avions le droit d'identifier notre christianisme avec le christianisme. Mais je m'assure qu'aucun d'entre vous n'oserait affirmer une identification pareille. Vous avez tous le sentiment, plus ou moins précis, mais cependant réel, que notre christianisme courant, même protestant, même évangélique, n'est qu'une forme transitoire du christianisme. Et en cela vous avez raison. Je vais essayer de vous montrer à quel point.

Depuis les jours bénis de Jésus, notre maître et sauveur, il y a eu déjà, sur la terre, plusieurs christianismes successifs, et chacun d'eux a été, si j'ose m exprimer ainsi, le christianisme social de son époque; en d'autres termes, une adaptation appropriée de l'Evangile à la pensée contemporaine et au milieu.

Le premier christianisme social, ainsi défini, a été le christianisme juif, c'est-à-dire professé, propagé, formulé par des Israélites. Le Nouveau Testament a été composé, presque entièrement, par les représentants de ce christianisme-là. Les évangiles, les Actes des apôtres, les épîtres, l'apocalypse — autant d'écrits partiellement incompréhen-

sibles, pour qui n'est pas versé dans une connaissance approfondie des coutumes et des doctrines hébraïques: Donnez, par exemple, à l'un de nos contemporains, sans aucune espèce de préparation, le volume du Nouveau Testament, il sera incapable de suivre les récits de Luc ou les raisonnements de Paul, si vous ne lui fournissez pas en même temps une carte de la Palestine, et un exemplaire de T Ancien Testament en guise de dictionnaire. Cette simple observation vous rappellera combien le christianisme primitif revêtit une forme juive, forme admirablement adaptée aux circonstances, puisque les premiers propagateurs de TEvanj.le sladressèrent, tout d'abord, au public des synagogues.

Toutefois, la perfection même de cette adaptation spéciale nuisait à une adaptation plus générale ; le christianisme judéo-chrétien n'était pas le christianisme humain ; assimilable au monde isfaélite, il restait inassimilable au monde grec ; et cela pour deux raisons : l'une de forme, déjà signalée toutà-1'heure, et l'autre de fond, beaucoup plus grave- En effet, dans l'Eglise primitive, les uns estimaient qu'aucun païen ne devait se convertir au Messie, sans se convertir, du même coup à Moïse ; les autres, plus libéraux, n*en persistaient pas moins à prêcher un Evangile dont les profondes racines plongeaient dans le sang des holocaustes lévitiques. U y avait là un véritable particularisme, nui-

sîble à l'assimilation de la pensée chrétienne par le cerveau hellène.

Aussi, le christianisme dut-il, pour pénétrer dans l'intelligence grecque, utiliser (sans la reproduire telle quelle,) la fameuse hypothèse alexandrine du Verbe médiateur ou du Logos, intermédiaire entre la divinité et l'humanité. On sait comment saint Jean et son école mirent en œuvre la doctrine de la Parole, comme nos modernes apologistes mettent en œuvre la doctrine populaire de l'Evolution, dans un intérêt tout pratique de persuasion. En se grécisant de la sorte, le christianisme hébreu jetait un pont entre le judaïsme asiatique et le paganisme européen ; l'ère du christianisme israélite était terminée, celle du christianisme catholique allait commencer.

Vous le voyez, le christianisme catholique, à ses débuts, fut un bel effort de christianisme social, c'est-à-dire un légitime essai d'adaptation au milieu. Ce milieu, d'ailleurs, était double : intellectuellement grec, mais administrativement romain. De là, un double résultat ; insensiblement, la pensée chrétienne fut grécisée, et l'organisation ecclésiastique fut romanisée; l'influence grecque aboutit au dogme, l'influence romaine à la hiérarchie. Et lorsqu'on étudie de près le développement de ces orientations nouvelles, il est difficile d'échapper à la conclusion quelles se légitimaient, à leur début, par les circonstances. Elles ont rendu de

réels services à l'Eglise en formation ; elles constituaient la paroi solide qui, dans une cellule germinative, enveloppe la masse fluide.

Cependant, le christianisme catholique, après avoir été le serviteur de l'humanité, en devint l'oppresseur ; il oublia que l'homme n'existe pas pour l'Eglise, mais que l'Eglise existe pour l'homme; son dogme devint du dogmatisme, sa hiérarchie dévint le papisme, double asservissement des esprits et des volontés, formidable pressoir qui exprimait le sang des hérétiques. C'est ainsi que le christianisme catholique, c'est-à-dire universel, perdit peu à peu tous ses droits à une appellation pareille, et finit par s'appliquer aux besoins de l'humanité comme un corps étranger, logé sous la paupière, s'adapte à l'œil qu'il irrite.

C'est alors que surgirent les Réformateurs. En proclamant la bonne nouvelle après laquelle soupirait l'Europe, en déclarant que le « juste vivra par là foi » et non par l'Eglise, ils firent à leur tour du christianisme social, au sens le plus élevé du terme, puisqu'ils adaptèrent l'Evangile aux circonstances de leur époque. Pour cela, ils s'affranchirent du christianisme catholique, malgré son antiquité, malgré les services qu'il avait rendus, et, sans remonter jusqu'au christianisme juif proprement dit, ils revendiquèrent hardiment le patronage de saint Paul, dont l'originalité vigoureuse avait effrayé l'Eglise primitive, et qui n'a-

vait encore jamais obtenu droit de cité dans le christianisme grécisé.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler les résultats extraordinaires de cette initiative ; la face du monde occidental fut transformée, l'esprit moderne commença de souffler librement dans les bas- fonds de la civilisation moyen-âgeuse, et l'arbre planté par Luther porte encore des fruits savoureux. Mais vous savez, par l'histoire des religions, que Tère des scribes succède à l'ère des prophètes ; quand les prophètes foht jaillir une source à ciel ouvert, accessible à tous, les scribes viennent la capter, et la canaliser dans des tuyaux fermés, afin que rien ne s'évapore du précieux liquide ; c'est le triomphe de l'esprit scolastique.

Aux yeux des voyants de la Réforme, la doctrine de la justification par la foi n'était qu'un levier pour soulever les âmes ; aux yeux des dogmaticiens postérieurs, elle cessa d'être un simple moyen, pour devenir un but en elle-même. On oublia que la justification gratuite était le sentier qui mène à cette cime radieuse : la morale du sermon sur la Montagne! On s'installa sur le sentier, en tournant le dos à la cime. Le pivot du christianisme protestant devînt l'obsédante ou savante préoccupation du salut individuel, la foi-confiance dégénéra en foi-croyance; l'Eglise dite évangélique cessa d'engrener avec la réalité concrète, avec la vie toujours agissante, sans cesse renaissante,

et le christianisme protestant, à son tour, après le christianisme juif, après le christianisme catholique, cessa d'être un christianisme social, adapté aux besoins de l'humanité contemporaine. En d'autres termes, et sous le bénéfice de ces explications préalables, il est permis d'affirmer que le christianisme protestant est devenu, dans une certaine mesure, comme les christianismes antérieurs, un christianisme inhumain.

Il est inhumain, c'est-à-dire incompréhensible à l'humanité moderne, d'abord par son vocabulaire ; il a conservé, telle quelle, la phraséologie judéo-chrétienne, sans s'inquiéter assez de la traduire ; il parle de chute en Adam et de victime propitiatoire^ comme s'il avait le droit d'être entendu sans explication. De plus, il a conservé une bonne part du dogmatisme catholique, et il faut avouer que, sur ce point, les premiers réformateurs nous ont donné l'exemple. N'est-ce pas Calvin qui écrivait : « Dieu, non seulement a prévu la chute du premier homme, et en icelle la ruine de toute sa postérité, mais il Ta ainsi voulu (Instit. j. 23-7) Les réprouvés ont été suscités pour illustrer la gloire de Dieu en leur damnation. Il leur adresse sa parole, mais c'est pour les faire plus sourds ; il allume la clarté, mais c'est pour les rendre plus aveugles ; il leur présente sa doctrine, mais c'est pour les rendre plus étourdis ; il leur donne remède

mais c'est afin qu'ils ne guérissent. »? (3. 24.-13 et 14). Et n'est-ce pas Luther qui écrivait : « D'aucuns s'expriment ainsi: Celui qui ne croit point, n'est pas vraiment baptisé. Mais c'est une injure à l'auguste sacrement du baptême; car ils n'y voient rien de plus qu'un cheval ou une vache y pourraient voir, ils ne considèrent que l'eau. Or, cette eau n'est pas de l'eau ordinaire, mais une eau où se baigne le Fils de Dieu, une eau qui enlève ie péché, la mort et tout malheur. Si elle est devenue si précieuse, un tel sirop, un tel aromate, un tel remède, c'est que Dieu lui-même s'est mélangé à cette eau. C'est Vaqua vita authentique, et qui communique la vie éternelle. C'est le pur sang du fils de Dieu. » (Luthers Uvangelien- Auslegung I. 145.)

Voilà comment s'exprimaient les génies religieux dont nous nous réclamons, dont nous bénissons, à juste titre, la mémoire ; et si le protestantisme contemporain leur a faussé compagnie sur ces points particuliers, il n'en reste pas moins que notre dogmatisme reste intransigeant sur d'autres points également secondaires* et nous empêche de tendre une main fraternelle à des gens dont le cœur est évangélique, mais dont l'esprit se refuse à certaines formules. Un de nos principaux journaux religieux publiait naguère, à propos du Symbole des apôtres» cette affirmation étrange: «Aimer le Credo estlà. marque d'un solide christianisme.» (Xmeau 20 e siK

de. Avril 1901.) Et le même journal publiait, quelques mois plus tard, cette singulière apologie de l'Eglise protestante : ((Mon Eglise ? salué comme ses Pères les grands docteurs de l'Eglise primi tive. Elle n'a fait qu'époussetcr, tirer de la poussière et de la vétusté, le vieux mobilier du christianisme ; et chez elle, restauré et réparé, ce mobilier reluit d'un éclat nouveau.» (Ibid. — 30 août 1901). J'avoue que cette opération d'encaustiquage ne grandit pas le rôle des Réformateurs ; et Ton est tenté de regretter qu'ils se soient montrés si timides ébénistes, -lorsqu'on voit les églises baptistes elles-mêmes, si émancipées jadis de la tradition (à l'époque de l'anabaptisme, ) inscrire les articles suivants au nombre des Principes fondamentaux du christianisme apostolique : «1° Le monde gît dans le mal, il est condamné justement à la mort éternelle. 9 Le baptême est la forme divinement ordonnée., sous laquelle les croyants font profession publique de leur foi. 12 Le retour de Jésus- Christ est imminent. »

Je reproche donc au christianisme protestant d'avoir trop souvent conservé, sans explication, la phraséologie du christianisme juif, — et, presque sans modification, le dogmatisme du christianisme catholique, l'excessive préoccupation de la formule intangible dans le domaine de l'ineffable mystère. Mais je dois ajouter, maintenant, que si le christianisme protestant n'a pas pleinement rem-

pli sa mission humaine, s'il a reproduit certaines formes caduques des christianismes dépassés, il a encore perdu le contact avec l'humanité en. exagérant son propre principe, en développant les défauts de ses qualités. Emporté par le fougueux élan de sa réaction contre l'uniformité romaine, il a poussé l'individualisme jusqu'à ses dernières conséquences, et s'est montré impuissant à résoudre le problème de l'Eglise; le sens de la solidarité lui a manqué ; secoué entre le rationalisme des uns et le mysticisme des autres, il s'est émietté en sectes innomftrables dont la coexistence, assurément, serait un bien, si chacun de ces groupements particuliers renonçait à la prétention de détenir la vérité générale, mais dont la multiplicité est un mal, quand elle est une forme de la concurrence et non de la coopération.

Or, Messieurs,' renoncer à résoudre le problème de l'Eglise, n'est-ce pas, du même coup, renoncer à résoudre le problème de la Société?

Pour ^admettre, il suffit de reconnaître l'influence décisive de la doctrine sur la vie. L'individualisme ecclésiastique a pour corollaire l'individualisme social. Le dogme du petit nombre des élus aboutit au dogme du petit nombre des riches. Pourquoi n'y aurait-il pas beaucoup d'affamés, en ce monde, puisqu'il y aura beaucoup de damnés dans le monde à venir? Qui peut le plus, peut le moins; qui peut supporter la vision de l'enfer, peut sup-

porter la vision de la famine. On sera donc un chrétien protestant zélé, un homme de prière pi de bonnes œuvres, sans avoir jamais ouvert les yeux à la réalité vraie, au devoir primordial, savoir la constitution d'une société fraternelle, d'une société où l'on ait la capacité de vivre en sauvant son corps et son âme, d'une société où l'on ait le droit de croire à la Providence.

Ah! le christianisme protestant est bien loin d'admettre que le deuxième commandement soit semblable au premier. Cette affirmation de Jésus nous déroute, comme elle déroutait Calvin ; aussi le réformateur avait-il soin de la supprimer par ses commentaires. A propos de la parabole du bon Samaritain, il écrivait : « Bien que le service de Dieu soit beaucoup à préférer, et soit de plus grand'estime que toute la bonne vie des hommes, toutefois...' Jésus a dit ce qu'il a dit. A propos de la parabole du jugement dernier, il écrivait : « Bien que le service de Dieu doive être préféré à la charité et amour des hommes, et que par conséquent la foi et l'invocation soit plus que les aumônes, toutefois... » Il est donc que Calvin souscrirait, sans trop de e, à ces affirmations publiées naguèa Revue historique -. « Le Nouveau ; prêche le Décalogue, la justice envers i charité envers les indigents, rien de nous ne voyons guère de livre moins

socialiste et moins démocratique que l'Evangile. » (Mai- juin 1901 - p. 169-R. de Kerallain). Il est même certain que Calvin souscrirait aux célèbres déclarations du pape Léon XIII, dans son encyclique sur la condition des ouvriers, déclarations qui peuvent être vraies en elles-mêmes, mais qui sont fausses dans leur application au problème du prolétariat : « Que vous abondiez en richesses, ou que vous en soyez privé, cela n'importe nullement à l'éternelle béatitude. Bien plus, c'est vers les classes infortunées que le cœur de Dieu semble s'incliner davantage. Les mœurs chrétiennes se contentent d'une vie et d'une nourriture frugales.» (Cité dans La Raison, 25 août 1901).

Oui, Messieurs, il faut en convenir, le christianisme protestant est resté, sur ce point, l'héritier du christianisme catholique ; et notre individualisme tenace n'était pas fait pour nous affranchir d'une pareille tutelle, puisqu'il nous facilitait, au contraire, les raisonnements rassurants qui consolent du paupérisme ceux qui possèdent. Nos successeurs s'étonneront de ces raisonnements ; ils déploieront toutes les ressources de la charité évangélique pour excuser notre dureté inconsciente. Ils diront que la chrétienté a progressé, pas à pas, dans la connaissance de la vérité morale. Ils diront : « Dans l'église primitive de Corinthe, certains chrétiens ne voyaient rien d'incompatible entre la profession de la foi et la pratique de la débauche;

plus tard, les chrétiens s'accommodèrent fort bien de l'esclavage ; ils justifièrent longtemps la persécution ; au XIX e siècle, ils s'enorgueillissaient encore de leurs armées, et priaient avant de s'entretuer. Au début du XX e siècle, la direction du christianisme évangélique était presque entièrement aux mains de la bourgeoisie, et elle propageait pieusement dans ses cantiques, dans ses liturgies, dans ses catéchismes, la doctrine qui consolidait le pouvoir des privilégiés, la doctrine du « chacun pour soi ». Ainsi s'exprimeront nos descendants; et, pour essayer de nous justifier, ils ajouteront: « Ce n'était pas méchanceté, c'était aberration. Pour aller communier à la table du Seigneur, et proclamer la fraternité universelle, ils enjambaient des cadavres d'affamés, et ils ne s'en apercevaient même plus. »

Nos descendants diront encore, (et ils n'auront pas tort), que le christianisme protestant avait fini par devenir inhumain, parce qu'il avait élabore une dogmatique, sans parvenir à élaborer une morale. Ils raconteront que, dans nos églises, près de deux mille ans après le Christ, on en était resté au Décalogue, inscrit en lettres d'or sur les parois de nos temples; ils raconteront que, près de deux mille ans après ces déclarations solennelles du Maître: « Les anciens ont dit, mais moi je vous dis... » la chrétienté prenait toujours pour guides les anciens, et cherchait ses inspirations dans

les commandements de Moï3e, au lieu de les chercher dans le Sermon sur la montagne.

Messieurs, j'en appelle à votre loyauté, d'où vient le trouble qui saisit nos églises, dès qu'un Sheldon leur pose la question élémentaire : Que ferait Jésus? Ce trouble souligne, précisément, la profonde amoralité de notre christianisme. Nulle part les règles de la conduite purement évangélique ne sont exposées, avec fermeté, jusque dans le détail des applications. Qu'est-ce qu'un industriel ou un commerçant chrétiens? Qu'est-ce qu'un médecin, ou un professeur, ou un avocat chrétiens ? Qu'est-ce qu'un ouvrier ou un artisan chrétiens? Qu'est-ce qu'une maîtresse de maison, ou une mère de famille, chrétiennes? Nous l'ignorons (i). Il n'existe pas, dans l'Eglise, une opinion publique, purement chrétienne, un code idéal des mœurs conformes à la vraie beauté, à la vraie charité, à la vraie justice. On va droit devant soi, au hasard, suivant l'ornière des obligations professionnelles ou des conventions traditionnelles. Mais combien peu innovent, combien peu s'insurgent! Sur cent fidèles de nos églises^ il y en à peut-être quatrevingt-dix-neuf à qui la vie chrétienne^ la vie évangélique et conséquente avec elle-même, apparaît comme une entreprise réalisable. Ils ne

(i) Pour le développement de cette idée, voir Ch. Gore : Tlx social doctrine oftlx sermon on the tnount. (Oxford. 1895)

soupçonnent pas les conflits qui devraient se déchaîner entre leur conscience et la civilisation contemporaine. Ils ne discernent pas les iniquités dont ils sont complices, les désespoirs qu'ils alimentent ; ils ne s'aperçoivent pas qu'il suffit d'appartenir aux classes privilégiées, ou tout simplement à la race blanche, pour exercer, contre des milliers de créatures humaines, le droit barbare que s'arrogeaient les anciens seigneurs quand ils piétinaient les maigres moissons du pauvre, et qu'ils appelaient le «droit de ravage»... Oui, droit de ravage, notre manière de fabriquer ou de voyager ; droit de ravage, notre manière de vendre ou d'acheter ; droit de ravage, notre manière de salarier ou d'économiser; droit de ravage, notre manière de coloniser; droit de ravage^ enfin, quand la guerre éclate, notre manière de ravager !

Or, vous savez si le christianisme protestant s'est privé de ce droit-là, au cours des dernières années. Sur tous les points du globe, il a rivalisé de zèle avec le christianisme catholique pour démontrer qu'il était, lui aussi, une puissance morale finie, un sel qui a perdu sa saveur ; soit dans le domaine économique, soit dans le domaine politique, le protestantisme a proclamé sa propre banqueroute. Assurément, les âmes chrétiennes ont murmuré contre certains forfaits, elles en ont gémi ; mais qu'elles gémissent, également, sur les doctrines de détachement qu'elles professent, et

qui les privent de toute action décisive sur la marche des événements; qu'elles gémissent à la pensée qu'un de nos journaux religieux a pu définir ainsi le christianisme, dans une formule qui reflète la pompeuse imprécision de notre piété imaginative : « Faire de nos cœurs un temple, dresser dans ce temple un trône, asseoir sur ce trône le Seigneur Jésus, pour qu'il règne sur nous sans partage, voilà le christianisme. »

En résumé, comme le christianisme juif, et comme le christianisme catholique, le christianisme protestant, dans ses manifestations actuelles, est une forme dépassée du christianisme ,

Mais celui-ci, Messieurs, comme on l'a dit avec bonheur, est inexprimablement jeune, et possède une intarissable puissance de renouvellement, (i) Et déjà, de son tronc vivace, un nouveau rameau surgit.

Comme j'ai essayé de vous le montrer, chacun des christianismes qui se sont succédés jusqu'à ce jour, a commencé par être le christianisme social de son époque, admirablement adapté aux besoins contemporains. Le prochain christianisme, s'il veut remplir une mission utile, devra donc, à son tour, être un christianisme social, un christianisme

(i) Ollé-Laprune. Les sources de la paix intellectuelle.

qui puisse être compris et désiré par l'humanité du XX e siècle.

Quel sera ce christianisme? C'est celui qui saura mettre en valeur la grande pensée biblique du Royaume de Dieu. Aujourd'hui, tous les regards des foules souffrantes, et des poètes, et des philosophes, et des législateurs, et des sociologues, sont dirigés vers la cité de justice ; pratiquement, cette cité de justice ne se distingue pas de notre « Terre nouvelle où la justice habitera ». Nous avons donc là, dans ce but unique, dans cet idéalcommun à tous ceux qui pensent et à tous ceux qui croient, nous avons là ce premier moteur immobile, dont parlait Aristote, et qui tire à soi toutes les forces vives de la création.

La preuve que notre christianisme actuel n'est pas dominé par la vision du Royaume de Dieu, c'est qu'il pourrait subsister tel quel, s'il était démontré que Jésus, le Christ, n'a jamais mentionné ce Royaume. Or, on sait que ce Royaume, au contraire, fut le centre de ses enseignements et de ses affections, Il n'est donc pas surprenant que notre christianisme protestant, qui fait abstraction de ce Royaume, soit un christianisme en décadence

Mais un christianisme qui saura s'emparer de la doctrine du Royaume de Dieu, la fortifier, la propager, l'appliquer, sera un christianisme en croissance, un christianisme humain, social, c'est-

à- dire un christianisme viable. Et comment l'appel lerons-nous, pour le distinguer des christianismes précédents? Il n'est pas besoin d'inventer pour lui un nom; il suffit de revenir au terme original dont le terme de christianisme est la traduction grecque, il suffit de revenir au vocable hébreu de messianisme. Un christianisme qui ne serait pas du messianisme, cesserait d'être du christianisme. Eh bien! le christianisme protestant remontait jusqu'à saint Paul ; le christianisme messianiste remontera jusqu'à Jésus et aux prophètes. Et par là, il échappera au triple reproche mérité par le protestantisme.

D'abord, il échappera aux excès de l'individualisme, qui sont le sectarisme religieux et Tindifférentisme économique. Inspiré par l'esprit de l'oraison dominicale, guidé par le robuste moralisme des voyants hébreux, entraîné par l'élan révélateur et contagieux du sacrifice rédempteur, le messianisme donnera leur plein relief aux tragiques ou sublimes réalités du solidarisme universel, comme au devoir impérieux de la coopération.

Ensuite, le messianisme infligera le coup de grâce au dogmatisme et à l'ecclésiasticisme, hérités de l'église romaine. Je me rappelle avec émotion le jour où j'ai compris cela, où j'ai vu cela, dans la radieuse lumière de l'évidence, en étudiant les documents relatifs à la fondation d'une église

judéo-chrétienne en Bessarabie. Je me trouvais là en présence d'un type religieux absolument inédit à notre époque; j'assistais à Péclosion de la foi en Jésus-Christ dans des âmes israélites qui s'avouaient joyeusement chrétiennes* mais sans renier pour cela l'hébraïsme, et sans consentir à s'inféoder à aucune église existante. Par dessus les guerres de religion, et les anathèmes, et les conciles, et les symboles œcuméniques, par dessus le protestantisme, et le romanisme, et l'orthodoxie grecque, par dessus l'exubérante évolution du christianisme historique et ses incohérences prodigieuses, ces âmes graves et pieuses acclamaient en Jésus de Nazareth leur Messie, et s'attachaient directement à lui sans se préoccuper d'aucune tradition dogmatique ou ecclésiastique. C'est à la clarté des prophètes, et non plus à celle des Pères de l'Eglise, que ces chrétiens juifs lisaient le Nouveau Testament, et ils en faisaient saillir la physionomie originale, fruste, mais pittoresque, vigoureuse et saine. Eh bien! le messianisme suivra leur exemple; il sera, lui aussi, un retour au Messie; et par cela même, d'un audacieux coup d'aile, il s'élèvera bien au-dessus des filets doctrinaires qui enlacent, trop souvent, le christianisme d'église.

Enfin, le messianisme s'émancipera, par là même, du discrédit qui s'attache à la phraséologie juive des évangiles et des épîtres, il rendra un sens profond au réalisme biblique, à Phébraïsme

primitif, il rajeunira les documents scripturaires, et réconciliera les générations futures avec un livre sacré dont nos contemporains ont perdu la clé.

Et voilà pourquoi, en résumé, l'avènement du messianisme, comme l'avènement des christianismes antérieurs, marquera dans l'histoire une rénovation de Kidée chrétienne, un essor magnifique de l'Evangile, une féconde harmonie, de la foi et de la pensée, comme aux grandes périodes créatrices de l'Eglise.

Et maintenant, Messieurs, quelle sera notre conclusion ? En décrivant le christianisme de demain, ai-je prétendu décrire le christianisme définitif? Nullement. Les manifestations de la vie, si concrètes qu'elles soient, ne sont jamais définitives. « La Création n'est pas finie ; le meilleur est à naître ». (Ch. Wagner, L'Ami, p. 35g).

L'histoire, comme un fleuve, construit par alluvions successives : la Gaule de Vercingétorix a précédé la Gaule romaine, et celle-ci la Gaule franque, et celle-ci la Gaule féodale, chacune se survivant en partie dans la suivante. Déjà, dans la société féodale, on discernait les linéaments de la société monarchique; la France monarchique, à son tour, contenait les éléments de la France

républicaine, et celle-ci montre dès aujourd'hui, aux regards exercés, les germes d'une France nouvelle dont les organisations ouvrières marquent la physionomie future.

De même, le christianisme catholique était préformé dans l'Eglise primitive ; le christianisme protestant transparaissait dans le christianisme romain ; et le christianisme messianiste, sous nos yeux à tous, brise les enveloppes du protestantisme, pour émerger à la lumière. Mais chaque phase dépassée laisse à l'avenir un trésor inaliénable : le christianisme juif nous a légué le Nouveau Testament ; le christianisme catholique nous a légué l'Eglise ; le christianisme protestant nous a légué l'âme. Le Messianisme ne serait qu'un nouveau Mahométisme, s'il osait détruire un pareil héritage. Au contraire, il prétend le conserver dans son intégrité, il prétend retenir, avec un pieux respect, l'autorité religieuse du document biblique, la fonction pédagogique et mystique de l'Eglise la valeur infinie de l'âme individuelle. Toutefois, chacune de ces grandeurs devra être évaluée, désormais, en fonction du Royaume de Dieu ; en dehors de ce Royaume, ni l'Evangile, ni l'Eglise, ni l'âme, ne revêtent leur véritable signification, ne déploient leur véritable vertu ; sans n vers le Royaume, tous ces courants se transforment en lacs stagnants.

Et c'est ici, Messieurs, que gît. le secret de mes critiques à l'égard de l'individualisme ; je sens le besoin de les justifier brièvement, tant il est impardonnable, à notre époque, de détendre, même en apparence, les ressorts de la personnalité. Dans les remous inexorables des fatalités historiques et naturelles, l'homme d'aujourd'hui est pris de vertige; il perd la faculté de réagir, et jusqu'à la conscience de sa responsabilité; le fait est si criant, que les théoriciens eux-mêmes du socialisme, effrayés de voir la personne humaine se dissoudre dans la foule anonyme, insistent partout avec ténacité sur le devoir urgent de fortifier l'individu. Et ce serait ce moment-là que le messianisme irait choisir pour l'affaiblir? La faute serait trop lourde.

Non, l'individualisme est indispensable ; mais en qualité de moyen, ce n'est pas un but. L'éducation, la sanctification, Pévangélisation, sont des moyens, non des buts ; le but, c'est le Royaume de Dieu, la cité fraternelle. Dès qu'on exalte l'individualisme en soi, dès qu'on l'élève à la hauteur d'une théorie générale de l'existence, on aboutit à une double erreur: le pessimisme philosophique et l'optimisme social.

D'abord, le pessimisme philosophique: le monde actuel, dit-on, n'est que l'école de l'individualité; mauvais il est, mauvais il sera ; rien ne oc. apte que la personne morale, elle seule a un? de^ii-

née ; le reste est inique, absurde; ou indifférent, il en faut souhaiter la disparition. Certes, Messieurs, le christianisme individualiste, ainsi compris, offre à la raison une solution acceptable de l'énigme humaine; mais j'affirme qu'au point de vue métaphysique, l'individualisme chrétien traditionnel est une doctrine de désespoir,, cornue le stoïcisme et le bouddhisme; elle met aux prises l'individu et le monde, et elle oblige l'un des deux à périr. Or, ce n'est pas le seul grief qu'on puisse lui opposer, car ce pessimisme philosophique se double d'un véritable optimisme social. Je reprochais, tout-à-1'heure, au christianisme protestant, son indif férentisme économique ; cet indif férentisme a des racines bien profondes. Si, en effet, lame sauvée est le pur diamant qui subsistera dans le creuset où l'univers sera consumé, alors qu'importent les enveloppes éphémères de l'âme : organisme corporel, institutions, lois, monde? Esclaves ou libres, riches ou pauvres, démocrates ou conservateurs, tous les hommes sont égaux en Christ. Donc, ne nous embarrassons point des problèmes scientifiques ou économiques, « une seule chose est nécessaire » : la régénération. Régénéré, l'individu est satisfait de son sort ; par conséquent, les problèmes irrésolus cessent de le tourmenter, et, de plus, il s'accommodera du sort des autres, car l'individualisme religieux, logiquement pratiqué, aboutit à justifier l'individualisme êconomiçue, c'est-

à-dire la misère, et l'individualisme national, c'està-dire la guerre. Les chrétiens sincères se déclarent ennemis du paupérisme et du militarisme- Mais s'aperçoivent-ils que la propagation, et même l'extension de ces fléaux, peuvent être dues* en partie, à un certain christianisme? Jamais l'Eglise évangélique ne luttera, au premier rang, pour rétablissement du Royaume de Dieu sur la terre, aussi longtemps que sa conception de la piété personnelle lui permettra de croire à la consommation d'un salut individuel qui ne serait pas intégré dans le salut de l'ensemble.

O vous qui m'écoutez, mes frères et mes sœurs! ne sentez- vous point tout ce qu'il y a d'intolérable dans un individualisme religieux qui permettait aux âmes pieuses de conserver une certaine indifférence transcendantale à l'égard du statu quo dans la société? En vérité, l'heure vient, et elle est déjà venue, où les disciples de Jésus rejetteront un Evangile falsifié qui leur permettait de se consoler de la misère d'autrui. Ah! certes, le péché est le mal suprême ; mais le sentiment du péché est, désormais, une possession inaliénable de la conscience chrétienne ; c'est maintenant vers de nouvelles révélations que l'Esprit de Dieu pousse l'Eglise. Luther a bouleversé l'Europe, en murmurant, dans sa cellule de moine, couché sur le sol : «Mon péché! Mon péché! Mon péché! »... l'avenir est au Luther moderne qui refusera, lui

aussi, de dormir et de manger, pour se prosterner au pied de la croix avec ce gémissement : « Leur misère! Leur misère! Leur misère! »

Oui, abandonnons le pessimisme philosophique, joint à l'optimisme social, pour aller au pessimisme social joint à l'optimisme philosophique, à la vision du Royaume terrestre de Dieu. Ce ne serait pas un simple changement de mots, mais un changement d'orientation générale de la pensée et de la volonté, une révolution capitale. C'est là, peutêtre, qu'il faut chercher une différence radicale entre le christianisme traditionnel et le messianisme.

Toutefois, sachez-le bien, Messieurs, quand le christianisme messianiste aura triomphé pratiquement, alors un autre christianisme surgira, plus social encore, c'est-à-dire mieux adapté aux futurs besoins de l'humanité; car ces besoins se modifient sans cesse, et le messianisme correspond à ceux de la génération présente. Néanmoins, si l'on prend le mot social dans l'acception socialiste du terme, il est juste de prévoir que le christianisme de l'avenir sera moins social que le messianisme ; il pourra cesser de l'être, dans la mesure même où le messianisme aura rempli sa mission providentielle, et rendu définitivement impossible, dans l'Eglise, une piété sentimentale mais cruelle. Alors la pensée théologique et l'adoration individuelle reprendront tous leurs droits, et cela

sans dommage pour l'activité fraternelle et les combats de la justice, car le mysticisme chrétien se développera dans l'atmosphère du Royaume.

Alors Christ et sa croix retrouveront, sous une forme rajeunie, leur irrésistible puissance d'attraction ; alors la Bible mieux comprise, mieux employée, mieux aimée, exercera toute l'influence pédagogique et religieuse qui lui appartient ; alors l'Eglise, enfin, connaîtra la véritable victoire, qui ne consiste point à s'imposer du dehors au monde, mais à transformer le monde en le pénétrant, à disparaître, pour ainsi dire, en sa qualité d'organisme extérieur, pour opérer, du dedans, en qualité d'esprit vivifiant. C'est ainsi que le sel se dissoud pour agir, et que le levain fermente aux profondeurs de la pâte.

« Que d'effacements, que d'effondrements! objectera quelqu'un. Votre fin d'un christianisme aboutit, en réalité, à la fin du christianisme. Car celui-ci est une doctrine révélée ; elle sauve l'âme éternellement perdue par la chute, en apprenant à l'individu le secret du pardon divin et de la paix intérieure, au moyen d'un acte de foi dans le sacrifice expiatoire consommé par le Fils unique de. Dieu en faveur de l'humanité rebelle. »

A cela je répondrai : « Etes-vous bien certain que le christianisme constitue, avant tout, une doctrine? N'est-ce pas de là, précisément, que dérivent les malentendus mortels entre les propa-

gateurs de l'Evangile et les hommes de notre génération? Le christianisme biblique est moins une doctrine qu'une méthode. Le christianisme est une méthode pratique de sanctification personnelle, de régénération sociale, et de transformation cosmique, liée à la personne historique de Jésus de Nazareth, accepté comme Rédempteur, en sa qualité de Christ ou de Messie.

Cela étant, la fin d'un christianisme ecclésiastique ou dogmatique ne saurait s'identifier avec la fin du christianisme lui-même. On s'en apercevra bien — heureux les yeux qui le verront! — quand éclatera le radieux printemps spirituel qu'annoncent, déjà, de sûrs indices. Autour de nous, quelle faim et quelle soif de consolation, de certitude, et de justice! Quelle résurrection de l'âme européenne se prépare! Et d'abord, quelle profonde conviction de péché parmi les chrétiens, quelle confession de leur orgueil, de leur égoïsme, de leur pharisaïque méconnaissance des vrais besoins de l'humanité contemporaine! Les péagers de l'anarchisme devancent l'Eglise dans l'amour des temps nouveaux, dans l'héroïque espérance de la cité fraternelle. En vérité, si l'ère des prophètes se rouvrait, ils n'apporteraient qu'un seul message à notre chrétienté, le message du messianisme authentique : « Repentez-vous car le Royaume de Dieu est proche! » %

Mais pourquoi donc l'ère du prophétisme serait-

elle close? Pourquoi l'Eglise, toujours tournée vers le passé, se laisserait-elle acculer à l'immobilisme du céleste Empire? La, révélation de Dieu continue. Le Christ a promis aux disciples qu'ils accompliraient de plus grandes œuvres que les siennes. L'esprit divin nous pousse vers l'avenir ; n'imitons pas les fabricants d'articles religieux, qui font leur spécialité de repeindre les statues en cire et de réparer les enfants Jésus. Notre Messie marche devant nous. Notre enthousiasme pour l'humanité, pour le progrès, s'identifie avec notre enthousiasme pour le Fils de l'homme, qui nous précède et qui nous entraîne ; et quand nous osons signaler, avec tristesse, mais avec fermeté, l'imminente « fin d'un christianisme », cette formule est un acte d'espérance dans les destinées illimitées du christianisme, un appel solennel à tous ceux qui aiment et qui prient, une joyeuse profession de foi dans le Sauveur, qui est « le même hier, aujourd'hui, éternellement, » parce que sa vertu salutaire s'adapte aux besoins des générations successives ; parce que le christianisme, en définitive, c'est Christ.

J'ai dit.

QUELQUES TRAITS

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