C. — L'Arme de l'Eglise : le terrorisme
1) Le règne de la frayeur par un dogme ultrapessimiste. — Les démons. — Le désespoir des mères.
2) La menace du feu éternel . — L'enfer augustinien. — L'enfer calviniste.
3) La persécution. — Supplices des sorciers. — Supplices des hérétiques. — Inquisiteurs catholiques. — Persécuteurs protestants.
III. — L'indignation contre le christianisme s'explique. — Ne nous laissons pas gagner par la colère. — Parole de tristesse. — Parole d'avertissement. — Parole de justice.
QUELQUES TRAITS
DU CHRISTIANISME D'HIER o
En ce sanctuaire où je prends la parole, pour la première fois, depuis ma consécration au ministère évangélique, je n'oublierai pas un seul instant que nous sommes réunis dans un temple ; mais je n'en parlerai pas moins avec la liberté la plus entière, avec une parfaite sérénité d'appréciation critique, sachant d'avance que nul ne se méprendra sur la véritable portée de mes observations ; car j'ai la sainte ambition de collaborer, humblement, avec tous les hommes de Dieu qui réalisent une œuvre positive et créatrice. Nous allons nous occuper du christianisme historique ; or, nul n'ignore qu'on pourrait répéter à son sujet le fameux distique de Pierre Corneille sur Richelieu :
II a fait trop de bien pour en dire du mal, Il a fait trop de mal pour en dire du bien.
(i) Conférence prononcée le 4 mars 1902, dans le temple de l'Oratoire, à Paris, après avoir été prononcée dans le Vietoria Hall de Genève, le 3 décembre 1901.
Je montrerai le mal dans une première conférence; dans la seconde, j'indiquerai le bien que l'Evangile peut toujours accomplir; car, là où le mal abonda, le bien surabondera; En définitive, c'est donc une profession de foi en Jésus-Christ que je m'apprête à formuler ; nul n'est trop petit pour lui rendre témoignage ; et voilà pourquoi je m'enhardis à élever la voix parmi vous. Assurément, je ne cacherai pas ma sympathie pour les tendances du néo-christianisme évangélique; mais, sur ce terrain-là, je ne suis qu'un simple chercheur, et je viens soumettre quelques résultats de mes recherches à ceux qui sont mes aînés dans la foi. Plusieurs d'entre eux m'ont, jadis, imposé les mains, et j'ose réclamer en cet instant, avec le secours de leur sympathie fraternelle, la bénédiction de leurs prières.
Toutefois, ce que vous attendez de moi, ce n'est pas un nouvel exposé du christianisme social ; celui-ci, vous commencez à le connaître, et il conquiert des sympathies nombreuses parmi ceux qui l'envisagent, simplement, comme une application moderne du christianisme traditionnel aux questions économiques. Mais le messianisme (puisqu'il faut l'appeler par son nom) est plus vaste que le christianisme social ainsi compris ; il prétend modifier, parfois même renouveler, non seulement certains modes convenus de l'activité évan-
gélique, mais encore certaines formules consacrées de la pensée chrétienne. Le messianisme ne touche pas seulement à la morale, il touche au dogme, il ne préconise pas seulement une réforme sociale, mais) une réforme théologique : l'une et l'autre réforme jetant, d'ailleurs,, ses profondes racines dans le sol de l'Evangile historique et positif.
Voilà ce que je voudrais essayer de vous mon trer.
Encore une fois, je ne suis ni un théologien, ni un savant, ni même l'inventeur d'une religion nouvelle, mais je suis un disciple du Christ qui essaye de « discerner les signes des temps ».
Or, nous vivons à une époque dont l'importance est égale à celle de la Renaissance, peut-être même à celle du premier siècle de notre ère. Le mouvement des sciences physiques, naturelles et historiques, au XIX e siècle, a transformé les cadres de la pensée occidentale aussi radicalement que les transforma l'éveil des arts, des lettres et.de l'astronomie au XV e siècle. Et, d'autre part, l'Europe offre, au point de vue religieux, un spectacle analogue à celui qu'offrait l'empire romain, lorsque Jésus naquit. Le scepticisme et la superstition montent, comme les flots d'une même marée à l'assaut d'une grande religion en ruines, et ils en submergent les majestueux débris ; seulement, cette religion n'est plus celle du paganisme mythologique.
mais celle du christianisme ecclésiastique. Voilà toute lia différence.
Eh bien ! de même que la Réformation succéda, par un même élan des esprits et des cœurs, à la Renaissance du XV e siècle, de même une Réforme nouvelle, héritière légitime» de la pretnière, va succéder à la Renaissance du XIX e siècle. Je vais plus loin, et je dis : de même que le chaos religieux de l'empire romain fut dissipé par la lu* mière créatrice de l'Evangile prophétique et apostolique, PEvangile hébreu du Royaume de Dieu, le messianisme, enfin, dans sa robuste originalité — de même encore, de nos jours, dans notre Europe déchristianisée par les uns, surchristianisée par les autres, le Messianisme reprend conscience de lui-même ; affranchi de ses entraves et dépouillé de son masque, rejetant d'un geste vigoureux, comme un athlète, les fades oripeaux qui voilaient sa musculature, il va s'élancer dans l'arène et prendre possession du XX e siècle.
Ces grandes choses, Messieurs, s'opèrent sous vos yeux, et je voudrais vous aider à discerner les traits caractéristiques d'une évolution providentielle C'est pourquoi, je résumerai celle-ci en une seule formule : Le christianisme d'hier a été dogmatique, le christianisme de demain sera social,
Toutef ois, avant d'entreprendre cette double démonstration, je veux prévenir, en peu de mots, quel-
qués malentendus, Et d'abord, je n'affirme nullement que le christianisme d'hier a été uniquement dogmatique, ce qui serait une absurdité; je n'affirme pas non plus que le christianisme de demain sera uniquement social, ce qui constituerait une sottise. Je sais que le christianisme d'hier a eu ses saints et ses martyrs, et qu'il a été, ici-bas, depuis deux mille ans bientôt, le miraculeux foyer de la pureté,. de l'humilité, de la chanté ; et je sais, d'autre part, que le christianisme social, s'il cessait de prendre sa source au centre des évangiles, à la colline du Calvaire, ne serait bientôt plus qu'un mélange incohérent de rationalisme, de philanthropie et de socialisme. Tout cela, je le sais, et voilà pourquoi je me garde bien d'émettre cette proposition déraisonnable : le christianisme d'hier n'a été que dogmatique, le christianisme de demain ne sera que social. Mais voici la thèse que je pose: la personne de Jésus, après avoir été envisagée surtout dogmatiquement, dans le passé, sera envisagée socialement, dans l'avenir; après avoir été exprimée dans des credos, elle sera exprimée dans des institutions ; après avoir été le monopole de l'Eglise, elle deviendra le patrimoine de l'humanité. Et j'ajoute que le passage de l'un des points de vue à Pautre est d'autant plus nécessaire, d'autant plus urgent, que le bilan du christianisme dogmatique est plus navrant. Mais, ici encore, il faut prévenir un malentendu. Je vafe instituer
le procès du dogmatisme ; toutefois, je n'entends point, par là, établir celui de la dogmatique. Le dogmatisme est un état pathologique de l'esprit ; une dogmatique, au contraire, une philosphie religieuse, est le produit de l'activité normale de la raison. Penser est inévitable, penser est un devoir ; la dogmatique naît de la pensée, mais le dogmatisme en meurt. On reproche, parfois, aux partisans du néo-christianisme de méconnaître l'importance de l'idée ; et, parce qu'ils en veulent à l'intellectualisme, on se figure qu'ils en veulent à l'intellect ; on les prévient que le sentiment et les mœurs dépendent, psychologiquement, du concept, et que l'histoire de la civilisation prouve avec surabondance à quel point la conduite morale est régie par l'activité cérébrale... Ah, que tout cela est vrai ! Mais à qui le dit-on ? Nous en sommes tellement persuadés, que nous attaquons, précisément, le doctrinarisme traditionnel à cause de ses résultats inévitables ; et, — parce que nous sommes convaincus que les mêmes antécédents produisent les mêmes conséquents, — pour changer l'effet, nous estimons qu'il faut modifier la cause, c'estîà-dire proclamer, à notre tour, une doctrine, mais une doctrine qui soit la fin du doctrinarisme, la doctrine du Royaume de Dieu. Elle rendra au Christ historique et vivant toute la place qui lui revient dans tous les domaines, et transportera
définitivement le christianisme du terrain rationnel sur le terrain moral.
Je viens de nommer le christianisme ; et c'est ici qu'il me faut écarter un troisième et dernier malentendu, pour achever de déblayer mon chemin. De divers côtés Ton s'étonne que je désigne ainsi le christianisme sans épithète ; on se demande si je n'établis aucune différence entre le cmioiianisme romain, le christianisme grec, et le christianime protestant. Certes oui ! Comment nier les divergences profondes entre le christianisme papal du VP siècle, le christianisme orthodoxe ciu IX e , et le christianisme réformé du XVI e ? Mais il n'en reste pas moins vrai que, dans cent ans, les Historiens grouperont probablement ces trois christianismes-là sous une même rubrique, parce qu'ils • appartiennent à un même type de doctrine, a un même système de philosophie religieuse. Les trois églises rivales, romaine, grecque et protestante, ont cela de commun : d'abord, qu'elles offrent souvent aux âmes, comme souverain bien, la recherche d'un salut personnel et posthume ; ensuite, qu'elles font dépendre ce salut d'une croyance. Aussi, les historiens de l'an 2.000 diront a leurs élèves: « Il y a eu, jusqu'à présent, deux espèces de christianisme ; le christianisme messianique et le christianisme dogmatique ; le premier est le christianisme hébreu, spirituel, moral et social, il
a régné à l'époque des origines et il règne aujourd'hui, au XXI e siècle ; quant au christianisme uoctrinaire, ecclésiastique et mystique, il a conquis le pouvoir politique à l'époque de Constantin, et il a dominé l'Europe, sans conteste, jusqu'à la hn du XIX e siècle, sous les trois formes du catholicisme, de l'orthodoxie grecque et du protestantisme, réaction bénie, mais incomplète, contre le romanisme. C'est le principe même de la Réforme qui, en se développant, a fait éclater les caares du christianisme doctrinaire. » Voilà comment parleront les historiens futurs ; et lorsque je mentionne, personnellement, le christianisme, comme s'il formait un seul bloc, je ne prétends pas nier les diversités de structure à l'intérieur de ce bloc, mais je crois m'exprimer simplement, aujourd'hui, comme on S'exprimera demain. Cela ne m'empêche pas d'être d'autant plus attaché au protestantisme, que je salue en lui l'instrument providentiel de l'imminente réforme, l'admirable précurseur du Messianisme. Il saura dire, comme Jean-Baptiste, au sujet du Messie : « Il faut qu'il croisse et que je diminue ».
Cela posé, j'entre dans le vif du sujet, et je me propose de vous démontrer, par quelques
exemples, la justesse de cette proposition: Le christianisme d'hier a été dogmatique, r*ar cette affirmation, encore une fois, je ne prétends point lui reprocher d'avoir été doctrinal, mais bien d'avoir été doctrinaire. J'indiquerai, d'abord, la source de ce doctrinarisme ; ensuite, je le montrerai à l'œuvre, dans le triple domaine intellectuel ,, moral, socilal ; enfin, je rappellerai par quels procédés il s'est efforcé de maintenir sa domination sur la chrétienté. Les conclusions pratiques découleront d'elles-mêmes, et vous serez préparés à comprendre le thème de notre deuxième entretien : Le christianisme de demain sera social.
En premier lieu, par conséquent, demandonsnous quelle est la racine du dogmatisme traditionnel. Vous savez quelle est la réponse de l'historien Harnack, dans ses conférences retentissantes sur l'essence du christianisme. Il commence par peindre le tableau de la chrétienté vers Tan 200 de notre ère: « La foi vivante semble transformée en confession de foi, la consécration à Christ en christologie, la brûlante espérance du Royaume en. doctrine de l'immortalité, le prophétisme en théologie, les porteurs de l'Esprit sont devenus le Clergé, les frères ne sont plus que des laïques en tutelle, les prières sont métamorphosées en litahies, bref, le règne de l'Esprit a cédé !a place au règne du droit et de la contrainte. (XI e conférence). Et l'historien s'écrie : « Pareille décadence dans l'espace de 120 années! Comment expliquer cette
incroyable transformation? » Il indique alor? tiois raisons. La première, serait psychologique : toute religion nouvelle cesse bientôt de se propager uniquement par des conversions, mais encore par la naissance et la tradition à l'intérieur des familles gagnées à la vérité ; dès lors, la religion de l'expérience personnelle devient la religion de la coutume ; la religion du cœur devient la religion de la forme. La deuxième raison de la décadence du christianisme primitif serait une raison philosophique ; le contenant hébreu se remplit, peu à peu, d'un contenu grec ; l'évangile se couvrit d'un manteau platonicien ; le Messie des prophètes devint le Logos des philoniens. Enfin, la troisième raison de la déchéance du christianisme, serait historique : c'est la lutte à mort contre le retour offensif de l'esprit païen caché sous un vocabulaire chrétien, c'est le combat désespéré contre le gnosticisme, qui obligea l'Eglise à transformer sa robe en cuirasse, à transformer ses doctrines en 3 raies de guerre, son culte et sa discipline en forteresses, et à rejeter du cercle de sa protection tous ceux qui lui refusaient l'obéissance. Ainsi l'Eglise resta victorieuse et sauva l'Evangile, mais à quel prix ! Au prix de son véritable caractère ; car elle sortait de la bataille, doctrinaire et intolérante.
J'accepte cet exposé de Harnack ; il constitue moins un acte d'accusation contre l'Eglise, qu'un
plaidoyer apologétique; il permet- de déplorer l'avènement du dogmatisme, tout en reconnaissant les services qu'il a rendus ; il permet de rester équitable dans la critique, tout en critiquant avec ardeur la phase doctrinaire du christianisme. Mais les observations du théologien berlinois vous ont, sans doute, paru trop savantes, et je voudrais moi-même, sous une forme plus populaire, vous faire toucher du doigt la cause du dogmatisme traditionnel. Je la résume en une proposition : la religion du livre a remplace la religion de V Es frit.
Cette affirmation sera, peut-être, mal interprétée ; cependant, plus on étudie l'histoire, plus on se persuade qu'à la base du doctrinarisme classique — et cela, dans toutes les religions du monde, — il y a, simplement, une conception méca nique de l'autorité des livres sacrés. Qu'il s'agisse du Koran ou de la Bible, dès qu'une institution sociale remplace le recours à la directe observation des faits et à V inspiration divine immédiate par le recours à des textes écrits, cette institution se détourne de la science et de la piété pour tomber dans le dogmatisme. L'inflexible autoritarisme du : « Il est écrit », dispense à la fois du télescope et de la prière.
J'ai nommé, côte à côte, le Koran et la Bible. Assurément, je ne prétends point rabaisser celle-ci au niveau de celui-là ; car cela, c'est précisément
l'erreur du doctrinarisrhe. Oui, j'affirme que le doctrinaire, lorsqu'il traite la Bible comme un recueil de formules, quand il la feuillette à l'instar d'un avocîat qui parcourt le Code, ou d'un pharmacien qui compulse le Codex , j'affirme que le doctrinaire, quand il transforme en herbier de plantes sèches la luxuriante forêt de nos saintes écritures, oublie que la Bible îvest pas le Koran. Le Koran est, en effet, un recueil de maximes et de règlements émanés du cerveau du seul Mahomet, en l'espace de qxielques années ; je comprends que l'on aille chercher axiomes et définitions dans un pareil manuel du parfait musulman. Mais la Bible est tout autre chose ; elle n'est pas un livre, elle est une littérature ; elle n'est pas l'oeuvre d'un auteur et d'une époque, mais l'œuvre collective des génies les plus différents échelonnés au cours des âges ; elle n'est pas un traité ecclésiastique ou doctrinal, mais une histoire ; la vérité n'y est pas exposée logiquement, mais incarnée dans des destinées humaines ; la Bible est toute entière biographies, prières, chants, pieuses réminiscences, lettres personnelles ; elle n'est j as le produit de l'art, mais le fruit spontané de la vie; ceux qui l'ont composée, à leur insu, ignoraient qu'ils travaillaient à la formation d\in livre sacré. Leur but était uniquement pratique : éduquer l'Israël de Dieu, préparer la venue du Messie, propager TEvangile, nourrir la sainteté chrétienne,
hâter l'avènement des nouveaux cieux et de la terre nouvelle. Et, par conséquent, celui-là seul comprend la Bible et sait l'utiliser, qui se laisse emporter par le même fleuve, qui unit sa volonté à celle de l'Esprit rédempteur, et qui concentre toutes les certitudes et toutes les aspirations de son âme dans ce vœu suprême : « Que ton règne vienne! »
Voilà ce qu'est la Bible : elle ne peut pas être législation, elle doit être inspiration ."Elle est inspirée puisqu'elle inspire; mais placer ailleurs son autorité souveraine, affirmer que les mots y sont des textes, et ces textes des textes de loi, c'est rabaisser Jésus bien au-dessous de Mahomet. Car celui-ci, au moins, en promulguant la pensée définitive d'Allah sur tous les détails de } a vie religieuse et civile, a doté l'Islam d'une dispense officielle de toute vraie recherche scientifique et de tout vrai progrès moral ; tandis que Jésus ne s'est point préoccupé de fixer une transcription ne varietur de son enseignement. Mais, au contraire, sur le terrain de la vie, combien notre Maître est grand ! Loin de dresser le présent comme un poteau auquel il rivera l'avenir, il confie sa pensée à des êtres vivants, les charge non d'écrire mais de prêcher, de lui rendre témoignage par leur conduite et leur martyre, et leuf promet qu'il sera parmi eux jusqu'à la fin du monde, éclairant par son Esprit les générations succès-
sives, et leur dévoilant des horizons toujours plus vastes. « L'Esprit vous enseignera toutes choses. Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et il en fera même de plus grandes. » En définitive, la vraie chrétienté devait être, selon le mot de saint Paul : « Une lettre de Christ écrite, non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant sur les cœurs. »
Cela étant, j'ose répéter que l'Eglise a failli, dans la mesure où elle a remplacé le -recours à la directe observation des faits, et à l'inspiration divine immédiate, par le recours suprême au texte manuscrit ; par là, elle s'est détournée de la nature, source de la science, et de la prière effective, « source d'invention » selon le mot de Vinet, ia prière dont Pascal disait : « Dieu l'a établie pour communiquer à ses créatures la dignité de la causalité.» (XXV, 55. Edition Havet). Par là, en un mot, l'Eglise a versé dans le dogmatisme.
Et maintenant, après avoir trouvé la source du doctrinarisme ecclésiastique, nous allons en suivre le cours dans le triple domaine intellectuel, moral, et social. Le champ est immense; mais je me bornerai à citer quelques faits caractéristiques, empruntés aux études si documentées et si décisives de l'historien Lecky. (Tke rise and influence of rationalism % in Europe).
Est-il besoin de vous prévenir que je vous
convie à un douloureux pèlerinage? Est-ce de gaîté de cœur qu'un pasteur en exercice, un homme qui représente officiellement l'Eglise, chaque jour, dans ses relations avec ses contemporains, est-ce de gaîté de cœur qu'un propagateur du christianisme est obligé de s'élever publiquement contre sa mère spirituelle, contre l'institution morale et religieuse qui Ta nourri de sa propre substance? Est-ce par un amour puéril de la nouveauté qu'un serviteur de l'Evangile éternel s'enfonce dans les tourbillons de fumée qui se dégagent de ce problème brûlant pour la pensée : Comment justifier, par la Providence, après l'échec de la création, l'échec de la rédemption elle-même, la main-mise du mal sur le bien, du paganisme sur la communauté chrétienne? Non, vous ne le croiriez point, Messieurs ! Et je répudie d'avance, à Paris, certaines objections qui m'ont été présentées à Genève, comme si j'avais délibérément poussé au noir un tableau où la lumière ne manque pas ; je sais que cette lumière existe et, s'il m'est permis de le rappeler, j'en ai plus d'une fois chanté la splendeur ; mais je ne suis pas ici dans une réunion d'incrédules qui nient cette clarté, et par conséquent il est superflu de vous prouver ce que vous admettez tous Je ne vous montrerai donc pas les bienfaits intellectuels, moraux et sociaux du christianisme historique î je les suppose connus; mais je vous montrerai les mé-
rr
faits de l'Eglise dans le domaine intellectuel, moral et social ; je rechercherai avec vous les raisons qui expliquent les défiances de l'esprit moderne à l'égard de la religion. Je le ferai avec tristesse, • car la charité ne se réjouit point de l'injustice, >. maïs je le ferai avec décision.
Tout d'abord, en ce qui regarde les rapports du dogmatisme et de la science, il convient d'observer que l'Eglise a longtemps maudit l'exercice de la raison, par cela même qu'elle maudissait le doute. Il y a, Messieurs, un doute moral dont on porte la responsabilité; mais il y a, aussi, un doute intellectuel, absolument inévitable et qui, d'ailleurs, est le commencement de la sagesse. Vinet disait : <( La vérité, sans la recherche de la vérité, n'est que la moitié de la vérité.» (i) Or, pendant de longs siècles successifs, c'est la recherche même de la vérité que le christianisme officiel a prétendu interdire en Europe. ((Toutes les dispositions nécessaires à la pensée indépendante ou à l'étude impartiale étaient notées d'infamie; les principales vertus de l'intelligence étaient dénoncées comme autant de vices damnables. C'était péché que d'examiner des opinions accueillies, sans examen, pendant l'enfance ; péché de prêter l'oreille aux objections ; péché de suivre la lumière de l'é-
(i) Essai sur la manifestation des convictions religieuses, p. 391
vidence ; péché de se refuser à formuler une conclusion, alors que l'esprit hésitait, cependant, entre des arguments opposés ; péché, même, de reconnaître l'excellence morale ou intellectuelle 'i\.n adversaire de la tradition. L'amour désintéressé de la vérité était une offense au Tres-Ilai 1 *. »> Cet pourquoi, la majesté de Dieu exigeait que Ton détruisît tout livre capable de susciter la discussion que Ton développât, dans tous les domaines du savoir, un esprit d'insondable crédulité, et que l'on arrêtât l'effort de la pensée critique par tous les moyens dont disposait l'Eglise omnipotente.
•Frandhemlent, Ton sie demandle comment la raison humaine a pu s'échapper de cette geôle? Et pourtant, elle s'est envolée de sa cage ; voilà qui justifie, pour l'avenir, des espérances illimitées. Comprenons bien, en effet, la mentalité européenne sous le régime dogmatique. Point de distinction entre la théologie et la science! On réfutait une - découverte physique avec un verset de la Bible ; on cherchait dans l'Ecriture sainte des formules astronomiques; la doctrine de l'inspiration scripturaire pesait sur la raison comme une pierre tombale. Au nom de la Bible, on rejeta longtemps la théorie des antipodes comme Une fable sénile ; les Pères de l'Eglise la condamnaient avec nne pieuse véhémence ; au VI e siècle, Cosmos rédigea sa Topographie chrétienne, dans laquelle il
est démontre que, si la doctrine des antipodes était vraie, il ne serait pas écrit : « Dieu créa les cieux et la terre », car, si les cieux environnent la terre, la terre est contenue en eux, et, dès lors, il serait • inutile de mentionner la terre après les cieux, ce serait un pléonasme. De plus, il est écrit que la terre a des « fondations, » donc elle n'est pas suspendue dans l'espace. De plus, encore, l'apôtre déclare que les hommes vivent sur la face de la tertre, donc les hommes ne vivent pas sur son dos. Enfin, saint Paul compare la terre à un tabernacle ; elle a donc la forme du tabernacle de Moïse. Aussi, lorsque Virgilius, au VIII e siècle, s'avisa d'affirmer l'existence des antipodes, l'indignation fut générale dans l'Eglise, et saint Boniface, encouragé par le pape, se fit le champion de la science orthodoxe.
Huit siècles plus tard, l'Eglise était toujours enlisée dans la même ornière. Quand les opinions de Copernic sur le mouvement de notre planète commencèrent à se répandre, le nouveau système fut censuré par l'autorité ecclésiastique, et Galilée fut emprisonné. N'est-il pas écrit, en effet, que « le soleil court d'une extrémité du ciel jusqu'à l'autre ? »
Pourquoi s'informer, curieusement, de la cause des tremblements de terre ? disait Cosmas. David n'a-t-il pas écrit : « L'Eternel fait trembler la terre? » Quant à notre globe, affirmait-on, il était
sorti de l'eau, chose bien naturelle, si l'on songe que l'eau est Félément principal dans le sacrement du baptême; il est vrai que le Créateur, d'après la Genèse^ forma l'homme avec de la poussière, si bien que Peau vivifiante semble absente à cette heure suprême; mais ceci n'est que l'apparence, car le Créateur n'aurait pu pétrir la poussière, si elle n'avait été humide 1 .
Messieurs, de nos jours encore, il y a des gens qui étudient la géologie dans le sacrement du baptême ; dans un volume sur la Morale chrétienne^ un écrivain moderne, membre de la Haute- Eglise anglicane, a publié les lignes suivantes.- <( Je crois qu'un géologue profondément pénétré par le mystère baptismal — ce mystère par lequel une. créature nouvelle est formée au moyen de l'eau et du feu — je crois qu'un tel géologue n'aurait jamais commis l'absurdité d'attribuer la formation du globe soit à l'eau seule, soit au feu seul. Il aurait pressenti que la vérité est dans l'union de la théorie neptunienne avec la théorie vulcanienne. » (Sewell ; Christian moral s, p. 323.)
Après cela, il est difficile d'être sévère pour les raisonnements des Pères de l'Eglise, lorsqu'ils découvraient partout, dans la nature, Je signe de la rédemption. Tertullien déclarait que le nez et les yeux de l'homme formaient une croix sur le visage, et que Jérémie faisait probablement allusion à la chose quand il dit : « Le souffle de
— go —
nos narines est Point de l'Eternel. » (De Bapt. c. c
Toutefois, pour mesurer retendue des* erreurs propagées par une certaine conception de la Bible, il faut examiner de près la manière dont l'Eglise prouva, victorieusement, pendant plus de 1500 ans, la réalité du crime de sorcellerie. Que le monde fût plein d'esprits malins, occupés à séduire l'humanité, il n'en fallait pas douter; car les magiciens de Pharaon^ et les démoniaques de l'Evangile, en faisaient foi. Ces mauvais esprits déchaînaient des tempêtes, car il est écrit, dans le livre de Job, que le diable renversa la maison où dînaient les fils du patriarche ; il est écrit, aussi, dans l'Apocalypse, que quatre anges retenaient les quatre vents; or, observe saint Augustin, le mot ange s'applique aux mauvais esprits comme aux bons. De plus, le diable est représenté, dans l'Ecriture, comme le « prince de l'air. »
S'agit-il d'accuser une pauvre femme d!avoir frappé de maladie son entourage? Rien de plus simple ; elle a été l'organe de Satan, celui qui tourmenta Job. N'est-il. pas écrit, d'ailleurs, que des atoges pouvaient} frapper les impies par le fléau de la peste? Il ne faut pas davantage mettre en suspicion les chevauchées des sorcières dans l'espace, car Satan transporta Jésus sur le haut du temple. Et pourquoi donc une sorcière ne se-
rait-elle pas en plus d'un endroit à la fois? Le miracle de la transsubstantiation, fondé sur TEcriture, prouve que la même portion de matière peut être simultanément localisée en plusieurs lieux. Les sorciers peuvent se transformer en loups, puisque Nebucadnetsar devint momentanément une bête, -sans compter la métamorphose de la femme de Lot. En vain le médecin protestant Wier, au XVI e siècle, affirma que l'on avait tort de s'appuyer sur le Lévitique pour tuer les sorciers, parce que le terme original traduit par sorcier pouvait se rendre par le mot empoisonneur, Bodin lui répondit qu'il s'était « armé contre Dieu » en essayant de sauver ceux que la Bible condamnait ; n'est-ce pas un prophète, en effet, qui déclare au roi Achab qu'il périrait, pour avoir gracié un homme digne de mort?
Ne nous y trompons point, la croyance à la sorcellerie a longtemps fait partie du credo obligatoire des chrétiens. En remaniant les lois de Genève, Calvin n'a point touché aux ordonnances contre les sorciers. Luther était persuadé que Satan engendrait sur terre des fils et des filles, et on prétend qu'il recommanda un jour à des parents de jeter leur enfant dans la rivière, pour se débarrasser du diable (i). Les fameux Pères pè-
(i) « Luther raconte qu'un chrétien fut interrompu, dans ses prières, par un diable qui grognait derrière lui comme un co-
lerins qui fondèrent la nouvelle Angleterre, transportèrent en Amérique la foi aux sorciers. Et Wesley lui-même, à la fin du XVIII e siècle, écrivait avec indignation : « Rejeter la sorcellçrie, c'est rejeter la Bible! » (1768).
Vraiment, Messieurs, Ton en vient à bénir la
libre pensée des Montaigne, des Charron, des Bayle, quand* on songe aux larges déchirures qu'ils ont pratiquées dans le sombre nuage du dogmatisme. Ils ont contribué à précipiter la fin d'un état intolérable, où a tout savoir supérieur excitait
la superstition ou la terreur. Manifesté dans le domaine de la spéculation, le savoir était taxé d'hérésie; sur le terrain des sciences naturelles, il
était traité de magie.)) Et tout cela, grâce à une
chon. A Torgau, le diable avait brisé de la vaisselle pour en lancer les fragments à la tête du pasteur. Ailleurs, le diable s'était présenté au tribunal sous les traits d'un avocat distinguent avait rempli son office. Les médecins qui cherchent des causes naturelles aux maladies ignorent la puissance de Satan ; les infirmités de Luther étaient dues à son influence, et ses maux d'oreille étaient spécialement diaboliques.. . Les suicidés n'étaient souvent que des malheureux étranglés par le diable. Celui-ci transportait les hommes dans l'air. . . ïl pouvait engendrer des . enfants, et Luther en avait rencontré un. Un amour intense des enfants était l'une des caractéristiques du réformateur ; mais, dans cette occasion, il recommanda sérieusement aux parents putatifs de jeter l'enfant à l'eau, pour débarrasser leur maison de la présence d'un diable. » — Lecquy. (Vol. I. p. 61 et 62). Il donne comme sources : Colloquia Mensalia.
fausse doctrine de l'inspiration biblique! Ah! comme l'on comprend la véhémente protestation d'un théologien évangélique bien connu, le Doyen Farrar: a On nous parle de textes! s'écrie-t-ih Mais, dès l'origine, ils ont été pervertis au service des causes les plus indignes. Pendant des siècles consécutifs, et par une injure mortelle à la divine autorité de l'Ecriture, ils ont été cités pour la défense de l'ignorance et du péché. Par les erreurs sans fin de l'interprétation privée, ils ont encouragé toute absurdité, arrêté toute science, dénoncé toute réforme morale. Ils ont été cités contre Christophe Colomb, contre Copernic, contre Galilée, contre les géologues. Ils ont été cités contre saint Pierre, contre saint Paul, et contre le Christ lui-même. Ils ont été cités contre Wiclif f , contre Luthelr, contre Wilberforce, contre la cause de l'éducation, contre la cause de la tempérance. Ils ont été cités en défense de la polygamie, en défense de l'oppression, en défense de la persécution, en défense de l'intolérance, en défense du droit divin des rois à gouverner mal.
Peu m'importe, dans une controverse quelconque, l'importance attachée à un ou deux textes isolés et douteux, choisis dans une littérature sacrée de 1500 années! Ils peuvent être fragmentaires, tordus, mal interprétés, mal appliqués, mal compris ; ils peuvent — comme l'ont distinctement suggéré les prophètes, les apôtres, et notre bien-
x Seigneur lui-même — ils peuvent réflégnorance d'un âge ténébreux, offrir quelques les d'une révélation incomplète ; ils peuvent 1e simple concession à l'imperfection, ou un ; marchepied vers le progrès. Or, ce que le enseigne dans sa totalité — ce que les , aussi, enseignent dans leur ensemble, car lire, et la Conscience, et la Nature, et rience, enfin, sont aussi des livres sacrés — ; la Bible enseigne dans sa totalité, voilà, là seulement, la loi immuable de Dieu. »
il Jiope. p. 205.)
maintenant, Messieurs, après avoir jeté un .'œil sur les conséquences intellectuelles du tisme ,nous allons en examiner quelques [uences morales. Nous pouvons, d'ailleurs, les itir. En effet, puisque le christianisme d'hier : institution qui a réclamé l'uniformité des , le collectivisme communiste des pensées, ion de la propriété individuelle des convieil devait forcément aboutir à remplacer la ■ la croyance, la sainteté par l'orthodoxie, 'a
par la religion.
es, la doctrine est utile à la conduite, elle est port de la volonté, l'inspiratrice des senti- ; quand elle disparaît, souvent la moralité le comme une muraille privée d'armature.
le dogmatisme, encore une fois, est autre
chose que la doctrine. En affirmant la culpabilité de Terreur honnête, le dogmatisme pervertit la conscience, qui devient semblable à une boussole affolée; de plus, il détruit l'amour de la vérité chez ceux qui s'efforcent d'accepter, sans conviction, les idées réglementaires; enfin, il encourage les propagateurs de ces idées à user de fraudes pieuses, pour le plus grand bien de l'humanité. Et ce n'est pas tout, car, à ces fraudes pieuses ils ajoutent les pieuses calomnies contre ceux qu'ils anathématisent. Comme on l'a remarqué avec finesse, « la calomnie est l'hommage que le dogmatisme a sans cesse rendu à la conscience. » En d'autres termes, comme celle-ci a toujours secrètement protesté contre l'assimilation de l'erreur au péché, les dénonciateurs de la pensée indépendante ont presque toujours essayé d'apaiser leur propre conscience en s'ef forçant de noircir moralement les hérétiques.
C'est ainsi que Castellion, homme d'un caractère irréprochable, mais qui avait le tort dfe repousser la doctrine de la prédestination, fut accusé par Calvin de voler du bois pour se chauffer ; et le grand réformateur, dans un seul petit écrit contre Castellion, l'appelle « blasphémateur, calomniateur, méchant, chien qui aboie, plein de besfialité, impur corrupteur des lettres saintes, moqueur de Dieu, contempteur de toute religion, impudent, chiten impur, impie, obscène, bateleur, histrion.»
C'est ainsi que le dogmatisme efface parfois des cœurs l'amour de la vérité, et le noble souci de la tolérance.
Il faut ajouter que le dogmatisme, pour fortifier son empire, en vint à fouler les instincts les plus légitimes de l'être humain, amoindrissant par là même le champ de la morale. On proscrivit la nourriture, " c'est-à-dire la santé; on proscrivit le mariage, c'est-à-dire la famille ; des saints s'exercèrent à ne jamais apercevoir leur propre corps, d'autres se mutilèrent. On en vint à exalter la laideur. L'art fut méprisé et, pendant 1500 ans, le christianisme anéantit par principe les chefs-d'œuvre de la statuaire antique.
Quant à 1 être psychique, il n'était pas plus respecté que l'être physique. Au nom du dogme de la prédestination, Luther dénie le libre-arbitie à la créature humaine, et il écrit ces paroles marquées au coin d'un fatalisme presque brutal : « La volonté est comme une bête de somme. Si Dieu monte dessus, elle va où Dieu la pousse, si Satan monte dessus, elle va où Satan la mène. Et elle ne peut choisir entreles deux cavaliers, car ceux-ci se disputent sa possession. ))(De servo arbitrio, pars. 1. sec. 24). Quant à Calvin, lorsqu'il s'agit du péché 'originel, il semble multiplier à plaisir les affirmations les plus impitoyables sur la corruption radicale et inévitable de l'être humain: «Le Seigneur a déclaré que l'enfant sort du ventre de ?a
mère souillé -et poilu, et que même la mère est maculée par l'enf alitement. » {Commentaire sur la purification de Marie) Et encore : « Les enfants mêmes apportent du ventre de leur mère avec eux leur damnation. » {Institution 4. 15. 10). Et si quelqu'un lui objecte que Dieu est Père de tous, il riposte en rabaissant les réprouvés au niveau des bêtes brutes. Il s'écrie : « Comme si la libéralité de Dieu ne s'étendait pas jusques aux chiens et aux pourceaux! » (Inst. 3. 24. 16).
Il ne faut pas nous étonner que le dogmatisme aboutisse à voiler la distinction entre l'animal et Thomme, car il arrive à voiler la différence entre le bien et le mal. « Persuadez à la foule, écrit Lecky, l'historien, qu'en attribuant à la divinité la justice et la miséricorde, il faut se représenter certaines qualités essentiellement différentes des vertus humaines qui portent le même nom ; enseignez que la justice et la miséricorde, en Dieu, sont compatibles avec des actes qui seraient considérés icibas comme de grossiers attentats à la justice et à la miséricorde ; proclamez que la coulpe peut être entièrement indépendante d'un acte personnel, que des millions d'enfants peuvent être appelés à l'existence pour être précipités dans un lieu de tourments, que d^immenses nations peuvent apparaître et disparaître», puis ressusciter pour subir un châtiment éternel, parce qu'elles n'ont pas accepté une religion dont elles n'avaient jamais en-
tendu parler, ou parce qu'un crime a été commis plusieurs milliers dTannées avant leur existence, convainquez les hommes que tout cela fait partie d un plan transcendantal moralement irréprochable, et il n'y a pas d'abîme imaginable où pareil système ne puisse entraîner. Car vous aurez déraciné ces notions fondamentales du bien et du mal que le Créateur a gravées dans tous les cœurs ; vous aurez éteint la lampe de la conscience. » (Op. cit. i. 386).
C'est ainsi que l'on arrive à la distinction païenne entre la morale et la religion. Après tout, si la vie là plus pure ne peut pas expier le crime de l'erreur intellectuelle, tandis que la religion a mille moyens d'effacer le péché, il est naturel que le dogme prenne la prééminence sur la conduite. On jugdra donc les hommes sur leurs opinions* plutôt que sur leurs actes : admettre ou ne pas admettre la doctrine obligatoire sur les sacnemients, manger ou ne pas manger de la viande le vendredi, (1) voilà où l'on cherchera la pierre de touche du chrétien authentique. « Si un docteur de Sorbonne, écrit Bayîe, avait la hardiesse de chanceler tant soit peu sur le mystère
(1) Bodin raconte qu'à Angers, en 1539, ^ es magistrats firent brûler des gens convaincus d'avoir mangé de la viande le vendredi, et firent pendre ceux qui se repentaient de ce crime. {Démon, des Sorciers, p. 216)
de l'Incarnation, il courrait risque du feu ; mais s'il se contentait d'avancer quelques propositions de morale relâchée, on se bornerait à dire que cela n'est pas bien. » (Pensées diverses CXCIX). C'est ainsi que les représentations des mystères sacrés^ donnés par les gens d'Eglise, dégénérèrent en spectacles grossièrement indécents, dont l'obscénité rappelait, peut-être, les théâtres déjà Rome païenne.
Mais il nous reste encore à noter un détestable côté de l'influence exercée par le dogmatisme sur les mœurs, j'entends la dureté de cœur développée par le dogme des peines éternelles. Lorsqu'on est fermement persuadé que l'immense majorité du genre humain sera torturée par le Tout-Puissant aux siècles des siècles, il faut devenir fou ou devenir pierre. On préféra devenir pierre, on décrivit avec satisfaction les tourments d'un enfer sans fin, on affirma que les élus pourraient savourer, du haut des cieux, l'agonie des damnés. Tertullien, déjà, poussait des rugissements de joie : « Quel spectacle grandiose! Combien j'admirerai! Combien je rirai! Combien j'exulterai! » Le temps me manque pour vous citer, d'âge en âge, et jusqu'au XIX e siècle, les couplets successifs du chant de victoire entonné par les théologiens les plus divers, à la perspective des flammes réservées aux impies.
En tous les cas, il est clair qu'une pareille attitude était propre à endurcir les cœurs, à les ren-
dre insensibles à la contemplation de la souffrance physique Au moyen âge, les jeux baibares florissaient. Les personnages les plus distingués par leur excellence trouvaient leurs délices dans les combats d'ours, de taureaux, de coqs. Le code pénal était le programme de la galène des supplices. Dans les prisons, le chevalet de torture et le crucifix voisinaient, et les jaillissements du sang des victimes les couvraient de la même pourpre. Sur la place publique, femmes et enfants se pressaient pour voir pendre, écarteler, décapiter,, rouer, ébouillanter, tenailler, brûler à petit feu des êtres humains dont les cris déchiraient l'air. Et le clergé, dans presque ton* les pays de l'Europe, s'opposa violemment à l'abolition de la torture ; ceux qui luttèrent pour cette réforme furent anathématisés.
En voilà assez, n'est-ce pas, sur certaines conséquences morales du dogmatisme? Et d'ailleurs, en parlant du code pénal, nous entrons déjà dans le troisième domaine où je désire vous conduire : le domaine social. Je vous ai montré quelques unes des conséquences intellectuelles et morales du dogmatisme européen ; or, il suffirait de les connaître pour prévoir, à priori, leurs inévitables ssions sur la société en général.
:s, Messieurs, l'Evangile a rempli, en occine mission bienfaisante et merveilleuse; il
s'est montré, tout à la fois, selon les comparaisons du Christ, lumière qui dissipe les ténèbres, *el qui prévient la corruption, levain qui travaille et soulève la pâte lourde, pour la rendre assimilable aux humains. Mais l'Evangile, malgré tout, n'a pu manifester que faiblement sa vertu rédemptrice, parce que le doctrinarisme a pesé sur s«n libre développement.
C'est donc bien l'ecclésiasticisme doctrinaire qui a donné sa mesure pendant les âges écoulés ; c'est lui, et lui seul, qui a été au pouvoir. C'est lui qui a concentré dans ses mains presque toutes les fonctions de l'Etat moderne, l'instruction publique, les beaux-arts, la justice, l'administrai m civile, sans compter les cultes et l'éducation, et le pouvoir législatif, voire exécutif. Voilà les armes et les outils dont le christianisme d'hier a disposé pour l'accomplissement de ses desseins, et cela pendant des siècles. Il a donc eu le temps de manifester ses capacités. Eh bien! deux mots résument sa juridiction prolongée : absolutisme et anarchie.
En ce qui concerne l'absolutisme, la démonstration est superflue. L'Eglise eut bientôt assez de l'élection des évêques par le suffrage univcr sel ; et elle organisa, peu à peu, un système de despotisme sans précédent ; car les pires tyrans de l'antiquité ne prétendaient pas dominer sur l'homme, avant sa naissance, par la doctrine de
la prédestination, et après sa mort par la théorie des peines éternelles. Qu'on étudie la douloureuse histoire de l'émancipation politique en France ou en Angleterre, et l'on appréciera les efforts systématiques de l'Eglise pour étouffer la spontanéité humaine. De nos jours encore, le clergé doctrinaire est, presque partout, une force d'obstruction sinon de réaction. On ne devra pas s'en étonner si l'on songe que, selon une remarque très fine, il existe une certaine harmonie entre l'esprit dogmatique et l'esprit aristocratique. « L'un et l'autre, en effet, élèvent le passé fort au-dessus du présent, et par là même se défient des innovations ; de plus, ils n'admettent pas que le mérite personnel soit la pierre de touche de l'excellence ; ils en jugent par une autre règle. » (Lecky IL 291.)
Il n'est pas jusqu'à la généreuse devise des chrétiens primitifs persécutés : non résistance aux puissances établies, qui ne soit devenue, au service du christianisme autoritaire, le marteau pilon de la conscience individuelle. Car, lorsque ce christianisme-là fut devenu, lui-même, une puissance établie ,1a doctrine de la non résistance au porteglaive devint l'étai de sa propre domination. Régir tout le domaine de la vie civile, tel fut le rêve de l'Eglise, capter les sources de l'activité humaine pour les emprisonner dans les conduits plombés du dogmatisme. Et Ton nous dit:
« Voyez ! le christianisme doctrinaire s'est occupé du commerce et de l'industrie, il s'est inquiété de savoir comment les femmes se coiffaient, et comment l'on mangeait aux dîners de noce ; n'était-ce point du christianisme social?» Nullement! C'était le christianisme anti-social, en ce sens que c'était une tentative désespérée pour enfermer la société dans les cadres ecclésiastiques, au lieu de considérer l'Eglise comme un levain caché dans la masse, comme l'esprit qui doit animer l'organisme humanitaire et favoriser son libre développement, afin qu'il « croisse en sagesse, en stature et en grâce, » d'un mouvement pacifique et continu. Assurément, l'idéal théocratique est légitime, en ce sens que le Royaume de Dieu, lorsqu'il sera établi, ne connaîtra plus la distinction entre l'Eglise et l'Etat ; mais le christianisme d'hier a voulu réaliser cet idéal par voie doctrinale et autoritaire, et par là il a marché à contre-fin ; et son œuvre, en définitive, (je le répète à dessein) au lieu d'être sociale, stest trouvée être anti-sociale.
Et voilà comment l'absolutisme s'épanouit dans l'anarchie. L'anarchie est la caractéristique d'un troupeau où chaque tête de bétail est animée d'une impulsion centrifuge» et n'est maintenue dans le rang que par la morsure de chiens habilement stylés. Or, voilà bien la description de l'organisation sociale en Europe, après la domination incontestée du dogmatisme. Celui-ci a re-
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foulé au second plan. les préoccupations solidaristes, en exaltant la primauté de l'intellectualisme ; car l'intellectualisme n'est pas, avant tout, une force plastique et constructive, mais analytique et séparative ; l'intellectualisme n'est pas une force de cohésion, mais de division et de dispersion. Ainsi s'est aggravé le mouvement centrifuge qui emporte les individus et les nations, et qui aboutit, sous nos yeux, au régime de la concurrence illimitée et de la paix armée, c'est-à-dire au paupérisme et au militarisme. Le christianisme d'hier s'est donc montré impuissant à supprimer la guerre et la misère ; par là même, il est jugé.
Et comment donc aurait-il pu détruire la guerre, puisque l'essence même du dogmatisme est la combativité à outrance ? Jésus avait dit aux siens : « A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres ; » mais l'Eglise modifia la formule ainsi : « A ceci tous connaîtront que nous sommes ses disciples, si nous pensons les uns comme les autres ». Et alors, tandis qu'au premier siècle de notre ère, les païens s'écriaient : « Voyez comme les chrétiens s'aiment ! » ils pouvaient s'écrier, au contraire, dès le quatrième siècle : « Voyez comme les chrétiens se haïssent ! » En effet, ils s'injuriaient, se battaient, ^excommuniaient, s'anathématisaient, et les séances des conciles dégénéraient, parfois, en pugilats sanglants. Et tout cela pourquoi? Parce que, simplement.
entre le premier et le quatrième siècle, on avait élaboré un certain nombre de dogmes obligatoires, en particulier sur l'union de la nature divine et de la nature humaine en Christ.
Et c'est ainsi que l'idéal primitif de l'union morale entre les chrétiens, s'évanouit devant l'idéal d'une unité ecclésiastique; et c'est ainsi que les théologiens, loin de travailler à la pacification de la terre, fomentèrent la guerre à sa surface. Et ici je parle de la guerre au sens brutal du mot, la guerre où les créatures humaines s'entr égorgent au son des trompettes. On a remarqué, avec raison, que la période où le christianisme dogmatique régna sans conteste, fut aussi la période où l'Europe fut le plus déchirée par la guerre. « Les rares, occasions où le clergé exerça sa gigantesque influence pour supprimer les conflits armés sont contrebalancées,, et au delà, par les occasions où le clergé fut directement responsable de l'effusion du sang. En réalité, il donna presque à la guerre un caractère sacré, en enseignant que l'issue du conflit ne dépendait pas de causes naturelles, mais d'une intervention divine Le champ de bataille devenait, ainsi, le domaine spécial de l'action providentielle, et si le succès ne démontrait pas le bon droit, il constituait, du moins, une forte présomption en sa faveur. De là naquit cette confraternité entre l'esprit sacerdotal et l'esprit militaire, que nous rencontrons à chaque page de
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l'histoire; de là, les innombrables rites religieux entremêlés aux opérations guerrières; de là, les récits légendaires de miracles décidant de la victoire; de là, le duel judiciaire, que l'Eglise, il est vrai, essaya souvent d'abolir, mais qui dura pendant des siècles, parce que toutes les classes de la société » (façonnées en grande partie par le christianisme) « en considéraient l'issue comme un verdict divin. Et quand ces superstitions diminuèrent, les guerres de religion commencèrent La fameuse unité romaine, dont la réalité n'avait jamais pu empêcher les conflits entre nations catholiques, se montra cependant assez puissante pour causer d'effroyables convulsions quand elle se sentit menacée; et Tune des marques les plus sûres de l'affaiblissement des influences théologiques, fut la cessation graduelle des guerre?: qu'elles fomentaient. » (Lecky II, 353).
Et cependant, Messieurs, le virus dogmatique est encore à l'œuvre ; et nous en avons eu pour signe, cet hiver, un fait véritablement scandaleux. A Jérusalem, le 5 novembre 1901, dans l'église même du Saint-Sépulcre, les moines grecs et les moines latins se sont battus avec fureur. Les latins avaient essayé, à plusieurs reprises, de balayer une partie de l'église où les grecs prétendaient se réserver des droits exclusifs. Malgré les soldats du Sultan, qui s'efforçaient d'empêcher un conflit entre les disciples de Jésus-Christ, ceux-ci se
ruèrent les uns sur les autres, et cinq Français furent grièvement blessés... Voilà ce qui se passe, à l'aube du XX 6 siècle, auprès de la colline de Gol gotha (i). Kyrie eleison!
Eh bien! les mêmes raisons qui ont perpétué la guerre ont perpétué la misère, j'entends des raisons dogmatique^. Car, en développant l.~s instincts de combativité parmi les hommes ; le doctrinarisme prédisposait ceux-ci à s'accommoder d'un état social qui ressemble beaucoup à l'état social d'une basse-cour. On sait que les gallinacés, fervents partisans du « laissez gratter! laissez picorer!» explorent le sol chacun pour soi, disputent leurs trouvailles personnelles à d'autres becs avides, et courent se réfugier dans un coin écarté pour avaler, en s'étouf fant, un ver convoité de toutes parts. Le christianisme d'hier a régi, pendant de longs siècles, une société ainsi fondée sur le droit du premier occupant, et sur la raison du plus fort, et il n'a pas réussi à en déplacer Taxe ; on peut même se demander s'il l'a jamais sérieusement tente. L'Eglise prêchait aux pauvres la patience et le ciel, aux riches la modération et 1 aumôiie ; mais elle ne songeait guère à mettre en question le caractère divin des oppositions sociales. Au spectacle de la misère, elle essayait de se consoler par des textes bibliques tels que ceux-ci : « Le riche et le pauvre
(i) Signal, 6 nov. 1901.
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:ontrent, c'est l'Eternel qui les a faits l'un re » ; ou encore : ■ Vous aurez toujours des s avec vous ». Les saints dévouements de ; individuelle apparaissaient, alors, comme mïssement suprême du devoir de la soli-
et l'idéal ascétique du moyen âge, le méi corps et de l'existence présente, contxi- : encore à écarter des esprits la pensée qu'il a. peine de réparer à fond le monde actuel,
auberge de passage.
:s tendances dogmatiques se sont perpétuées
nos jours. Loin de prendre à tâche l'orgnnilormale d'une société saine et juste, l'Eglise m point d'honneur à se cantonner dans le dospirituel ; et cependant, avec 1a disparition me féodal et la fin du système industriel des .tions fermées, les maux de la concurrence :, et de la lutte acharnée pour la vie, se veloppés, graduellement, jusqu'au degré de ente anarchie économique. Ce n'est pas le : d'en peindre le tableau ; toutefois, si som- 1 soit, je crois pouvoir affirmer qu'un christianisme dogmatique en prend, plus ou son parti. Nous frémissons, quand nous lis détails sur le luxe du clergé à la veille lévolution française, sur les équipages de de l'évêque d'Evreux, sur les cou fessio:.
amis de satin de l'évêque de Troyes, sur rie de cuisine en argent massif de l'évêque
de Strasbourg (i); mais la chrétienté d'aujourd'hui vit, souvent, sans remords, dans des conditions matérielles qui ne sont pas moins scanda^ leuses. Je dis « sans remords », car ce trait caractérise l'état d*esprit développé dans l'Eglise par le dogmatisme. Autrement, comment expliquer la générale indifférence des chrétiens à l'égard d'un système économique fondé sur l'écrasement fatal, et scientifiquement inévitable, des faibles? Les chrétiens, au contraire, pris individuellement, ont la sympathie prompte et franche Dans leur ensemble, ils sont donc victimes d'un système de philosophie religieuse qui obscurcit leur vision de la réalité ; et ce système est la théorie dogmatique d'après laquelle il faut considérer la terre comme un simple tremplin pour s'élancer au ciel.
Nous voilà parvenus^ Messieurs, à la fin des brèves observations que je désirais présenter sur les conséquences intellectuelles, morales et sociales du doctrinarisme. Toutefois, pour achever le portrait de l'autoritarisme ecclésiastique, il me reste à vous rappeler de quelle manière le christianisme d'hier a défendu ses privilèges: il a eu recours à la force. On parle en frissonnant du règne de la terreur jacobine, en France, à la fin du XVIII e siècle ; mais il n'a duré que peu de
(i) H. Taine, Origines de la France contemporaine, tome 1, 1 17.
mois ; tandis que le règne du Terrorisme a été maintenu par l'Eglise pendant des années et des siècles. Pour épouvanter les âmes et les corps et briser toutes les résistances, elle a employé trois moyens principaux: d'abord, la déprimante influence d'un credo ultra-pessimiste ; ensuite, la menace du feu éternel ; enfin, la persécution et les supplices.
En ce qui regarde l'atmosphère de frayeur créée par le dogme chrétien, au moyen âge, il faut étudier, pour nous la représenter., les mœurs des peuplades sauvages dont la religion consiste à craindre les esprits. L'Europe en était venue, en effet, à redouter Dieu ; et comme Dieu est partout, on ne savait où le fuir. Au lieu d'associer la pensée de l'activité divine avec le cours normal des choses, on cherchait l'intervention du Tout- Puissant dans l'extraordinaire; un ouragan, une comète, une épidémie, une mort subite, étaient les manifestations d'une volonté surnaturelle, celle de Dieu, ... mais peut-être celle de Satan. Car le diable, aussi, était partout à l'œuvre; et les démons étaient innombrables. Au quatrième siècle de notre ère, une secte chrétienne avait élevé l'expectoration à la dignité d'un acte religieux, car les hdëles pouvaient espérer, en crachant, rejeter les mauvais esprits qu'ils avaient inhalés a leur insu ; les "démons étaient alors, pour la chrétienté, ce que les microbes sont aujourd'hui pour nous ; mais deç
microbes intelligents et vicieux, capables de perdre Tâme. Saint Grégoire le Grand, au VI e siècle, raconte l'hilstoire d'une nonne qui se mit à manger sans avoir fait le signe de la croix, et qui eut lieu de S'en repentir, car elle avala un diable avec de la laitue.
De là à voir partout des apparitions du mauvais esprit, il n'y avait qu'un pas; on crut même aux possessions; l'ébranlement général des imaginations amena, en particulier, de malheureuses femmes, affaiblies par le chagrin, à confesser le crime de sorcellerie. Et toutes ces angoisses, prolongées à travers les siècles, furent l'œuvre du protestantisme autant que du catholicisme. Les pasteurs d'Ecosse établirent leur domination spirituelle sur le peuple en organisant l'épouvante : la misère de l'homme, la colère du Très-Haut, la puissance effroyable et la toute présence de Satan, les agonies de l'enfer, voilà les sujets de leurs prédications. A une époque d'universelle crédulité, de pareils enseignements produisirent leur fruit, et c la sorcellerie écossaise fut le résultat du puritanisme écossais. »
Et comment décrire les affres maternelles, à la pensée que le petit enfant mort sans baptême était voué à la perdition? Pour échapper à ce verdict monstrueux de l'Eglise, les mères affolées recouraient à des pratiques étranges et pathétiques ; parfois, l'eau baptismale était répandue sur le sein
maternel ; parfois, l'enfant mort-né était baptisé, avec l'espoir que le Tout-Puissant consentirait à antidater la cérémonie ; parf ois, la mère invoquait le Saint-Esprit pour qu'il purifiât miraculeusement l'enfant à naître; parfois, elle prenait l'hostie ou recevait l'absolution, pour appliquer le bénéfice d.u sacrement au fruit de ses entrailles. Mais en vain ; l'angoisse des mères, malgré son ingéniosité désespérée, ne put tromper la vigilance des théologiens ; et ces diverses pratiques furent anathématisées par des conciles de célibataires (i).
Et d'ailleurs, sauver un enfant par le baptême, c'était peu de chose, car l'hérésie pouvait le perdre; le doute même, le simple doute, à la fois inévitable et criminel, était considéré par la chrétienté comme un péché mortel ; et Ton peut se figurer, par là, les
(i) t En ces jours (1418), dit Monstrelet, le roi d'Angleterre mit le siège devant Rouen Les Rouennais étaient
contraints de manger chevaux, chiens, chats, souris, rats, et néanmoins ils avaient déjà auparavant mis hors de la ville bien douze mille pauvres gens, hommes, femmes, enfants, desquels la plus grande partie étaient morts dedans les fossés de la ville, et souvent fallait que les bonnes gens pitoyables tirassent les petits enfants nouveau nés des femmes enceintes qui étaient dans les fossés, avec des paniers et autres choses, en haut du rempart, pour les baptiser, et après les rendaient à leurs mères pour mourir avec elles . » On voit, ici, l'influence du dogme. Les mêmes individus qui ont chassé de la ville des iemmes enceintes, condamnées à périr de faim, deviennent, d'après le chroniqueur, de « bonnes gens pitoyables » s'ils baptisent les nouveau-nés.
douleurs qui accompagnèrent, en Europe, la crise intellectuelle de la Renaissance ; quelles tempêtes sous les crânes, quels drames dans les familles! Mais il nous faut regarder de plus près la doctrine des peines éternelles, telle que le christianisme d'hier Ta imposée. La manière dont elle assombrit, peu à peu, le ciel occidental, est singulièrement illustrée par l'évolution de la peinture sacrée; car les artistes chrétiens, après avoir longtemps représenté le Christ sous les traits du bon berger, commencèrent, dès le XI e siècle, à le montrer dans l'équipage d'un juge. Le visage sévère du prétendu sauveur prit une expression de plus en plus triste, et de plus en plus sévère, il devint le monarque mélancolique du Dits ira. Or, cette métamorphose n'était que le reflet du changement qui s'opérait dans les propres cœurs des croyants consternés.
Il fallait admettre, en effet, comme article de foi, que l'immense majorité du genre humain était appelée à l'existence pour passer quelques années ou quelques minutes ici-bas, et puis souffrir sans fin, dans une autre économie, le supplice matériel du feu ; il est vrai qu'un organisme corporel ne peut demeurer dans la flamme sans disparaître ; mais le corps des damnés sera préservé de l'annihilation par un miracle de l'omnipotence divine. Après le XII e siècle, on eût dit que les agonies de l'enfer étaient le fait central de la religion ; toute la littérature, toute l'éloquence, tout l'art, se
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concentraient autour de ce thème épouvantable; dans son poème sur l'Enfer, l'imagination du Dante s'est repue de la contemplation des tortures les plus raffinées. On se demande, vraiment, ce qu'il pouvait rester d'humanité dans le théologien qui s'exprima ainsi : « Je ne doute pas que de petits enfants, qui n'ont pas un empan de longueur, soient en train de ramper sur le sol de l'enfer. » Et cependant, tous les Pères de l'Eglise ont enseigné la perdition des nouveau-nés morts sans baptême, à cause du péché d'Adam. Saint Augustin, dans un de ses sermons, les place, textuellement, dans le « feu éternel ». Saint Fulgence écritce Il faut que ces petits enfants soient punis par la torture éternelle d'un feu qui ne s'éteint point ». Rappelons-nous que les théologiens, canonisés par l'Eglise, qui enseignaient ces blasphèmes, affirmaient que la création et la mort de ces mêmes petits enfants étaient le résultat d'une volition directe et spéciale du Tout-Puissant. Les calvinistes allèrent même plus loin dans l'horrible; car la doctrine de la réprobation eut quelques avocats enthousiastes, qui affirmèrent que Dieu pouvait prédestiner à l'enfer même des nouveau-nés baptisés.
Messieurs, je le déclare ici avec douleur, mais avec fermeté, il n'y a probablement jamais eu sur la terre une autre religion, fût-ce en Afrique ou en Océanie, qui ait osé enseigner les monstruosités morales que le christianisme d'hier s'est efforcé
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d'imposer aux peuples de l'Occident. Et comment s'est-il efforcé de les imposer? Hélas! j'aborde ici la partie la plus pénible de ma tâche ; et c'est par amour de la vérité que je vous prie de surmonter d'inévitables répugnances, car un historien grave a pu écrire de l'Eglise qu'elle a versé plus de sang innocent qu'aucune institution qui ait jamais existé ici-bas. (Lecky II, 32). Et cela, c'est un produit direct et incontestable du dogmatisme : tant que les hommes ont cru que la damnation attendait ceux qui rejetaient certaines opinions, ils ont persécuté ; plus était grand le nombre des doctrines dites fondamentales, et plus la persécution était générale ; elle a diminué, progressivement, à mesure que le libre examen sapait la base du doctrinarisme.
Je ne veux pas revenir sur la chasse aux sorciers, sinon pour fournir quelques chiffres. La tradition rapporte que 7.000 personnes furent brûlées à Trêves, pour le crime de sorcellerie, 600 autres par un seul évêque allemand, 900 en une seule année, dans Tévêché de Wûrzburg, 900 en une seule exécution à Toulouse, 50 à Douai en un an. Un juge de Nancy se vantait d'avoir tué 800 sorciers en 16 ans. Ceux qui échappèrent aux Parlements de Paris, Toulouse, Bordeaux, Reims, Rouen, Dijon et Rennes, furent brûlés en Espagne. Dans les Flandres, toutes les variétés de tortures furent employées pour découvrir les possédés. En Italie,
dans la province de Côme, 1.000 personnes furent mises à mort en un an. A Genève, 500 périrent en trois mois ; 48 furent brûlées à Constance ou Ravensburg, et 80 en Savoie. Vers la fin du XVII e siècle, 70 malheureux furent condamnés pour sorcellerie en Suède. En rapprochant ces hécatombes de celles que nous ne connaissons pas ; , il est aisé de percevoir que l'Eglise a exécuté, pour crime de sorcellerie, des créatures humaines par dizaines de milliers. Et la ténacité des superstitions est telle, qu'en 1780, neuf ans avant la Révolution française, un sorcier fut brûlé en Espagne. Voici qui est plus fort encore : Lecky affirme qu'en 1807, près <Jes Pyrénées* des campagnards saisirent un mendiant, le torturèrent et le brûlèrent vif, sous inculpation de sorcellerie.
Toutefois, la persécution des sorciers fut peu de chose auprès de celle des hérétiques. On justifiait, naturellement, leur destruction par la Bible ; on recourait au Lévitique, lequel serait, d'après d'aucuns, le premier code formel de persécution religieuse qui ait jamais été promulgué parmi les hommes; on y lisait, en effet, que l'idolâtrie n'est pas une erreur, mais un crime qu'il faut expier dans le sang. De plus, l'hérésie, d'après l'Ecriture sainte, était une espèce d'adultère ; c'était aussi la pire forme du meurtre, l'assassinat des âmes; enfin, c'était une catégorie du blasphème, et, par conséquent, l'hérésie était trois fois digne <*u châtiment.
Est-ce qu'Elie n'avait pas massacré les prêtres de Baal ? Est-ce qu'Ezéchias, Josias, et Nebucadnetsar après sa conversion, n'avaient pas détruit l'idotâtrie par la force? Et l'annihilation des Cananéens par Josué? Et la fameuse maxime apostolique:
Contrains-les d'entrer? Après tout, sauver les hérétiques des peines éternelles, en les condamnant à mort, n'était-ce pas de la charité?
Quelle que soit la valeur de ces tristes sophismes, ils servirent de justification au tribunal de l'Inquisition, qui fit peut-être périr 30.000 personnes en Espagne, tandis qu'il en périssait 50.OCO dans les Pays-Bas, sous Chartes-Quint, et 25.000 sous son successeur. Le 16 février 1568, un décret du Saint Office condamna à mort tous les habitants des Pays-Bas, en exceptant du verdict un petit nombre de privilégiés. Une proclamation royale exigea même l'immédiate exécution du décret, c'est-à-dire la mise à mort de 3 millions d'individus, hommes, femmes et enfants. Néron, Domitien, Caracalla, étaient surpassés ! Au surplus, l'E. glise frie se contentait nulle part de frapper le chef de famille, elle s'efforçait de réduire les siens à la misère; en effet, déclare le pape Innocent III, nous voyons souvent, dans l'Ecriture, que le fils est châtié pour l'offense du père. Et d'ailleurs, affirmait un ecclésiastique, la Bible nous montre en Dieu le premier Inquisiteur, chassant du Paradis,
non seulement Adam, mais sa descendance (i) Les Albigeois et les Vaudois, massacrés par milliers, les Protestants traqués comme des bêtes fauves, ne furent pas seuls à supporter les sévices de l'Eglise. Celle-ci, dès les premiers siècles de notre ère, avait persécuté les païens et les juifs, et ceuxci le furent avec férocité, à travers tout le moyen âge ; les Croisés, avant d'aller délivrer le saint sépulcre, commençaient par massacrer les Juifs en Europe ; et les beaux réveils de la piété chrétienne se manifestaient, fréquemment, par des exploits de ce genre; c'est ainsi qu'en 1390, à la voix d'un prédicateur, les habitants de Séville égorgèrent 4.000 juifs. Quand la reine Isabelle pro-
(i) A propos du livre de M. Lea sur l'Inquisition, M. Molinier écrit : « L'auteur montre comment l'Eglise elle-même, par le développement fatal de certains de ses dogmes, créa et propagea cette sorcellerie, qu'elle travaillera plus tard avec si peu de succès à détruire. Ici encore, l'inquisition joue un rôle éminent . . . Pendant trois siècles, le monde a vécu dans une sorte de cauchemar. . . On ne saurait sans injustice rendre le christianisme responsable de tous ces excès, car la plupart sont imputables aux temps mêmes ; le monde européen est allé en empirant jusqu'aux approches de la Renaissance. Si l'Eglise catholique a pu se croire autorisée à poursuivre avec une fureur sanguinaire les hétérodoxes les plus inoffensifs, c'est qu'elle avait en somme cessé d'être chrétienne. » (Revue historique. Mars- Avril 1903 , p. 321). C'est vrai. Mais on n'empêchera pas l'histoire d'enregistrer ce fait brutal : la religion qui s'intitulait le christianisme a perpétré des crimes inconnus des sectateurs de Jupiter et des j! --nles de Bouddha.
nonça le décret de bannissement contre les Israélites qui habitaient l'Espagne, ils se réfugièrent en Portugal où la haine de l'Eglise les poursuivit; alors on vit renaître, au sein de la race du Messie, l'angoisse qui avait accompagné les derniers jours de. Jérusalem; plutôt que d'abandonner leurs enfants aux chrétiens, les femmes les noyaient ou les déchiraient en morceaux. Et les lamentations de Rachel pleurant ses fils étaient couvertes par les Te Deum des ministres de Jésus- Christ.
Toutefois, Messieurs, notre légitime hcrrecr »Iu dogmatisme catholique doit envelopper, aussi, le dogmatisme protestant ; car les protestants ont persécuté, avec méthode et bonne conscience, au nom des principes. L'Eglise anglicane a torturé les Presbytériens, pendu les Catholiques, brûlé les Anabaptistes et les Ariens. En Ecosse, on arrachait les oreilles aux malpensants, on les marquait au fer rouge, on leur broyait les os des jambes, on fouettait publiquement les femmes. En Suisse, les protestants noyaient les anabaptistes ; en Amérique, les colons chassés d'Europe par l'intolérance, interdirent leurs domaines aux catholiques, et persécutèrent la race débonnaire des quakers avec férocité. Quand Descartes se retira en Hollande, le clergé réformé essaya de le faire inquiéter par le pouvoir civil, sous inculpation d'athéisme. Les Confessions de foi helvétique, écossaise, belge, saxonne, affirment que ïe
magistrat a le droit de punir l'hérétique. Calvin. Luther, Bèze, Jurieu, Knox, écrivirent l'apologie de la persécution; après le supplice de Servet, mis à mort pour ses opinions sur la Trinité, Melanchton, Bullinger, Farel, approuvèrent le crime par lettres ; Bèze consacra tout un traité à le défendre. Bref, le devoir de la persécution fut Tune des doc-
trines les plus explicites du protestantisme, et Bossuet pouvait affirmer avec vérité que tous les chrétiens étaient d'accord sur ce point, excepté les sociniens et les anabaptistes. Les théologiens d'Oxford en vinrent même à déclarer que le pouvoir de persécuter compensait, pour l'Eglise, la disparition du pouvoir d'opérer des miracles (i).
(i) « Et la mort de Servet ? Ne prouve-t-elle pas que l'intolérance n'est le privilège d'aucune confession religieuse? Il est très vrai qu'au xvi e siècle les protestants partageaient le plus souvent les idées intolérantes de leur époque; mais on ne doit pas oublier les protestations que le supplice de Servet souleva parmi les protestants eux-mêmes, non seulement parmi ceux qui, comme Castellion, furent des théoriciens de la tolérance, mais même chez des amis de Calvin, comme les magistrats de Berne. Et aujourd'hui, tandis que tous les protestants sont en principe partisans de la liberté religieuse, cette liberté pour les catholiques n'est qu'une concession qu'on doit faire au malheur des temps. » (Gabriel Monod. Revue historique. Mars- Avril 1903, p. 341). A l'appui de cette dernière affirmation, il faut citer les récentes déclarations émises par le rédacteur de la Revue du Clergé français, revue suspecte à bien des cléricaux pour sa modération : « L'Etat chrétien laissera aux infidèles qui vivent sous ses lois la liberté de fonder des écoles. . . Les hérétiques, les schismatiques, qui sont validement baptisés, ne sont
Messieurs, j'arrête sur ce mot l'examen, nécessairement écourté, des conséquences intellectuelles, morales et sociales du dogmatisme. Nous avons assisté à l'un des spectacles les plus mélancoliques de l'histoire universelle, nous avons suivi le déroulement lugubre des erreurs et des crimes du christianisme doctrinaire. Nous avons vu les disciples autorisés de Jésus, défenseurs de la foi et prédicateurs de la vertu, enténébrer l'Europe et la tremper de sang ; nous avons vu l'âme humaine lutter, désespérément, pour être libérée du Libérateur, pour être sauvée d'un Sauveur odieusement travesti ; et, dans ce combat pour l'émancipation légitime, nous avons, d'instinct, accordé notre sympathie à des libres-penseurs, à des sceptiques. Chose terrible à dire, il semble y avoir eu des époques, dans l'histoire, ou l'athéisme et le vice lui-même ont contribué à la délivrance de l'esprit humain, car la morale avait été tellement liée à la théologie, que l'ébranlement de la moralité se trouva être, du même coup, l'ébranlement d'un dogmatisme homicide. Nous avons vu ce doctrinarisme meurtrier tuer, peu à peu, la religion ; nous avons
pas, en théorie, dans la même situation à l'égard de l'Eglise que les infidèles. Ceux-ci sont des étrangers; ceux-là, des révoltés, des enfants indociles. Elle ne leur doit donc pas, l'Etat chrétien ne leur doit pas la liberté, le libre exercice ou le libre enseignement de la fausse religion qu'ils ont imaginée, (t Nos droits en matière d'enseignement. » — Bricout, 15 lévrier 1903).
trouvé les profondes racines des deux pouvoirs contemporains qui tiennent, aujourd'hui, l'Eglise en échec: la science incrédule et le socialisme matérialiste. Et peut-être avons-nous senti naître en nous cette sourde indignation contre le christianisme qui anime, à l'heure actuelle, en Europe, des millions de créatures humaines.. Et quand cette indignation s'exhale, à nos oreilles, en cris de révolte ou de blasphème, comment nous en étonner ? N'est-ce pas
en plein XIX e siècle, en l'an 1832, que le vicaire de Jésus-Christ s'éleva solennellement contre la doctrine de la liberté de conscience, qu'il appelait une <( erreur pestilentielle, et une forme de la folie? » (1) Le dogmatisme est donc vivace encore! Le vieux serpent montre la tête ; et voilà pourquoi les peuples rugissent : Ecrasons l'infâme !
Et cependant, Messieurs, ma dernière parole
ne sera pas une parole de colère. Ce sera,
d'abord, une parole de tristesse et d'avertissement ;
car enfin, l'Eglise chrétienne a été, pour un grand
nombre d'entre nous» l'initiatrice des fortes convie-
(1) En 1825 (!) la loi française décréta la peine de mort contre les profanateurs des vases sacrés. . . En 1864, Pie IX dénonçait ceux qui « ne rougissent pas d'affirmer que l'Eglise n'a pas le droit de réprimer par des peines temporelles les violateurs de ses lois. » En 1878, Léon XIII confirma expressément « toutes les condamnations » prononcées par ses prédécesseurs. Dans ses Encycliques, il a formellement condamné la liberté des cultes, la liberté de la presse, la liberté de renseignement. (Delpech : Le Syllabus. o f. 20.)
tions morales, des saintes ambitions, des pures expériences religieuses* des espérances éternelles, nous lui devons, probablement, ce qu'il y à en nous de meilleur, et dès lors, il est douloureux de l'attacher afu pilori. Et cependant, il ne faut pas reculer devant ce pénible devoir, car, après tout, ce qu'il s'agit de dénoncer publiquement, ce n'est pas l'Evangile, c'est le dogmatisme. Et c'est ici, précisément, qu'il y a lieu de nous examiner nousmêmes, pour voir si le christianisme d'hier, en nous transmettant la vérité, ne nous a pas aussi transmis l'erreur, et si nous ne sommes pas entachés, personnellement, de doctrinarisme. Vous comprenez, maintenant, ce que cela signifie, et quel danger cela représente pour nous-mêmes et pour les autres.
Après une parole de tristesse et d'avertissement, j'ajoute une parole de justice. Le christianisme d'hier a été autre chose que le dogmatisme, et j'ai déjà eu l'occasion de l'affirmer au cours de cette conférence ;. plus que toute autre religion, il s'est montré, à diverses reprises, un admirable ferment de moralisation individuelle et de civilisation générale Le dogmatisme, lui-même, est né d'un vigoureux effort de pensée et de conscience pour sauvegarder les vérités fondamentales de l'Evangile. Et parmi les hommes qui ont le plus contribué à propager l'intolérance, parmi les persécuteurs eux-mêmes, il y avait des personnalités re-
marquables par leur distinction intellectuelle, par la pureté de leur conduite, la profondeur de leur piété, et la sincérité de leurs intentions. Mais quand on pense à tant de vertus, on ne peut que maudire, avec plus de véhémence encore, le hideux et stérile dogmatisme dont le souffle pernicieux paralysa le développement de tous ces germes. Notre haine du dogmatisme doit se mesurer à son pouvoir ; or, nous avons constaté que la lumière de l'Evangile a failli s'éteindre à son contact.
Et, cependant, Messieurs., elle ne s'est pas éteinte! Voilà pourquoi ma dernière parole sera une parole & espérance. Ah ! c'est un auguste spectacle, une solennelle prophétie, que l'effort vainqueur du brin d'herbe pour fendre la dalle d'un tombeau. Et c'est une grande chose, également, que l'émancipation de la conscience européenne. Le joug du dogmatisme est brisé, gloire à Dieu! Ne soyons pas de ceux qui s'effarent devant le flot montant de l'esprit moderne ; car il ne représente point le triomphe de la raison humaine sur la révélation divine, le triomphe de Voltaire sur Jésus — mais au contraire, la victoire du Christ sur Loyola, la victoire de l'Evangile laïque sur le doctrinarisme ecclésiastique, la victoire, enfin, du christianisme de demain sur le christianisme d'hier.
Ce christianisme de l'avenir, quelques-uns le nomment le Messianisme. Et c'est à l'explication de ce terme, que je consacrerai notre prochain entretien.
QUELQUES TRAITS