‹ La fin d'un christianisme: trois conférencesChapitre 8 sur 11 · CHRISTIANISME DE DEMAIN · texte numérisé non relu

CHRISTIANISME DE DEMAIN

Nous avons recherché, dans l'histoire du christianisme autoritaire, les raisons profondes qui expliquent l'éloignement de l'esprit moderne pour l'Eglise ; nous avons découvert les racines de ces deux pouvoirs contemporains qui tiennent le christianisme en échec : la science incrédule et le socialisme athée. Le temps me manque, en cet instant, pour vous apporter la preuve que le christianisme européen est un astre qui s'éteint ; ce serait la matière de tout une conférence, intermédiaire entre les deux autres, et que j'intitulerais : Le christianisme d? aujourd'hui. D'ailleurs, sur ce sujet, les documents surabondent ; chacun d'entre vous peut les cueillir par poignées, à condition qu'il consente

(i) Conférence prononcée le 5 mars 1902, dans le temple de l'Oratoire à Paris, après avoir été prononcée, dans le Victoria Hall de Genève, le 4 décembre 1901 .

à sortir de notre très petit milieu protestant pour explorer les vastes régions environnantes.

Je passerai donc, directement, du christianisme d'hier au christianisme de demain ; et la transition de l'un à l'autre est bien aisée à trouver, puisque je m'adresse à des chrétiens d'aujourd'hui, c'est-à-dire à des chrétiens qui forment un anneau vivant dans la chaîne ininterrompue des générations humaines, à des chrétiens qui sont déjà plus ou moins affranchis d'un certain passé, et qui travaillent déjà, plus ou moins consciemment, à la réalisation d'un avenir supérieur. C'est à e«x d'accélérer le passage d'hier à demain. Car pour devenir, à l'heure actuelle, une force réformatrice, il suffit de laisser libre cours, en son âme, à trois sentiments irrépressibles : d'abord, une indignation véhémente et délibérée à l'égard des crimes du doctrinarisme historique ; ensuite, une foi robuste et motivée en l'Evangile ; enfin, une fitii illimitée pour les foules opprimées qui errent sans Dieu et sans pain à travers le monde. Messieurs, j'ose le dire, cette indignation, cette foi, cette pitié expliquent chacune de mes paroles; et celles-ci resteront incompréhensibles, pour ceux qui ne partagent pas les mêmes sentiments.

Toutefois, si j'en juge par mes propres expériences, notre précédent entretien a certainement jeté dans beaucoup de cœurs un trouble profond. Nous avons souffert, hier soir. L'etfrayant bilan

du dogmatisme a froissé nos affections les plus chères, les plus sacrées ; à la lumière crue de l'histoire, nous avons aperçu les taches, et même les ulcères de l'Eglise ; et plus notre angoisse a été vive, plus nous apparaît urgente la réforme du christianisme; car, ceux-là seuls peuvent la désiser avec une insatiable ardeur, qui ont sondé certaines plaies. Et nous savons bien, n'est-ce pas? qu'en entreprenant pareille tâche, nous marchons dans la voie frayée par nos ancêtres spirituels ; nous accomplissons la mission pour laquelle les Réformateurs ont donné leur vie. Si je me suis permis d'insister sur les erreurs de ces grands serviteurs de l'Evangile éternel, ce n*est pas pour les diminuer de parti pris — mes critiques, d'ailleurs, ne leur enlèveront pas leur couronne — mais c'est pour accomplir à leur égard le devoir qu'ils nous ont enseigné eux-mêmes, le devoir que d'autres, plus tard, accompliront, je l'espère, à notre égard, le devoir de la vérité.

Je m'adresse, donc, ce soir, à ceux qui sentent le besoin de réformer l'Eglise, et à ceux-là seulement. Ils sont préparés à comprendre le message du Messianisme. Et c'est pourquoi je leur dis, sans autre préambule: la réforme nécessaire du christianisme traditionnel implique trois actes, qui correspondent aux trois sentiments d'indignation, de foi, de pitié que j'ai énumérés tout à l'heure^ et ces trois actes sont : d'abord un disa-

veuy ensuite un retour au Me$sie> enfin, un programme.

Pourquoi un désaveu? Parce que nous avons beau faire, la chrétienté contemporaine est solidaire de la chrétienté passée. Ce serait une grande force, assurément, si la chrétienté n'avait eu que des côtés lumineux, ou si elle avait trouvé le moyen, en deux mille ans, de supprimer la guerre et la misère dans les pays chrétiens. Mais la chrétienté, précisément, n'a pas su détruire la guerre et la misère; en d'autres termes, elle ne l'a pas sérieusement voulu, car il n'y a pas de problème plus simple à résoudre.

Ayant donc laissé subsister, pendant 2000 ans, l'homicide par la faim et l'homicide par le fer, le christianisme se présente en mauvaise posture à la barre de la conscience moderne. Et alors, il faut que la chrétienté du XX e siècle comprenne ce que l'humanité attend d'elle pour lui rendre sa confiance, à savoir un désaveu. F. h quoi! les congrès religieux succèdent aux congrès, les synodes évangéliques succèdent aux synodes, chaque année les disciples de Jésus, délégués par toutes les églises de la terre, se rassemblent des quatre vents, et s'empressent d'affirmer leur soli-

darité avec le corps du Christ, dans l'espace et dans le temps, à travers vingt siècles de christianisme... et il ne leur vient pas à l'idée, pour dégager leur conscience, de détester solennellement les erreurs et les crimes du passé! L'église grecque, l'église romaine, Péglise protestante, ont toutes, plus ou moins, travesti la pensée du sauveur ; à des degrés différents, elles ont toutes méconnu sa volonté ; comme lady Macbeth, elles ont toutes aux mains des taches rouges qui reparaissent toujours. Alors, pourquoi ces trois églises, qui représentent effectivement le christianisme actuel, ne convoqueraient-elles pas une assemblée où la chrétienté répudierait, officiellement, ses fautes? Cette journée-là ferait plus, pour l'évangélisation du monde, qu'un siècle de propagande active, dans l'état actuel de l'opinion publique à notre égard. Et s'il est illusoire d'attendre, déjà, de l'église grecque, le désaveu de ses anathèmes, ou de l'église romaine le désaveu de ses persécutions, est-il vain d'espérer que l'église protestante sera bientôt mûre pour la repentance? Car nous l'avons vu, hier soir, les protestants ont employé, eux aussi, les armes de l'anathème et de la persécution ; ils ont eu leurs procès d'hérésie et leurs schismes ; ils ont eu leurs dogmes immoraux ou absurdes; ils ont eu leurs alliances avec le trône ou avec le coffrefort; ils ont eu leur mépris de la terre et leur idéal ascétique ou contemplatif ; ils ont eu leur

lourde part de responsabilité dans Féloignement des masses pour un évangile ultra-spirituel et super-individualiste. Alors, qu'attendent les protestants pour libérer leur conscience, et pour crier au monde moderne : Nous ne sommes pas inféodés au passé? (1)

Messieurs, si nous tardons à pousser ce cri, si nous hésitons à diriger nous-mêmes, hardiment, le courant qui entraîne l'Europe loin du christianisme traditionnel, nous nous apercevrons avant longtemps que l'heure propice est passée, et que nous sommes nous-mêmes emmurés dans le bloc d'une religion pétrifiée. Alors, il sera trop tard pour nous désolidariser. Aujourd'hui, nous le pouvons. Aujourd'hui, des publicistes incrédules, comme Clemenceau, distinguent encore entre l'Evangile et le christianisme; ils écrivent: « La parole du Christ en acte, voilà le pire scandale dans notre chrétienté. Si les chrétiens sont tels, qu'ils le prouvent en réalisant parmi nous la parole} du Christ, après dix-huit cents ans de christianisme antichrétien ! » (La Dépêche de Toulouse, 30 avril 1900). Eh bien! nous ne devons pas laisser aux ennemis de notre foi l'honneur de frap-

(1) Au moment où je corrige les épreuves de cette conférence, j'apprends que les Calvinistes du monde entier parlent de s'entendre pour élever un «monument expiatoire à Servet. Enfin! — A quand le monument expiatoire des catholiques à Jean Huss?

per des formules pareilles. Nous voiler la face en les entendant, nous plaindre d'exagération, ce serait commettre une erreur trop souvent commise par les représentants de l'Eglise dans le passé, ce serait obliger les historiens de l'avenir à écrire : « De même qu'avant la Révolution française les champions de Jésus-Christ abandonnèrent aux philosophes sceptiques le soin de protester contre la torture pénale et la persécution religieuse, de même, à l'aube du XX e siècle, à la veille d'une Révolution sociale imminente, les disciples de FKvangile se posèrent en défenseurs du dogmatisme traditionnel, et cédèrent aux athées la gloire de protester contre un christianisme dégénéré ». Non, nous éviterons cette faute ; nous ferons notre affaire de rantichristianisme ; nous saurons imiter l'hébreu Saul de Tarse, critiquant le judaïsme, et le catholique Luther critiquant le romanisme, et nous critiquerons, nous aussi, notre propre reli-, gion. C'est ainsi que naissent les réformes qui prennent l'ampleur d'une Ré formation.

Sans doute, on nous accusera d'injustice ; mais c'est là un reproche qu'il est impossible d'éviter, tout en s'efforçant de ne le mériter jamais. Saint Paul était injuste envers Moïse, quand il rejeta la loi israélite ; Luther était injuste envers saint François d'Assise, quand il condamna le papisme; et nous aussi, Messieurs, nous serons injustes envers saint Augustin, envers Calvin, envers Pas-

cal, envers Wesley, envers Livingstone, en instituant le procès du christianisme. Mais qu'importent les apparences? Dieu connaît la réalité. Il sait que nous nous courbons sous le souffle de son Esprit ; il sait que nous obéirons à sa voix en désavouant, solennellement, ce qui doit être désavoué, pour conserver au contraire avec joie, avec une pieuse gratitude envers nos devanciers, avec un profond respect pour leurs travaux et leurs souffrances, tout ce qui doit être conservé. Et d'ailleurs, il ne faut pas se méprendre sur la véritable portée de notre devoir de protestation. Car il ne s'agit pas seulement, en réalité, de faire écho, par conscience, à certaines clameurs de l'irréligion brutale ; il s'agit, surtout, de seconder un généreux mouvement des esprits en occident, une orientation nouvelle dés âmes, qui s'affirme depuis plusieurs siècles déjà, et dont la direction est, tout à la fois, nettement laïque et nettement évangélique. Oui, ces confuses et nobles aspirations qui ont, peu à peu, détourné l'Europe de l'Eglise, l'ont, peu à peu, rapprochée de l'Evangile ; si bien que l'antichristianisme des chrétiens, pratiqué avec intelligence et poussé avec vigueur, constituera une forme inattendue, mais précieuse, de l'évangélisation.

Voilà bien longtemps, en effet, que l'occident a commencé de se tourner vers Christ en se détournant du Christianisme. Il suffit d'ouvrir une

histoire de la civilisation pour s'en rendre compte. La vérité est en marche; une morale nouvelle s'est lentement élaborée, en dehors des cadres ecclésiastiques, mais dans l'atmosphère de l'Evangile, et cette morale est caractérisée, d'un côté pax le sentiment profond de la relativité des. formes et des formules, et, d'un autre côté, par la conviction toujours plus nette que l'intelligence doit céder le pas à la conscience. Dès lors, les. dogmes immuables et les dogmes immoraux n'ont cessé de reculer devant le libre effort de la vie ; on s'est mis à juger les hommes sur leur conduite,, au lieu de les estimer d'après leurs opinions ; on a perdu le goût de persécuter, en perdant la foi à la criminalité de Terreur ; on a conquis, peu à. peu, un certain nombre d'idées étrangères aux âges doctrinaires : par exemple, la dignité du travail, la valeur propre de l'activité séculière,, les droits de la pensée libre et de la recherche indépendante, le devoir de la tolérance philosophique et religieuse, le respect des nationalités. Ce n'est plus l'ascétisme qui fascine les imaginations, c'est la philanthropie ; les institutions démocratiques et sociales émeuvent les cœurs comme les remuaient, jadis, les sectes du XVI e siècle (i) ; et la même France qui avait pour programme:.

(i) Lecky I. 174-

« Un roi, une loi, une foi », a maintenant pour devise : « Liberté, égalité, fraternité. »

Cependant, Messieurs, ce grand mouvement des esprits, qui constitue, pour sa part, un éloquent désaveu du christianisme traditionnel, porte en soi des germes morbides. Et voilà pourquoi les églises évangéliques ne doivent pas l'abandonner à sa pente, mais en prendre courageusement la direction, et joindre à cet éclatant désaveu, formulé par le Rationalisme moderne, un désaveu plus grave et plus fécond, douloureux mais créateur, le désaveu que formulera le Messianisme. Car celui-ci ne détruit pas, seulement, il construit. Et il n f est que temps d'édifier! Déjà les victoires de l'esprit humain émancipé se soldent par d'étranges déficits ; et l'historien Lecky, en terminant son magnifique ouvrage sur le développement du rationalisme européen, ouvrage qui constitue un hymne au progrès, s'écrie avec inquiétude:

« L'enthousiasme baisse en occident. La valeur moyenne des individus est beaucoup plus élevée que dans le passé, et cependant l'esprit du sacrifice décroît, notre âge sait de moins en moins apprécier le côté poétique ou religieux de la nature humaine ; notre époque a un caractère mercenaire et vénal; elle manque d'héroïsme Or, il ne faut pas l'oublier: l'histoire de l'héroïsme, pendant les 1800 dernières années, a été surtout l'histoire de

l'influence exercée dans le monde par le christianisme. » (II. 372.)

Cette remarquable confession nous indique suffisamment notre tâche, à nous les néo-chrétiens, qui ne voulons ni du dogmatisme traditionnel, ni du rationalisme moderne. Notre, tâche, nous la

déchiffrons sur la croix de celui qui fut l'incarnation même de l'héroïsme, et du libre sacrifice;

notre tâche, Messieurs, à l'aube du XX' siècle.

notre mission, si nous sommes disciples du Crucifié,

c'est un retour délibéré au Messie.

Je dis: retour au Messie. Les Réformateurs (lisaient : Retour aux Ecritures. C'est exactement la même chose. Ils voulaient sauter par dessus le catholicisme, pour rejoindre l'Eglise primitive Nous poursuivons un but analogue ; nous croyons qu'il faut sauter par dessus le christianisme dog tique, pour en revenir au christianisme moral Seulement, les réformateurs ne critiquaient qu« le romanisme, tandis que nous sommes obligés aujourd'hui, de critiquer le christianisme sou; toutes ses formes : grecque, romaine et protes tante. Et voilà pourquoi je ne dis pas, simplement Retournons à l'Evangile! — car toutes les église; protestantes s'en réclament — et voilà pourquo

je ne dis pas, seulement : Retournons à Jésus-Christ! — car tous Jes chrétiens le revendiquent — mais voilà pourquoi je dis, expressément, et en pesant le sens des mots : «Retournons au Messie!»

Le retour au Messie, en acceptant ce terme dans

son sens propre et original, implique une certaine conception du christianisme. D'après les uns, le christianisme est, avant tout, une religion, une institution ecclésiastique; d'après les autres, le christianisme est surtout une révélation intellectuelle et morale. D'après les apôtres, enfin, le christianisme est, dans sa substance même, rédemption, messianisme.

Pourquoi le christianisme n'est-il pas, avant tout, une religion? Pour une raison décisive, c'est que Jésus n'est pas venu promulguer une religion nouvelle. De son vivant, il n'a jamais rompu avec la religion d'Israël ; il a déclaré, au contraire, **u parlant de Moïse et des prophètes : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Et après sa disparition, les * disciples eux-mêmes, dans l'église même de la Pentecôte, ne se doutèrent pas qu'ils sortaient du judaïsme ; ils conservèrent précieusement leurs attaches avec le temple de Jérusalem, car ils se disaient l'un à l'autre : « En quoi cessons-nous d^appartenir au peuple élu, paxce que nous acceptons le Messie que nos compatriotes ont rejeté ? » C'est par nécessité polémique de propagande, que Paul fut amené à creuser le fossé

entre Thébraïsme et le christianisme ; car, soit psychologiquement, soit historiquement, le christianisme et Thébraïsme forment un seul arbre; et ceux qui le nient devraient couper leur Bible en deux, et cesser de relier sous la même couverture l'Ancien et le Nouveau Testament.

D'autre part, si Jésus n'est pas venu fonder une religion nouvelle, il n'a pas voulu, davantage, attacher l'humanité à Tune quelconque des religions anciennes, même celle de Moïse, et d'Esaïe ; car, en affirmant qu'il accomplissait la loi et les prophètes, il déclarait, par là même, que leur mission préparatoire était terminée, et qu'il incarnait en sa personne le Royaume de Dieu. Et d'ailleurs, pourquoi donc le Messie aurait-il borné ses ambitions géantes à propager, ici-bas, une religion? La créature humaine est foncièrement, irrémédiablement religieuse, et le grand problème est moins de lui inculquer le besoin de la religion, que de la détourner des religions fausses. L'homme veut un dieu ; Bouddha ayant nié Dieu, on divinisa Bouddha. L'homme veut prier; Confucius ayant suspecté la valeur de la prière adressée au Très- Haut, on offrit des prières à Confucius. Et, sous nos yeux, le même phénomène se reproduit ; le maire socialiste de Marseille déclare qu'il faut déraciner jusqu'au sentiment religieux ; et, pendant ce temps, les socialistes se traitent entre eux de « coreligionnaires ». Voilà l'irrépressible

tendance de l'âme humaine. Dès lors, si le Christ avait fondé une religion proprement dite, s'il avait organisé dans le détail une église, il aurait par là même enfermé le cœur des hommes dans des rites et des formules, au lieu de relever jusqu'à Dieu. Et alors, au lieu de promulguer le christianisme, il présenta le Messie. Il dit : << Venez à moi. Je suis le chemin. Nul ne vient au Père que par moi. »

Le retour au Messie, c'est donc le retrait du christianisme au second plan, et l'apparition du Christ au premier. D'après ses discours, Jésus a eu pour but avoué d'établir une relation individuelle entre chaque âme d'homme et sa propre personne. C'est là son originalité suprême et ce qui l'isole, superbement, parmi tous les autres génies religieux. Alors que les Bouddha, les Confucius, les Mahomet, détournent d'eux-mêmes les regards de la foule pour les diriger sur les problèmes de la destinée, ou sur les mystères de la divinité, Jésus, au contraire, s'interpose entre le ciel et la terre, et s'offre comme point de mire aux yeux de toutes les créatures. Le christianisme, en définitive, n'est pas une religion nouvelle, ni même une religion au sens commun du mot, une religion qui puisse figurer, au même titre que les autres, dans un Parlement des religions ; le christianisme réside en l'attitude personnelle assumée

par Tâme individuelle à l'égard du Christ ; le christianisme, c'est le Messie.

Mais encore faut-il éclairer cette formule. Quel est ce Christ que nous devons posséder pour être chrétiens? Est-ce le Christ révélateur? Et d'abord, est-ce le docteur, celui qui enseignait avec autorité? Certes, il ne convient pas d'affaiblir l'importance de la doctrine, car elle guide le sentiment et soutient la volonté ; elle est, souvent, à l'être moral ce que le squelette est aux vertébrés. Et cependant, chose étrange, et sur laquelle on n'insiste pas suffisamment, Jésus n'a rien écrit ; il ne s'est pas soucié de laisser aux siècles futurs un catéchisme rédigé de sa main, une dogmatique définitive, le texte infaillible d'une confession de foi immuable et obligatoire. Il faut en conclure, tout simplement, qu'il n'attachait pas aux formules sacrées l'importance dont l'Eglise a prétendu, plus tard, les honorer.

Mais posséder Christ, alors, si ce n'est pas l'envisager comme docteur, ne sera-ce point le prendre pour modèle? Certes, Messieurs, un disciple du Christ qui n'imite pas son maître, n'est qu'un usurpateur du titre de chrétien. Jésus lui-même a dit, après avoir lavé les pieds de ses compagnons de route : « Je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait. » Et cependant, ici non plus, Jésus ne nous a point laissé un recueil de directions précises, un diction -

naire des cas de conscience, un manuel de casuistique ; l'histoire ne nous le montre pas, davantage, aux prises avec les conditions de la civilisation moderne, face à face avec les problèmes de l'alcoolisme, du cléricalisme, du militarisme, du prolétariat révolutionnaire, de sorte que nous ne pouvons pas, littéralement, l'imiter, le copier. Et là même oy nous le voyons, réellement, agir et parler dans un cadre semblable au nôtre, hélas! quel découragement nous saisit, devant l'impeccable beauté du modèle!

Il nous faut donc en conclure que, si l'Evangile est une « bonne nouvelle, » il ne peut pas consister, avant tout, en une révélation ; soit qu'il s'agisse d'une révélation théorique ou doctrinale, soit qu'il s'agisse d'une révélation pratique ou morale. Au moyen âge, le christianisme a été considéré sous cet angle-là; et qu'est-il advenu? Tandis que les prêtres brûlaient les hérétiques au nom d'un évangile doctrinal, les moines gémissaient au fond des couvents, privés d'air et de nourriture, au nom de l'imitation de Jésus-Christ. L'Europe était plongée dans l'ombre de la mort ; ce n'étaient plus, comme au temps du Fils de l'homme, « la justice et la paix qui s'entrebaisaient ; » mais c'étaient la tristesse et la cruauté qui s'étreignaient dans des embrassements lugubres.

Ainsi donc, lorsque nous déclarons que le christianisme, c'est le Messie, nous ne devons J>as nous

arrêter à la vision du Christ révélateur; il faut monter plus haut encore, il faut écouter l'apôtre Pierre, quand il s'écrie : « Il n'y a de salut en aucun autre! » C'est-à-dire que le christianisme n'est pas révélation, seulement, mais rédemption ; ou plutôt, il n'est révélation véritable et totale que dans la mesure où il devient rédemption.

Rédemption! voilà la sainte folie de l'Evangile, la folie de la charité divine qui « croit tout, » qui « espère tout, » qui « supporte tout, » pour sauver l'humanité. Rédemption! voilà le message qu'il faut apporter au monde, ou se taire, car tout autre message est un remède qui ne guérit point. Rédemption! voilà le programme surhumain que les Bouddha, les Confucius, les Mahomet, n'ont pas osé se proposer, car ils saignaient eux-mêmes, à la poitrine, de la blessure dont souffre notre race. Le christianisme est rédemption ; et, s'il ne Test pas, il est impossible de le distinguer, en son essence, de l'hindouisme ou du bouddhisme, du confucianisme ou du mahométisme ; car le christianisme est dès lors, comme toutes les religions humaines, une impuissante approximation de l'idéal, je ne sais quelle émouvante expédition vers le pôle nord, qui se perd, immanquablement, dans la banquise.

Voilà donc, Messieurs, le premier résultat d'un retour au Messie: une définition chrétienne du christianisme. Le christianisme, c'est Christ,

mais Christ exerçant, dans toute sa plénitude, son ineffable activité de Libérateur. Le christianisme est plus qu'une religion, et plus qu'une révélation, c'est un acte, l'acte d'un sauveur, l'acte du Sauveur unique. C'est une communication de vie, une contagion de vie ; c'est une espèce de transfusion du sang, grâceà laquelle nos âmes deviennent, pour ainsi dire, les annexes de l'âme du Christ, grâce à laquelle son Esprit passe en nous. N'est-ce pas là ce qu'il avait prophétisé luimême, en déclarant solennellement, au sujet de son sacrifice rédempteur : « Quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à mai?» Ce n'est pas la croix qui nous sauve, c'est le crucifié. Or, le crucifié d'hier est le glorifié d'aujourd'hui.

Bouddha est mort, Confucius est mort, Mahomet est mort ; Jésus est vivant. Et par conséquent, il ne nous sauve point par des sacrements, ni par des dogmes, ni par son exemple, il nous sauve par contact immédiat et créateur efttre son Esprit et le nôtre ; il nous sauve en nous enrôlant sous ses ordres, en nous utilisant pour sa cause; il nous sauve en nous pénétrant de sa propre vitalité, en nous incorporant à sa propre substance. « Je suis le cep, vous êtes les sarments. Demeurez en moi, et je demeurerai en vous ». Le christianisme, c'est donc bien Christ, Christ et ceux qu'il anime de son âme, dans l'Eglise ou hors de l'Eglise, Christ et son

oeuvre dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, le Christ crucifié du Calvaire, le Christ invisible de l'heure actuelle, et le Christ vainqueur de demain.

En résumé, le christianisme authentique, celui de l'Evangile, est plus et mieux qu'une religion belle, pure et vraie, combattant, ici-bas, pour la suprématie de ses dogmes ou de ses rites. Car le christianisme est une vie, un état d'âme aboutissant à un état de choses, le courant circulatoire de l'Esprit rédempteur dans les veines de l'humanité, la silencieuse et prodigieuse formation d'une race nouvelle dans le sein de l'humanité, la croissance progressive et l'avènement promis du Christ en notre espèce. Le christianisme, c'est le Prince de la vie en marche, c'est le Royaume de Dieu dans son devenir. Dès lors, le christianisme réunit deux caractères qui semblent inconciliables, et dont aucune religion n'a su "maintenir l'harmonie : le principe conservateur d'une certitude inébranlable, et le principe novateur d'un progrès indéfini. Car, en Christ, nous possédons la vérité morale et spirituelle absolue; et cependant, par Christ, nous entrons toujours davantage en possession de la vérité, nous en percevons toujours mieux les applications, nous en poussons toujours plus loin les manifestations pratiques; la chrétienté du XX* siècle en sait plus long sur la plénitude insondable de l'Evangile, que la chrétienté du premier

siècle de notre ère ; et cela est conforme à la promesse du Maître que j'ai déjà rappelée : ce L'Esprit saint vous enseignera, toutes choses. Celui qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes ».

Mais ici, quelqu'un dira: « Vous avez raison de définir le christianisme par Christ, au lieu de définir Christ par le christianisme. Toutefois, votre retour au Messie n'est, au fond, que le retour à Jésus; et nous ne comprenons plus l'opportunité de votre vocabulaire nouveau ». A cette objection je vais répondre en précisant davantage le problème, et en ne parlant plus, seulement, de retour au Messie, mais bien de retour au Messianisme.

Et, d'abord, je n'ai pas besoin de vous rappeler que le mot Christ est la traduction grecque du mot hébreu Messie qui signifie oint, l'être prédestiné que l'Eternel a oint de son Esprit pour devenir sacrificateur et roi, et pour délivrer les na tions par l'intermédiaire du peuple élu. L'attente anxieuse et pathétique du Messie fut la caractéristique d'Israël dans l'antiquité.

Je n'ai pas davantage besoin de vous rappeler que le terme de christianisme ne se trouve pas dans le Nouveau Testament. On y découvre seulement, à trois reprises, le terme de chrétien, et chaque fois comme sobriquet ; ce n'est pas un

titre accepté par les disciples de Jésus, mais un qualificatif infamant qu'ils essayent de subir avec patience. Vous êtes-vous demandé pourquoi les membres de l'Eglise primitive mettaient tant de mauvaise grâce à porter le nom de leur Maître? A la réflexion, vous vous apercevrez qu'en les traitant, par dérision, de chrétiens ou de messianistes, on ne leur donnait aucunement le nom de Jésus. Jésus est un nom propre ; mais Chr:st n'en était pas un, quand les païens d'Antioche torgèrent le surnom qu'ils appliquèrent aux messianistes. Ceux-ci prêchaient, avec insistance, que Jésus était ie Christ, le Messie, l'élu de Dieu, le désiré des prophètes ; affirmer que Jésus était le Christ, c'était ajouter le qualificatif au substantif. Preuve en soit que si Jésus se fût nommé Jean, et si Jean se fût nommé Jésus, on aurait appelé Jean Baptiste: Jean le Christ, et l'on aurait appelé Jésus- Christ : Jésus le Baptiste. Jean-Baptiste signifie : Jean le baptiseur, et il serait naïf de prendre le mot baptiste pour un nom propre ; de même, Jésus-Christ signifie : Jésus le messie, et il serait étrange de prendre le mot Christ pour un nom propre.

Cela étant, vous constaterez que le sobriquet de chrétien, ou messianiste, n'a pas été forgé avec le nom de Jésus, mais bien avec son titre. Et cela est d'une importance considérable, car cela jette une lumière éclatante sur la substance de la prédication

primitive dans l'Eglise. Ce n'était pas la nature métaphysique de Jésus qui préoccupait les apôtres, c'était l'essence de son mandat, Forientation de son activité, la portée de son œuvre. Ce qui les intéresse, en Jésus, c'est sa personnalité morale et sociale, c'est sa qualité de Messie ; et la tracs indélébile de cet intérêt primordial est demeurée, aux yeux de la postérité, dans leur désignation même, puisqu'ils ont été > une fois pour toutes, et dès le début, traités de messîanistes. Cette appellation leur est restée, elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours, et tout chrétien, aujourd'hui même, par cela seul qu'il s'intitule chrétien, s'inflige le surnom de messianiste.

Décidément, Messieurs, vous avouerez qu'il n'est pas indifférent de savoir quelle signification il convient) d'attacher au terme de Messie ; car il ne s'agit pas, ici, d'une mesquine discussion étymologique, il s'agit des réalités fondamentales de notre foi. Eh bien! pour beaucoup de personnes, le mot de Messie n'a qu'un sens rétrospectif ; c'est un vocable mort, comme ceux de Pharaon ou de César, et qu'il faut reléguer dans un musée d'archéologie. D'après elles, quand les prophètes prédisaient le Messie, ils annonçaient simplement la venue de Jésus ; c'était leur manière à eux d'exprimer l'idée d'un Sauveur; et maintenant, la venue de Jésus étant un fait accompli, il n'y a plus lieu d'attendre le Messie. Christ règne, en effet,

dans l'Eglise, et sa royauté spirituelle sur les âmes remplace, avantageusement, l'empire matériel que les voyants hébreux attribuaient, par erreur, à l'Oint de l'Eternel. Voilà comment s'exprime la théologie traditionnelle.

Mais le néo-christianisme s'inscrit en faux contre cette interprétation ; car il n'est pas exact que les prophètes aient annoncé la naissance, le ministère et la passion de Jésus, avec le luxe de détails qui défraient les apologies populaires du christianisme ; ce que lès prophètes ont annoncé, en réalité, ce n'est pas la vie et la mort du Jésus des évangiles, c'est le règne du Messie. Dans le livre d'Esaïe, le Messie marche en saignant, mais vers le sceptre; l'homme de douleurs, bnov pour nos iniquités, gravit les degrés d'un trône. L'horizon prophétique, ce n'est pas l'Eglise, mais le Foyaume de Dieu. Et par conséquent, le drame du Calvaire n'a pas épuisé le sens des visions bibliques. Elles nous montraient un roi qui s'humilie, et la terre, en effet, l'a contemplé en croix ; mais elles nous montraient, aussi, un roi glorifié, et le monde, acclamera son avènement. Les prophètes bibliques ne sont donc point, comme on se le figure parfois, les majestueux témoins d'une civilisation disparue, comme les sphynx dressés au désert, et Ton ne peut parler des voyants hébreux comme on parle des archontes grecs et des duumviri latins, c'est-à-dire avec un simple intérêt d'éruditiojrt ;

car les prophètes, au contraire, ont jeté, sur l'avenir humain, Farche d'un gigantesque pont sous^quel tous les siècles coulent; et, quand nous consultons leurs écrits, loin de nous enfoncer dans le passé, nous déchiffrons le mystère des temps futurs. Ils nous annoncent le règne de Dieu parmi les hommes ; et dès lors, ils sont nos prophètes, et non pas seulement ceux des Juifs, ils sent nos éclaireurs, ils constituent notre avant-garde ; à l'horizon des âges, ils nous montrent notre Messie, celui-là même qui a souffert au Calvaire ; et si nous suivons la direction de leur main, si nous marchons avec espoir* vers le point qu'ils nous indiquent, alors nous sommes les hommes-liges du Messie, c'est-à-dire du Christ, nous sommes des chrétiens ou messianîstes.

Voilà, Messieurs, dans quel sens il faut parler, non seulement d'un retour au Messie, mais d'un retour au messianisme original, au christianisme biblique. Eh bien! je dis qu'il y aura là, pour l'Eglise, un changement d!orientation salutaire, un déplacement d'axe pour la pensée et pour la piété. Toutefois, remarquez-le bien, il n'est pas question de modifier les éléments constituants de Févangélisme ; les mots de repentance et de foi, de prière et de pardon, de révélation et d'expiation, conservent leur portée fondamentale ; le christianisme social, en cessant d'être individualiste, restera profondément, inéhranlablement m-

dividuel ; il faudrait maudire toute réforme qui diminuerait la valeur, ou qui affaiblirait l'intensité de la vie spirituelle, au sanctuaire caché de la personnalité. Non, ce qui sera nouveau, dans le christianisme de demain, ce n'est pas la substancedes molécules qui le composeront, mais leur disposition. Les défenseurs du christianisme traditionnel s'étonnent, parfois, que les néo-chrétiens parlent en réformateurs: « Vos principes, objectentils, sont les nôtres». C'est vrai; toutefois, c'est ici le cas de répondre, avec Pascal : « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau ; la disposition des matières est nouvelle ». (Pensées VII. 9. — Edition Havet). Or, la disposition n'est pas de médiocre importance, quand il s'agit de construire. Vous savez la vieille objection des matérialistes aux spiritualistes : l'organisme de l'homme est chimiquement identique aux corps inanimés, c'est du fer, du phosphore, de la chaux, de l'eau. A quoi les spiritualistes répliquent, avec un Claude-Bernard : assurément, l'être vivant est tout cela, mais avec un surplus, « l'idée organique », le nescio quid qui tait que l'hydrogène et le carbone acquièrent, dans le règne animal, la faculté de se nourrir et de se reproduire. Et c'est ainsi que le messianisme conservera, précieusement, les données du christianime d'hier, mais en les entraînant dans un autre courant circulatoire.

N'allez pas croire, cependant, que, par cette comparaison, je prétende assimiler le christianisme dogmatique au matérialisme, et le christianisme social au spiritualisme ; car l'avènement du messianisme créera, précisément, un mouvement d'idées que Ton peut caractériser comme suit: passage du dogmatisme grec ou idéaliste au réalisme hébreu ou scripturaire. Je m'explique. Dans ses études sur « l'essence du christianisme », Harnack insiste avec raison sur l'immense importance de la formule qui fut lancée, par les apologètes chrétiens, au début du II e siècle: « Le Logos est Jésus-Christ! » Il faut voir, dans cette formule spéculative^ le point de soudure entre la philosophie néoplatonicienne et le message évangélique. Il y avait là quelque chose d'absolumen 4 nouveau ; car jusqu'alors, et même dans le prologue de saint Jean, le Logos n'était, au fond, que l'un des nombreux prédicats attachés par les chrétiens à la personne de Jésus. Mais à partir du deuxième siècle, on retourne la proposition: ce n'est plus Jésus qui est le Logos, c'est le Logos qui est Jésus ; on ne s'élève plus de l'histoire jusqu'à la philosophie, mais on s'abaisse de la spéculation jusqu'à l'histoire. La vie et la mort du Rédempteur rentrent, désormais, dans un cadre plus vaste, dans un système de cosmologie alexandrine ; les paroles et les actes du Sauveur, en s'emboîtant dans la métaphysique du jour, affermissaient la base ra-

tionnelle du système philonien. Désonnais, la science et la foi étaient réconciliées, le penseur pouvait devenir chrétien.

On s'imagine sans peine la popularité, dans le monde hellène, de la nouvelle formule qui identifiait avec Jésus de Nazareth, le Logos d'Alexandrie, c'est-à-dire, le démiurge créateur, l'être intermédiaire entre l'Esprit pur qui est le bien, et la matière qui est le mal. Mais on se représente aussi, très facilement, la perturbation amenée dans le ciel astronomique des concepts hébreux par l'irruption de la comète philonienne. Jamais les prophètes, jamais les apôtres, jamais le Saint et le Jjiste, lui-même, n'avaient établi cette équation fameuse: l'esprit est à la matière ce que le bien est au mal. Et cependant, par la fausse identification du Logos grec avec Jésus» cette équation mensongère fut incorporée dans le credo chrétien dont elle bouleversa l'économie. Fuir le monde, au lieu de le pénétrer, mater le corps au lieu de le transfigurer, maudire la nature au lieu de la sanctifier, tels furent les méfaits de l'ascétisme. Un spiritualisme mal compris dégénéra en idéalisme abstrait ; et celui-ci, en intellectualisme autoritaire, qui s'éloignait toujours plus de la vie concrète, et qui finit par creuser un fossé profond entre l'Eglise et la civilisation.

Eh bien ! pour combler ce fossé, retournons au Messianisme, c'est-à-dire osons donner son

véritable titre à Jésus, car il n'est pas le Logos de Philon, il est le Messie cTEsaïe. Et ne craignons point d'affaiblir, par là, sa dignité divine ou sa signification mondiale; nous replacerons, au contraire, sa personnalité sous son véritable jour, et sa colossale stature apparaîtra, comme elle apparut, d'ailleurs, sans le secours de Platon, aux premiers chrétiens. Voilà dans quel sens on peut affirmer qu'en abandonnant le Christ ecclésiastique des conciles pour le Christ moral et laïque des Evangiles, le christianisme de demain passera du dogmatisme grec ou idéaliste au réalisme hébreu au scripturaire. Toutefois, en rejetant l'idéalisme ainsi défini, nous ne renonçons pas au spiritualisme authentique, au spiritualisme positif et créateur, tel que nous l'avons caractérisé tout à l'heure, en déclarant que le fondement même du christianisme intérieur est l'attitude personnelle assumée par l'âme individuelle à l'égard du Christ, l'annexion même de notre être moral à celui qui est la Vie, vie qui régénère et ressuscite, en d'autres termes, rédemption.

Et par conséquent, le messianisme n'est pas appelé à choisir entre le spiritualisme et le réalisme. Car, si le vrai christianisme est rédemption* et rédemption par YEsprit de Christ, alors il présente l'admirable union du spiritualisme le plus pur avec le réalisme le plus concret. Au point de vue spiritualiste, il est indépendant de toutes les for-

mes dogmatiques ou ecclésiastiques, philosophiques ou politiques, indépendant des temps, des lieux et des circonstances, planant toujours plus haut que la changeante scène du monde, comme le soleil au-dessus des nuées. Et d'autre part, l'Esprit du Christ étant un esprit rédempteur, un esprit qui s'incarne pour sauver, le spiritualisme chrétien aboutit au réalisme, à l'effort béni pour tout pénétrer, pour tout animer du souffle de Dieu, pour dégager du règne animal le règne humain, et soulever celui-ci jusqu'au règne divin, pour transformer enfin tout l'homme, et par lui la nature elle-même, qui soupire après l'exaucement de l'oraison dominicale, qui aspire après letablisdement du Royaume de Dieu sur la terre.

Cependant, Messieurs, pour caractériser le messianisme, il ne suffit pas d'y voir le passage de l'idéalisme au réalisme, car ce premier mouvement se complète par une seconde tendance que Ton peut définir ainsi : passage du dogmatisme individualiste au dynamisme solidariste. Jtin effet, si le messianisme est rédemption, rédemption par la foi au Christ sacrifié, et rédemption par la collaboration avec le Christ glorifié, alors le messianisme est, tout ensemble, la source de la paix intérieure et la source de l'activité extérieure, à la fois nouvelle naissance et nouvelle puissance, christianisme individuel et christianisme social, absolu

individualisme et socialisme absolu; c'est là sa marque, et son prodige, et sa gloire, et le signe qu'il est destiné à régner, car il a un message pour chacun, sans négliger le message pour tous, et il s'adresse à la collectivité, sans oublier l'isolé, le malade ou le petit enfant.

Ici encore, on nous demandera ce que nous apportons de nouveau. Le communisme, dira-t-on, est à la base des doctrines chrétiennes traditionnelles ; le communisme est le fondement de l'existence divine dans la Trinité ; il est à la racine de l'Incarnation, car le Rédempteur est le grand communiste de l'univers, possédant toutes choses avec Dieu et toutes choses avec l'homme; le rachat de tous les pécheurs par les souffrances de la victime expiatoire suppose le communisme ; et le communisme est à la source de la justification, car je suis justifié seulement quand je consens à vivre du pardon offert gratuitement à la collectivité, (ci. Avant-Garde du 15 octobre 1901. — Article R.

Heath).

Tout cela est exact, Messieurs. Mais alors, comment expliquer la stérilité relative de ces magnifiques doctrines de solidarité, qui se sont épanouies comme de belles fleurs sans fruits? Le dogmatisme n'aurait-il point étouffé la doctrine, et non seulement la doctrine, mais la pratique; puisque les premiers chrétiens avaient organisé In. communauté des biens ? Le messianisme, par cou-

séquemy dans la mesure où il combat le dogmatisme, supprimera l'obstacle principal qui empêchait les vérités évangéliques de fructifier. Et voici, d'ailleurs, les deux notions scripturaires que le néo-christianisme s'efforce de remettre en lumière : la notion solidariste du salut, et la notion dynamique du ciel. ,

En ce qui regarde le salut, nous estimons que le vrai chrétien ne veut pas être sauvé seul.. Au moyen âge, on considérait le monde comme une espèce de souricière où les nouveau-nés étaient introduits à l'improviste, où les humains, par millions, périssaient misérablement, après une strangulation plus ou moins longue, et d'où quelques rares bienheureux s'échappaient, mutilés, pour se réjouir à la contemplation des cadavres de leurs frères. Tel n'était pas l'état d'âme d'un saint Paul, quand il s'écriait, sublime : « Je voudrais être anathème pour mes frères! j> Tous les individus forment un seul organisme ; et l'apôtre ne veut pas être séparé de la multitude. Est-ce là rabaisser l'individu ? Au contraire. L'apôtre l'exalte, dans la mesure où il augmente sa dignité, où il étend son empire. L'individu isolé n'aurait que la valeur d'une unité ; mais l'individu, lié à mille millions d'êtres humains, passés, présents ou futurs, accroît mille millions de fois sa valeur ; la doctrine évangélique de la solidarité, loin de noyer l'individu dans l'ensemble, le soulève

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