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et raffermit par l'élan formidable et l'inébranlable stabilité de la masse. Et voilà pourquoi nous nous intéressons d'autant plus à l'individu, que nous croyons davantage à son indestructible union avec le genre humain universel. On pourrait dire aux protestants contemporains, qui parlent toujours de l'individu et de ses droits : Vous n'y croyez pas encore assez, car vous ne croyez pas suffisamment à la solidarité évangélique.
Cependant, le vœu de l'apôtre ne nous enseigne pas seulement à élargir notre notion de l'individu, il nous invite aussi à modifier notre notion du salut. Car il ne suffit pas d'affirmer que le chr** tien ne veut pas se sauver seul ; il faut ajouter qu'il ne le peut pas. Sans doute, i\ serait criminel d'affaiblir la réalité bénie de ces expériences fondamentales que les chrétiens nomment l'assurance du pardon, la paix de Dieu, l'espérance de la vie éternelle ; tout cela appartient au domaine sacré de la conscience régénérée qui s'épanouit dans la communion du Père, et qui se sait définitivement affranchie du péché et de la condamnation. Et pourtant, nous ne pouvons être sauvés complètement, ni ici-bas, ni là-haut, avant le triomphe universel du Rédempteur. Pomquoi? Parce que, jusque là, le gémissement de saint Paul sera le nôtre : « Je voudrais être anathème pour mes frères ». Supposez qu'un seul homme fût parvenu, depuis l'origine du monde, à ce que nous appelons communément le salut. Supposez-le" iso-
lé, jpour l'éternité, dans un ciel vide où il tera l'unique représentant de Pespèce humaine. Croyezvous que ce survivant solitaire du naufrage de l'humanité jouira de son salut? Il ne se sentira même pas sauvé, et il aura raison. Car le salut est un état de consolation, d'apaisement, de plénitude intérieure, de satisfaction parfaite, quelque chose qui ressemble à l'audition d'un concert sans fausses notes. Mais si tous les êtres humains, sauf moi, se livrent à une effroyable cacophonie, que m'importe, à moi, d'être bon musicien? Plus je connais les lois de l'harmonie, et plus je souffre, d'une souffrance aiguë 4 dans ce tintamarre infernal.
Eh bien! ce qui serait vrai d'un seul élu, reste vrai de tous les élus réunis : aussi longtemps qu'il subsiste des dissonnances dans l'univers moral, ces grincements leur déchirent l'âme et les font sursauter. Ils ne peuvent pas savourer en quiétude leur salut personnel.
Allons plus loin. Même en admettant que cette quiétude leur soit accessible, il faut ajouter qu'une pareille libération intime ne constitue pas tout le salut En effet, d'après l'Ecriture sainte, nous ne pouvons pas, dès ici-bas, posséder le salut totale et nous ne pouvons non plus le posséder, même dans le ciel, avant la fin du monde, c'est-à-dire avant ce triomphe universel de JésusrChrist, qui mettra les âmes en possession d'un organisme glorifié sur
une terre transfigurée- Comprenez bien ces affirmations bibliques. D'après l'enseignement scripturaire, la vraie définition du salut intégral est celleci : une terre nouvelle où la justice habitera, une terre où il rCy aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses auront disparu.
Donc, jusqu'à l'apparition des « nouveaux cieux» et de la « nouvelle terre », nul être humain ne sera complètement sauvé, en ce sens qu'aucun êbe humain, jusque là, ne pourra donner toute sa mesure, et parvenir au parfait développement de son corps, de son âme et de son esprit. Voilà la profonde signification de la résurrection des morts, placée par les écrivains bibliques au moment de la révélation suprême du Messie, quand l'histoire atteindra son but. Cela signifie que l'individu ne pourra jamais s'épanouir absolument, sans un milieu approprié ; et cette atmosphère nécessaire à sa croissance absolue, ce sera une société fraternelle dans un monde rajeuni, le Royaume de Dieu. En définitive, je serai totalement sauvé quand le Royaume de Dieu sera constitué, et alors seulement. Et cela revient à dire : je serai sauvé, quand la volonté du Père sera accomplie sur la terre comme au ciel ; je serai sauvé, quand le Rédempteur aura triomphé de toute résistance ; je serai sauvé, quand l'humanité sera sauvée. Et c'est alors, et alors seulement , que je pourrai cesser de m'écrier : « Je voudrais être anathème, loin de Christ, pour mes
frères! » En résumé, la doctrine de la solidarité évangélique subordonne la pleine réalisation de mon salut personnel au salut des autres.
Vous entrevoyez, déjà, Messieurs, comment la notion solidariste du salut conduit à la notion dynamique du ciel. Au moyen âge, on se représentait, parfois, le séjour des élus comme un jardin fleuri, où les bienheureux jouaient de la guitare en surveillant du coin de l'œil, avec une indicible sensation de sécurité, les tourbillons de fumée qui s'échappaient de l'enfer; aussitôt après leur mort, les croyants montaient au paradis, et les impies étaient jetés au feu. En un mot, le ciel définitif existait, d'ores et déjà, au-dessus de nos têtes, comme un belvédère dont il s'agit, seulement, de découvrir l'escalier, en attendant que cet observatoire disparaisse dans la grande conflagration qui détruira notre globe- Il est vrai que la théologie traditionnelle affirmait un certain nombre de propositions qui juraient avec cette idée d'une complète annihilation de notre monde ; par exemple, elle faisait revenir le Seigneur ici-bas , elle montrait la nouvelle Jérusalem descendant sur la terre, elle dotait d'un corps, lors de la résurrection des morts, des « âmes immortelles » qui jouissaient, cependant, sans organisme, d'une vie d'autant plus heureuse qu'elles étaient plus dégagées de la matièra Mais ces diverses affirmations, qui constituaient autant de points d'attache entré la réalité
actuelle et la réalité future, et qui militaient contre l'hypothèse d'un anéantissement radical de notre terre, n'empêchaient pas le christianisme d'hier de statuer une brusque solution de continuité entre le présent et l'avenir.
Le Messianisme, au contraire, veut revenir aux intuitions bibliques, d'après lesquelles le séjour définitif des rachetés ne sera pas au-dessus de nos têtes ; ce sera la terre actuelle transfigurée. Après tout, si le théâtre de la vie future doit être autre chose qu'un brasier incandescent, autre chose qu'un soleil, il faut bien qu'il soit une planète quelconque; un astre en ignition ne sera jamais qu'un enfer, un ciel sera toujours une planète. Dès lors, pourquoi le ciel de l'humanité ne serait-il pas, un jour, la planète humaine? Aux yeux des prophètes, la destinée de l'homme n'est pas une maison à deux étages superposés, la terre et le ciel, mais un voyage en deux étapes, sur le même plan, ld « siècle présent » et le « siècle futur. » La vie à venir, pour eux, ce n'est pas la vie ailleurs, c'est la vie qui sera, et qui sera sur notre terrei sans quoi l'œuvre de la création se terminerait par une faillite. On s'étonne, souvent, que l'Ancien Testament ne contienne pas une seule description du ciel ; mais chaque fods que les voyants chantent t la terre nouvelle où la justice habitera », la cité sainte épanouie au sein de la paix universelle, comme un nénuphar sur un lac, c'est justement le séjour
définitif de l'humanité délivrée qu'ils nous montrent.
Cet enseignement est-il combattu dans le Nouveau Testament? Jésus et les apôtres ne paraissent pas émus du silence de la Loi, des Psaumes et des Prophètes sur le monde invisible. Il est vrai que le Christ et ses disciples semblent parler d'un ciel, au sens moderne du mot, mais ce ciel ne paraît pas troubler leur conception générale des choses, telle qu'elle devait ressortir, pour eux, d'une étude approfondie des anciens documents hébreux. D'abord, Jésus et les apôtres employaient le langage religieux des Juifs pieux, lesquels évitaient parfois de prononcer le nom de Dieu, et le remplaçaient par le mot ciel ; c'est ainsi que, dans le premier évangile, le plus hébreu des quatre, le Royaume de Dieu est désigné par l'expression : « Royaume des deux ; » c'est ainsi que le fils prodigue, d'après Luc, s'écrie : « J'ai péché contre le ciel. » (Cf. Reinhardt : Kennt die Bibel das Jenseits?) Il y a donc, dans le Nouveau Testament, des passages qui semblent parler du ciel et qui parlent, en réalité, de la royauté divine Mais, dans les textes qui paraissent véritablement désigner le ciel, les écrivains du Nouveau Testament ne semblent pas l'envisager comme la demeure éternelle des rachetés. C'est un ciel provisoire, un ciel d'expectative, en attendant la constitution du Royaume de Dieu sur la terre ; c'est un trait d'union entre
la terre actuelle et là terre future, sans être un but en soi, de même que l'état incorporel de l'être humain, après la mort, n'est qu'une transition du corps animal au corps spirituel. Les écrivains du Nouveau Testament nous parlent d'une maison, d'une récompense, d'un trésor, d'un héritage, d'un salut, qui sont dans le ciel ; mais, dans tous ces passages, le ciel est envisagé comme un simple contenant qui ne s'identifie pas avec son contenu. Ce n'est pas le ciel qui constitue la maison, la récompense, le trésor, mais c'est dans le ciel qu'on trouve, momentanément, ces biens ; de même qu'on y trouve le Messie, en attendant qu'il en sorte, selon cette parole apostolique : « Dieu vous enverra Christ- Jésus, que le ciel doit retenir jusqu'au temps du rétablissement de toutes choses ».
Assurément, Messieurs, le Royaume de Dieu ne sera pas établi sur notre globe tel quel, mais purifié, et modifié par cette révolution cosmique dont les apôtres avaient le pressentiment lorsqu'ils parlaient d'une catastrophe universelle à la fin du monde. Cette révolution cosmique n'a rien d'improbable, puisque tout le système solaire avance vers la constellation d'Hercule, à raison de 650.000 kilomètres par jour, environ. (Cf. Guillemin : Autres mondes). Mais à supposer, même, que notre planète ne pût constituer le séjour définitif d'une humanité corporelle (pas plus, d'ailleurs, qu'aucun des astres qui gravitent dans l'espace), il n'en res-
tera pas moins que notre terre, un jour ou l'autre, sera devenue le ciel, le site prédit de la nouvelle Jérusalem. Cela suffit pour que la conception biblique du ciel soit le couronnement de la doctrine scripturaire de l'Incarnation ; car, si le « Verbe a été fait chair », c'est afin de pénétrer la nature, entière de sa pensée ; si Jésus-Christ n'avait pas pour but la rédemption du monde visible, il aurait pu se borner à travailler pour l'humanité dans le domaine invisible ; mais il a voulu communier avec tout ce qui vit, ici-bas, pour mieux opérer le salut de tout ce qui est.
Ainsi donc, en admettant l'idée que la terre deviendra le ciel, le messianisme ne prétend pas rejeter les prédictions des astronomes relatives à la destruction de notre planète. Toutefois, il convient d'observer qu'elles sont conditionnelles ; elles sont la conclusion d'un raisonnement qui pose, d'abord, la restriction suivante : « Toutes choses restant égales d'ailleurs »• En d'autres termes, les physiciens nous disent : « Dans l'hypothèse où notre globe serait une simple masse matérielle, soumise aux seules lois de la mécanique, voici ce qui adviendrait immanquablement ». Mais si nous introduisons un nouveau facteur dans le calcul des probabilités, l'horizon change. Si nous considérons qu'il y a partie liée entre le navire et son équipage, entre le coursier et son cavalier, entre la terre et ses habitants ; si nous considérons que
l'humanité est douée d'une puissance incalculable de spontanéité dont les manifestations, cachées ou explosives, déroutent les prévisions de la science (puisque le domaine de l'histoire est, précisément, le domaine des choses qui ne se répètent jamais) ; si nous considérons qu'il y a, sans cesse, action et réaction entre notre globe et l'humanité, que la terre forme les corps vivants avec ses productions végétales, et que celles-ci,- à leur tour, sont nourries par les êtres vivants qu'elles s'assimilent; si nous considérons que les échanges entre la terre et l'humanité sont si étroits, si multipliés, qu'elles forment en réalité un même tout, comme l'ensemble organique du corps et de l'âme ; si nous considérons que l'histoire géologique et zoologique de notre planète n'a été qu'une longue aspiration vers l'homme, qu'elle élaborait en son sein, et que l'humanité, d'autre part, depuis qu'elle a vu le jour, s'applique perpétuellement à humaniser notre terre, à la pénétrer de raison, de beauté, à collaborer avec elle dans le laboratoire sacré de la vie, à intensifier les efforts de sa fécondité sublime, à mettre partout, et jusque dans les derniers recoins de la nature inanimée, le sceau de la conscience ; enfin, si nous considérons que le genre humain s'incarne, pour ainsi dire, et toujours davantage, en la terre, et la transforme à son image comme un artiste transforme un lingot brut en une médaille d'or — alors, de ces considérations élémentaires
on osera, peut-être, tirer l'inférence que l'anéantissement pur et simple de notre globe, et cela au moment même où il refléterait l'âme de notre race glorifiée, équivaudrait à l'anéantissement de l'humanité.
Les calculs des astronomes constituent un avertissement solennel ; ils nous montrent à quel effondrement l'humanité abandonnerait notre planète, si elle s'abandonnait elle-même et si, retombant elle-même au niveau de l'animalité, elle restituait la terre spiritualisée à la brutale matérialité du chaos. Mais les calculs des astronomes, malgré leur apparent fatalisme, ne nous prédisent point les destinées de notre globe, au cas où l'humanité consentirait à remplir, intégralement,, sa mission cosmique. Dès lors, sans rejeter l'hypothèse d'une révolution astronomique à venir, il nous est permis d'y voir, non le signal d'une annihilation matérielle pour notre terre, mais l'inauguration d'une ère nouvelle, où la vie totale s'épanouira sur un plan supérieur, comme il en fut, d'ailleurs, aux grandes époques géologiques, degrés successifs d*une élévation progressive.
Vous le voyez, le ciel du messianisme est un ciel en formation, et qui s'identifie, pratiquement, avec une terre glorifiée où s'épanouira toute l'humanité. A l'objection souvent formulée: Où logerez- vous, sur notre globe actuel, la multitude infinie des humains? nous répondons, d'à-
bord, que, pour résoudre ce problème, il faudrait connaître les secrets de la matière et les mysc«*res du corps glorifié; nous répondons, surtout, que la terre céleste ne sera pas, strictement parlant, la terre actuelle. Et à ceux qui nous demandent, alors, comment nous pouvons affirmer que le Royaume s'établira sur notre terre, puisque ce sera une terre nouvelle, nous répondons que le principe de Tunité des êtres et des choses ne réside pas dans la perpétuité des molécules qui les composent. Le moi impondérable fait l'unité de notre organisme matériel, qui n'est qu'un tourbillon de particules changeantes ; et l'humanité collective, à son tour, pourrait constituer l'unité profonde et la continuité morale entre deux états successifs de notre globe (i). Quoi qu'il en soit, la conception dynamique du ciel est plus riche que la conception traditionnelle. Elle n'abandonne aucun des trésors que la chré
(i) M. Elie Gounelle écrit : « Il n'y a point d'apparence, disait Leibnitz, que dans Tordre de la nature, il y ait des âmes entièrement séparées de tout corps. » Mais notre idéalisme solidariste et paulinien ajouterait : « Il n'y a point d'apparence non plus que, dans l'ordre de la nature, comme dans l'ordre spirituel, il y ait une espèce humaine séparée de toute terre. » La terre actuelle peut se transformer, et se transforme effectivement, comme notre corps actuel... Nous pensons que la terre est la forme extérieure, et comme le type voulu, et donc éternel, de l'Espèce. »
A 'os Principes religieux (p. 123).
tienté possède actuellement ; elle ne nous cache pas « la grande nuée de témoins » ; elle ne supprime pas le mystérieux rendez-vous de ceux qui se sont « endormis en Christ » ; elle conserve tout? sa force au cri de saint Paul : « J'ai le désir de m'en aller, et d'être avec Christ » — mais, tout e&i nous gardant nos richesses présentes, la doctrine messianiste du ciel nous en octroie d'autres. Car la conception traditionnelle apparaissait au^c adversaires du christianisme comme un chef-d'œuvre d'égoïsme inconscient, comme une vaste spéculation sur la passion de bonheur qui nous dévore,, comme la promesse d'une immense distribution de « prix de vertu », avec primes assorties pour les divers spécimens de dévouement ; mais la conception biblique de la vie future montre que le ciel définitif n'est pas quelque chose de tout fait, mais quelque chose qui se fait, un état moral et social à l'avènement duquel tous les hommes sont intéressés à collaborer, car la constitution finale du Royaume de Dieu est subordonnée à la libre coalition de tous dans un persévérant effort de solidarité réfléchie, de mutualisme conscient. Songez, Messieurs, à l'état d'âme que développerait, dans la chrétienté, la conviction austère qu'elle a pour mission de préparer le séjour éternel de l'humanité, de faire le ciel définitif; et qu'en négligeant de transformei; la terre, elle retarde d'autant pour elle-même, comme pour le genre humain, l'accotn-
plissement intégral des prophéties et la pleine possession du salut.
Quelqu'un demandera, malgré tout, s'il faut attacher, véritablement, une importance primordiale à cette affirmation : la Terre deviendra le Ciel.. Non, si Ton se place au point de vue de la vie intérieure : la conversion et la sanctification, la consolation dans l'épreuve et l'espérance dans la mort sont des biens qui s'acquièrent en Dieu, indépendamment de nos théories sur le monde. Mais si le chrétien n'est pas un Robinson Crusoé dans son îlot, s'il est membre d'un corps qui est l'Eglise, et si l'Eglise idéale est le levain qui doit faire lever la pâte humaine jusqu'à rétablissement du Royaume! de Dieu sur la terre, alors il n'est pas indifférent de savoir si notre planète est vouée, oui ou non, à une destruction "totale au profit d'un ciel indéfinissable. Car, aussi longtemps que la croyance populaire opposera la terre au ciel, comme l'ombre à la réalité, jamais les chrétiens ne comprendront que leur devoir primordial est de travailler, ici-bas, à l'avènement du Messie ; ils continueront à se figurer que le Royaume de Dieu est un paradis invisible, et que, pour le « chercher premièrement » — selon la recommandation du Sauveur — il faut s'arracher à la préoccupation des choses visibles. Or, c'est le contraire qui est vrai ; « chercher premièrement le Royaume et la justice de Dieu, » c'est chercher avant tout la transformation de la
société et de la nature au profit du Fils de l'homme. Le jour où l'Eglise admettra que la terre doit devenir le ciel avec notre collaboration consciente, et que nous perpétuons gratuitement le provisoire, (dans le ciel actuel et sur la terre présente) en négligeant de préparer l'avènement du Christ — alors l'Eglise verra pourquoi « le second commandement est pareil au premier ». Jusque là, elle aura beau multiplier ses appels aux âmes, elle restera partiellement responsable du matérialisme qui envahit l'occident ; car ce matérialisme est une réaction inévitable contre l'idéalisme superficiel de notre théologie sans lien avec la réalité. Aujourd'hui, des millions d'êtres humains, affranchis de toute attache avec l'Eglise, et parfois même avec toute religion, vivent et meurent dans cette espérance ; la Terre deviendra un séjour de beauté, de justice et d'amour. Pensons-nous qu'ils écouteront notre évangile, si nous leur apportons une prétendue « joyeuse nouvelle » qui obscurcit cette vision magnifique?
Nous voilà parvenus à la fin de notre deuxième partie, la plus importante et la plus délicate. Dans une première partie, intitulée désaveu, j'ai montré que la réforme du christianisme devait commencer
par une protestation contre le dogmatisme du passé. Puis, dans la seconde partie, j'ai insisté sur l'urgence d'un retour au Messie, car le christianisme, c'est Christ ; et, prenant la formule : « retour au Messie », je Tai précisée en parlant d'un retour au Messianisme, (i) Le passage du cnristianisme traditionnel au messianisme sera le passage du dogmatisme grec ou idéaliste au réalisme hébreu ou scripturaire ; et ce sera, en même temps, le passage du dogmatisme individualiste au dynamisme solidariste; sous ce dernier titre, il faut comprendre la notion solidariste du salut, et la notion dynamique du ciel... Je vous demande pardon, Messieurs, de ce vocabulaire barbare ; mais il faut bien,
(i) Est-il besoin d'affirmer qu'en parlant ainsi, je n'ai pas la naïveté de croire qu'on peut recommencer l'histoire ? L'humanité n'est pas munie du mécanisme nécessaire pour faire machine en arrière. Comme l'enfant dans le sein de sa mère, elle est engagée dans une évolution que rien ne saurait plus arrêter. La tâche de la génération actuelle n'est donc pas de reculer de 2000 ans, pour tâcher de revivre un passé disparu, maïs bien d'appliquer aux circonstances présentes les principes de vie qui, jadis, formèrent l'Eglise, puis le christianisme, et qui, aujourd'hui, porteront sans doute, avec la même légitimité, des fruits en apparence très différents. En pariant de « messianisme, » je ne fais pas de la paléontologie, je n'essaie pas de reconstituer une faune évanouie ; je regarde, au contraire, vers l'avenir ; et, pour faciliter la marche en avant, j'essaie de dégager l'Evangile des associations d'idées liées, historiquement, au terme de christianisme.
dans une récapitulation, renoncer aux images, pour employer des termes précis. D'ailleurs, les idées que j'ai eu le privilège d'exposer devant vous sont parfaitement simples et concrètes, et l'impression qui doit s'en dégager pourrait se résumer en ces mots : Dieu convie ï humanité à collaborer avec son Christ four V établissement du Royaume céleste sur la terre. Dans toutes les chaires évangéliques, on prêche que Dieu ne veut pas, et ne peut pas, sauver l'homme sans lui. Cela est plus vrai, plus solennellement vrai, que nous ne le pensons. Car cela signifie, en définitive, que l'œuvre douloureuse et sacrée de la rédemption continuera de traîner, misérablement, en longueur, aussi longtemps que les disciples de Jésus maintiendront la possibilité d'un plein salut individuel en dehors du salut social.
Et. ceci m'amène à légitimer en peu de mots, pour terminer, la troisième partie de notre présente étude, intitulée : Un programme. J'ai dit que le christianisme de demain" serait caractérisé par un désaveu, un retour au Messie, et un programme. Le retour au Messie implique une réforme dogmatique; le programme implique une réforme éthique ou morale. Et voici ce qu'il faut entendre par là.
Malgré les gémissements de ceux qui regrettent le bon vieux temps, il est constant que l'humanité occidentale a élaboré, pendant les cent cinquante
dernières années, un idéal moral qui constitue un progrès sans précédent, ici-bas, dans les annales de la conscience collective. Comme je le rappelais en commmençant, sous l'influence de « l'Esprit qui souffle où il veut, » les idées de liberté, de justice, de pitié, de solidarité, ont pris une force et un éclat inconnus des âges précédents ; c'est une constellation nouvelle au ciel de l'Europe, et que rien, désormais, n'éteindra. L'Eglise, malheureusement, n'a pas su apprécier ce mouvement des esprits et des âmes à sa juste valeur ; elle a souri de ce qu'elle appelait la menue monnaie de sa pièce d'or : la charité, et tandis qu'elle se cantonnait dans le domaine de la bienfaisance pratique, elle ne s'est pas aperçu qu'on élaborait, à ses côtés, toute une philosophie morale et sociale, à la fois scientifique et vivante, qui transformait la mentalité moderne. Tandis que les travaux convergents du XIX e siècle mettaient en lumière l'interdépendance des problèmes ou des situations, et montraient la quasi-impossibilité de libérer intellectuellement ou moralement l'individu, sans l'affranchir économiquement, l'Eglise demeurait à dessein confinée dans son îlot du spiritualisme pur, et continuait de prêcher les « âmes immortelles ». Et cependant, l'influence d'une pareille prédication sur le siècle allait diminuant de jour en jour, et les choses en sont venues au point que l'on peut compter d'un coup d'ceil, chaque dimanche, dans beaucoup de sanctuaires
européens» les rares hommes qui s'y égarent encore. Eh bien ! le néo-christianisme aspire à faire cesser le discrédit où le message évangélique est tombé, et pour cela, il veut élargir le champ d'action qui appartient, légitimement, à l'Eglise du Messie. Ne croyez pas, toutefois, que le messianisme cesse d'accorder une importance primordiale aux préoccupations spirituelles; seulement, pour lui, toutes les questions sont des questions spirituelles; toute émancipation politique, toute réforme sociale, sont, à ses yeux, des avenues qui mènent iau salut de l'âme, en libérant l'individu des entraves qui l'empêchent de relever la tête- Autrefois, la morale se mouvait dans un cadre ecclésiastique ; demain, elle va se mouvoir dans un cadre économique. La chrétienté est à la veille d'une immense découverte : c'est que l'Esprit du Messie réclame, aujourd'hui, des chrétiens la solution du problème dé la propriété. Apres les progrès scientifiques et industriels du XIX e siècle, l'existence du paupérisme européen est une tache beaucoup plus sombre que celle de la peste noire au moyen âge. (i) Un interdit pèse sur la chrétienté; car elle n'a pas pris au sérieux l'abolition de la misère. Et quand elle consentira, enfin, à regarder le monstre en face, elle comprendra que son existence est inti-
(i) Cf. notre brochure : Quelques remarques sur Je paupérisme (1903).
mement liée à l'anarchie de la production, à l'anarchie de la compétition, à l'anarchie de la répartition ; elle verra, peu à peu, se dégager d'un brouillard complaisant le véritable état des choses dans nos pays dits chrétiens, et elle s'apercevra que le régime lui-même du salariat est désormais condamné devant la pensée, devant la conscience, et devant l'histoire.
Quelle est, en effet, la tendance indéniable, la divine logique des événements, en Occident, depuis l'époque où le dogmatisme dominait en tyran?
Alors le pouvoir ecclésiastique imposait, par la force, le collectivisme des pensées, le communisme des opinions, tandis que, dans le domaine matériel, l'individualisme régnait sans conteste. Actuellement, au contraire, on reconnaît, de plu» en plus, les droits de l'individualisme intellectuel, tandis que s'affirme, toujours davantage, le devoir de socialiser les moyens physiques de l'existence Ce n'est pas la suppression de toute propriété individuelle, car la propriété est le corollaire de la personnalité ; mais c'est une autre forme de la propriété, son extension à des êtres humains qui, par là même, deviendront des personnes, en parvenant à l'indépendance, ce qui prouve bien que le problème économique est, dans le fond, un problème spirituel. Et d'ailleurs, la nouvelle notion du salut solidaire aboutit, nécessairement, à une autre notion de la propriété individuelle. Car, lorsque
saint Paul s'écrie: « Je voudrais être anathème pour mes frères! » il déclare, par là, qu'il ne se considère pas comme le propriétaire exclusif de son propre salut, qu'il ne veut point le monopoliser : ou bien il partagera ..avec les autres, ou bien il renoncera à cette possession, Il y a là quelque chose d'absolument nouveau dans l'histoire des idées morales, et il est grand temps que les chrétiens s'en aperçoivent.
Vous le savez, Messieurs, constater que le christianisme d'hier ne s'est point préoccupé du problème économique, ce n'est pas lancer une accusation inconsidérée, c'est souligner une attitude volontaire et dont il se glorifie. Un historien bien qualifié pour caractériser l'œuvre propre accomplie par les différentes sections de l'Eglise universelle, le professeur Harnack' s'est exprimé ainsi : « A l'actif de YEglise des premiers siècles, il faut inscrire d'abord sa lutte victorieuse contre le culte de la nature, le polythéisme, et la religion politique; ensuite, contre une philosophie dualiste de la religion. A l'actif du christianisme grec, il faut inscrire la destruction du paganisme dans l'Europe orientale, et son union si intime avec les peuples, que ceux-ci n'ont plus distingué entre leur patriotisme et leur piété. A l'actif du christianisme romain, il faut inscrire l'éducation des peuples romano-germains, et la résistance de l'Eglise aux empiétements de l'Etat sur le domaine spirituel. A
r-actif du christianisme protestant, il faut inscris son mouvement réformateur, en ce qui regarde la doctrine du salut, et son mouvement révolutionnaire, en ce qui regarde la doctrine de l'Eglise » (Joe. cit. p. 122, 136, 153, 168). Vous le voyez, l'œuvre du christianisme d'hier a été philosophique, dogmatique, ecclésiastique, voire politique; elle a été, aussi, religieuse, et c'est là sa gloire; mais elle n'a pas été sociale, au sens actuel du mot ; les temps, sans doute, n'étaient pas mûrs. Toutefois, constater la chose, Messieurs, je l'ai dit et je le répète, ce n'est pas refuser son hommage aux prodiges de la charité évangélique sur le terrain qu'elle s'était choisi. Lorsque nous parlons de la tâche nouvelle qui incombe au christianisme du XX e siècle, dans le domaine économique, bien des gens ressentent mes paroles comme autant de soufflets immérités à Vincent de Paul ou Wilberforce, John Bost ou Georges Muller. C'est bien mal comprendre notre point de vue.
Ce que nous déclarons, c'est que le messianisme contemporain, sous la pression de l'Esprit, du Christ, est obligé de prendre, à l'égard des problèmes sociaux, une autre attitude que les chrétiens d'hier, fussent-ils Luther ou Calvin. Savezvous comment ces deux géants de la foi commentent la requête de l'oraison dominicale : « Donnenous notre pain ? » Calvin raisonne comme si le texte était : Donne-moi mon pain. Et il se deman-
de alors, inévitablement, comment un riche peut prononcer pareille prière. La réponse est aisé*», affirme-t-il, car, en offrant cette requête (tandis que ma maison est remplie de provisions), je confesse^ tout simplement, que, sans la bénédiction de Dieu, mes aliments « s'en iront en fumée » ou « perdront la vertu naturelle de me nourrir ». (Commentaires). Il échappe à Calvin que le terme important, c'est le mot nous, et que, plus on est riche, plus ce mot nous revêt une signification tragique sur les lèvres de celui qui se sent appelé à fournir de pain les affamés. Quant à Luther, il écrit :
« L'homme ne vit pas seulement de pain. S'il a peu à manger, eh bien! une pauvre bouchée Je fortifiera autant qu'un banquet de roi. Et ce qui est vrai de la nourriture, est vrai du vêtement ; le croyant aura toujours de quoi se couvrir: les feuilles des arbres deviendraient plutôt des manteaux, ou ses habits ne s'useraient jamais! » (Evangelien- Auslegung i. 150). Ainsi, Luther semble d'abord blâmer la préoccupation du pain quotidien (ce qui serait stoïque, d'ailleurs, car il avait souffert de la faim, dans son enfance). Et ensuite, voyant qu'il est obligé de prendre à la lettre la requête que Jésus enseigne aux hommes, le réformateur ne s'aperçoit pas qu'en demandant « notre pain quotidien » c'est-à-dire le pain pour tous, nous formulons une prière qui ne peut pas être exaucée dans l'état présent d'anarchie économique. Au
lieu de cela, Luther s'ingénie à prouver, contre l'évidence, que les fidèles mangent toujours à leur faim ; il est bien clair qu'une pareille déclaration n'était pas faite pour secouer la torpeur des possédants, à l'époque de la Réforme.
Les vrais précurseurs du christianisme social étaient les anabaptistes, non pas les anabaptistes visionnaires et violents, mais ceux de la première manière, ceux qui prohibaient le serment et l'usage des armes, qui mettaient en commun leurs biens, et qui fondèrent, en Moravie, une société fraternelle où Tolstoï aurait volontiers vécu. Mais les anabaptistes furent combattus par les chefs de la Réforme. Et nous venons de surprendre, sous la plume d'un Luther ou d'un Calvin, des raisons qui expliquent la persistance inouïe du paupérisme sous l'aile tutélaire de l'Eglise.
Messieurs, l'heure a sonné de rompre a*ec ces errements. Et voilà pourquoi il faut que le christianisme donne, enfin, connaissance de son programme d'action, s'il en a un. L'avenir est aux collectivités humaines qui s'efforcent d'appliquer, méthodiquement, un programme rationnel d'action intensive et extensive. En ce moment, il n'y a que deux programmes qui méritent ce nom, en occident : le programme clérical ou conservateur, et le programme socialiste ou révolutionnaire.
Mais où est le programme évangêlique, à la fois religieux et laïque, conservateur et révolutionnaire,
où est le programme du christianisme social ? Où et quand les corps officiels de nos églises ont-ils pris ouvertement position, dans leurs catéchismes, leurs symboles, leurs mandements, contre le militarisme, par exemple, et le paupérisme, contre le régime de la paix armée et de la concurrence illimitée ? On ne peut que rougir de honte et trembler de crainte, à la pensée que l'Eglise évangélique abandonne aux jésuites et aux athées le soin d'élaborer le programme des temps nouveaux.
En serait-elle incapable? Mais non, puisqu'elle s'est enfin élevée, avec V Alliance êvangêlique> à la notion de l'internationalisme chrétien ; puisqu'elle sait élaborer le « Programme des réunions de prières pour la première semaine de janvier ». Féconde et sublime initiative, si ce programme était la mise en œuvre, sur le terrain spirituel, d'un plan concerté d'action dans le domaine pratique! Toutefois, ce programme est encore si peu dominé par la conception biblique du Royaume de Dieu, que les destinées futures d'Israël n'y figuraient point, en 1901, parmi les sujets de méditation qui s'imposent à la chrétienté. Pendant que les peuples chrétiens ensanglantaient l'Afrique et l'Asie, les péchés qu'on leur mettait sur la conscience étaient mystiques : c propre justice, tiédeur, relâchement dans la prière ». A l'heure où la famine tuait des millions d'humains en Extrême- Orient, où la misère empoisonnait des millions
d'existences en Europe, nous étions conviés « à rendre grâces pour les bienfaits temporels et spirituels que Dieu nous a accordés ; sans oublier les nombreux sujets d'encouragement qui ont marqué la fin du XIX e siècle ». Au moment où un général français expédiait, à son gouvernement, (i) les ballots de trésors dérobés aux Chinois, on nous invitait à prier « pour l'armée, la marine, et le maintien de la paix au dehors ». Pendant que l'Angleterre écrasait le Transvaal et ruinait les Indes, que la Russie étranglait la Finlande, que la Turquie saignait l'Arménie, que les Etats-Unis dévastaient les Philippines, que la France dépeuplait le Soudan et opprimait les Malgaches* la chrétienté devait prier « pour que les bonnes relations que l'Exposition a contribué à établir entre les nations, s'affermissent toujours plus. » Il est vrai qu'on nous exhortait à prier pour le triomphe de l'arbitrage international, et pour une « pros- • périté extérieure fondée sur la justice », mais pourquoi ne pas mentionner le devoir d 'une prospérité intérieure établie sur l'équité, sur la suppression de cette guerre civile qui se nomme !a concurrence (telle qu'elle est pratiquée), et sur !a victoire de la coopération remplaçant l'anarchie? La « jeunesse actuelle » comprendrait, alors, qu'elle n'est pas seulement menacée par le « double
(O Qui, d'ailleurs, a refusé le cadeau.
péril du scepticisme et de l'immoralité » (selon la formule de l'Alliance évangélique,) mais par le péril ploutocratique, militariste et clérical, par le christianisme déchristianisé.
Ce vaste « Programme de prières », élaboré pour la chrétienté universelle par une Commission qui représente les chrétiens du monde entier, cet émouvant appel à toutes les énergies spirituelles des vrais disciples de Jésus, aboutit, en définitive, à démontrer la justesse de cette affirmation navrante : l'Eglise n*a point de programme.
Le messianisme élabore le sien. Un des nôtres, le pasteur Gounelle de Roubaix, a publié, récemment, YEsquisse d'un programme commun au christianisme social et au socialisme idéaliste. {Revue du christianisme social, octobre 1901). Ce n'est là qu'une indication ; mais c'est un signe des temps qui a sa valeur. Car, lorsque l'Eglise messianique aura son programme, on sera obligé de compter avec elle dans les grandes batailles imminentes pour la justice ; elle reprendra, comme au moyen âge, mais sûr un autre terrain, l'influence qui lui revient, elle redeviendra une personne morale- Et alors nous lèverons la tête, et nous dirons aux hommes d'avant-garde: Ce n'est pas à nous de passer au socialisme, c'est à vous de passer au messianisme! Car le messianisme est la synthèse du christianisme et du socialisme. Un messianisme sans Messie, c'est un corps
sans tête, voilà le socialisme ; un Messie sans messianisme, c'est une tête sans oorps> voilà le christianisme traditionnel. Et par conséquent, ce qui manque au socialisme, c'est d'apercevoir la royauté du Christ, c'est-à-dire la valeur universelle de sa personnalité centrale au sein de la race humaine ; et ce qui manque au christianisme, c'est d'apercevoir le royaume du Christ, c'est-à-dire la portée économique, sociale et politique de sa pensés, son programme rédempteur de libération cosmique intégrale.
A nous d'opérer la synthèse nécessaire entre les deux moitiés de la vérité. Ce sera l'œuvre du messianisme. Alors l'ère de l'enthousiasme commencera, et les évangélistes connaîtront les succès des apôtres et des réformateurs ; alors ils seront persécutés, mais ils marcheront d'un pas ferme à travers l'Europe, comme le moissonneur à travers les blés mûrs. Certes, nous croyons à la puissance du péché; mais où le péché abonde, la grâce peut surabonder!
Toutefois, Messieurs, pour préparer cette révélation bénie de Jésus-Christ aux multitudes, il faut que le Précurseur fasse l'œuvre qui lui incombe, il faut que Jean-Baptiste prêche la repentance aux églises. Et c'est là, actuellement, la mission austère du messianisme. Car nous ne rejetons pas l'Eglise! Nous l'aimons^ nous saluons en elle, quand elle se réunit autour de la table sainte pour
commémorer le triomphe de la solidarité rédemptrice, nous saluons dans l'Eglise le milieu social par excellence. Mais plus nous croyons à sa valeur et à son rôle prédestiné, et plus nous estimons qu'il faut prendre peine pour la purifier, l'orienter et l'inspirer.
Et maintenant, j'ai terminé. Peut-être avaisje trop présumé de mes forces ou de votre patience. Il me reste à vous demander votre indulgence. Il me reste, aussi, à vous rassurer sur mes intentions ; car je ne tiens pas au terme de messianisme, pourvu que la chose existe ; je ne prétends pas supprimer le mot de christianisme, et je l'emploie uniquement pour augmenter la clarté de l'argument par la précision du vocabulaire, (i)
(i) On peut objecter à l'emploi du mot messianisme le fait qu'il est incompréhensible, ou qu'il a un sens déterminé dans les manuels d'histoire de l'église, ou qu'il peut soulever certaines appréhensions, dans une démocratie, par ses attaches à la notion théoçratique d'un royaume de Dieu. Tout cela est juste, mais chacune de ces critiques frappe également le terme grec de eliristianisme ; je me borne à le retraduire en hébreu. Il est bon que les chrétiens sachent de qui ou de quoi ils se réclament, étymologiquement, en se réclamant du christianisme, c'est-à-dire du messianisme. — Le terme de christianisme est donc deux fois vieilli, soit qu'on l'envisage sous les couleurs dont l'histoire ecclésiastique l'a décoré, soit qu'on retrouve sa nuance juive originale. Cette double constatation est libératrice des esprits ; elle permet aux disciples de Jésus d'agir et de penser avec une pleine indépendance.
Il est vrai qu'il serait psychologiquement insensé d'évangéliser
— igo —
Comme vous avez pu le constater, le messianisme ne veut rien abandonner du patrimoine proprement religieux que le christianisme lui a légué ; non seulement il intensifie la valeur de la nouvelle naissance, en subordonnant la réalisation du salut général à l'accomplissement des rédemptions particulières, mais encore il croit que Jésus, en nous recommandant de chercher premièrement l'avènement du règne de Dieu sur la terre, nous a indiqué le plus court chemin de Tégoïsme a la fraternité, du péché à la sainteté, de la mort à la vie éternelle. Donc, loin de méconnaître les droits d'un évangile purement spirituel, nous aspirons au jour où une telle prédication sera logiquement possible et pratiquement efficace; mais, pour hâter ce jour, il faut d'abord donner sa place à l'Evangile social.
Enfin, Messieurs, et surtout, il me reste à m'éle-
nos foules modernes sous le patronage du . . . messianisme ! Aussi bien, ce terme n'est-il pas destiné à franchir les bornes de nos églises. Mais là, il peut être compris, avec un peu d'attention. Les souvenirs bibliques sont assez forts dans nos auditoires protestants, pour qu'on puisse travailler à secouer l'apathie des chrétiens traditionnels, en les obligeant à voir le sens du titre qu'ils revendiquent, condition préalable d'un profond réveil moral et social dans nos paroisses. Certes, mon vocabulaire prête à sourire; mais je l'emploie, faute de mieux, par nécessité pédagogique de propagande. Il y a des mots qui groupent des idées , comme un drapeau rassemble des hommes.
— igi —
ver avec vous bien au-dessus des formules et des systèmes, bien au-dessus du christianisme individualiste ou social, jusqu'à Celui dont nous allons célébrer, à Pâques, la mystérieuse glorification, Jésus le Christ, notre espérance, Fils de l'homme et Fils de Dieu, dont notre terre a bu le sang et dont notre globe affranchi portera le trône.