‹ La fin d'un mondeChapitre 12 sur 54 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

l'héritier

Ceux qui attendent leur tour. — Ce que fut vraiment la Révolution française. — Les formules acceptées. — La terre aux paysans. — A qui profita la Révolution. — Ce que disait le grand-père de certains conservateurs. — Les souvenirs de village. — Pourquoi Thistoire sociale de la Révolution n'a jamais été écrite. — Les représentants de la Bretagne catholique et monarchiste. — Les Gadoudal. — Un barde. — Les Caradec, les Martin d'Âuray et les Lamarzelle. — Biens d'émigrés et biens d'Eglise. — L'ironie des choses.

Autour du lit de pourpre et de fumier où se meurt cette société en décomposition, le Peuple attend. Bien convaincu que tout sera à lui quelque jour, il est plus gouailleur que violent, moins pressé qu'on ne le croirait ; il montre, au contraire, une certaine patience narquoise — une patience d'héritier...

Sous quelle forme se produira la liquidation 7 Que sortirat-il du chaos au milieu duquel un monde, que Ton connaît trop bien pour admettre qu^il puisse vivre, se heurte à un monde qu'on ne connaît pas encore, qu'on ne voit jusqu'ici qu'à l'état nébuleux 7 Quelles sont au fond les chances d'avenir, les doctrines exactes et la valeur pratique des systèmes par lesquels les socialistes prétendent remédier à ranarchie actuelle ¥

ir -i .

LA FIN d'un MONDB

Telle est l'étude que nous nous proposons en commençant cet ouvrage.

Une semblable étude n*est point facile et risque beaucoup de ne plaire à personne.

Plus encore que les socialistes sincères, les conservateurs y trouveront à reprendre. On ne peut imaginer, en effet, les préjugés, les ignorances, les illusions qui régnent dans les classes élevées sur tout ce qui touche aux questions sociales. On ne peut imaginer surtout quelle idée se font de la propriété des gens qui ont assisté à tant d'écroulements et qui se figurent que la propriété, du moins celle qu'ils possèdent, est une institution sacro-sainte assurée de résister à tout.

Cette conception de la propriété, ajoutons-le, est toute nouvelle et ne ressemble à rien de ce qui s'est vu dans le passé.

La propriété, ainsi que nous le démontrerons plus loin, n'a jamais été un dogme comme on le croit aujourd'hui ; c'est un des modes d'organisation de la société, un des moyens de remplir la loi primordiale, la loi vitale, la loi d'une existence équitable pour tous, d'assurer le droit de tous les hommes à vivre de leur travail.

Pour l'Eglise, la propriété individuelle a toujours été une simple délégation d'usuiruit dans le régime divin. L'Eglise a assigné des règles à l'exercice de cette délégation ; elle y a attaché des devoirs; elle a veillé soigneusement, en interdisant l'usure et ce que les Pères de l'Eglise appellent « l'exécrable fécondité de l'argent », à ce que cette propriété ne dépassât pas certaines limites et ne devînt pas envahissante.

Ceux qui, témoins de l'effroyable désordre qui règne partout aujourd'hui, se préoccupent de réorganiser la société sur de nouvelles bases, sur des bases plus rationnelles et plus justes, ne sont donc point des ennemis du repos public qu'il faut tenir à distance comme ces vagabonds armés de gros bâtons et porteurs de longues barbes contre lesquels on fait aboyer les chiens. Ily a parmi eux, sans doute, des égarés, des haineux, des esprits faux, mais le but poursuivi par les

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socialistes de bonne foi est très noble et leur œuvre est très nécessaire.

Les baussements d'épaules auxquels se livrent les conservateurs bourgeois et les clameurs d'indignation qu'ils poussent, dès qu'on discute le principe de la propriété, sont d'autant plus extraordinaires que la Bourgeoisie vit en grande partie sur la plus monstrueuse, sur la plus brutale, sur la plus sanglante expropriation que le monde ait jamais contemplée. Les bourgeois que le seul mot de nationalisation du sol font bondir, oublient que cette nationalisation a déjà eu lieu en ce siècle. Seulement, loin de profiter à tous, ce qui n'eût pas excusé les conditions affreuses dans lesquelles elle s'est produite, cette nationalisation a profité uniquement k la Bourgeoisie, ce qui devrait empêcher les bourgeois de protester si haut.

Il n'y a pas encore cent ans qu'on a appliqué dans la France entière les théories qui, formulées par les Anarchistes d'aujourd'hui, semblent horrifîques aux plus indulgents. On a mis en prison de bonnes gens qui, pour la plupart, n'étaient même pas nobles, qui ne jouaient aucun rôle politique, parfois des vieillards presque en enfance, des fillettes de seize ans; on les a ajustés sur la planche, on leur a coupé le cou et l'on a pris leurs biens, leurs meubles, leur argenterie, leurs maisons, leurs prés, leurs bois...

Evoquez le souvenir des conquêtes qui ont arraché un peuple de ses foyers pour y introduire de nouveaux venus, vous ne trouverez rien d'aussi complet, d'aussi implacable, d'aussi radical. Cherchez maintenant quelque ouvrage qui vous donne des détails sur cette colossale substitution de ceux qui n'avaient pas à ceux qui avaient et vous rencontrerez le néant. C'est à peine si vous recueillerez quelques lignes par-ci par-là.

Rien peut-être n'explique mieux que ce silence l'invisible et presque inconsciente solidarité qui unit les membres d'une même classe. On a écrit sur la Révolution plus de li\Tef

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qu'Omar D*en a brûlés dans la bibliothèque d'Alexandrie; on a discuté à perte de vue sur les moindres journées de cette époque tragique, sur le temps qu'il faisait au 9 Thermidor et Bur le nombre des bouteilles qu'Henriot avait bues ; on a recherché si c'était Barbaroux ou Buzot qu'aimait M*"" Roland; on a disserté sur les mœurs, les discours, la couleur des cheveux des moindres personnages révolutionnaires ; on n'a presque rien imprimé sur l'immense mouvement des biens nationaux. La classe lettrée, à peu près tout entière, était indirectement mêlée à cette opération et elle n*en a jamais parlé à fond. Pendant quatre-vingts ans on a fait le silence.là.dessus.

Il y a plus, on a accepté comme paroles d'Evangile cette formule à laquelle j'ai cru moi-même : « La Révolution a rendu la terre aux paysans I » Ceci est absolument faux et les publicistes socialistes, comme les économistes officiels, sont d'accord maintenant pour reconnaître l'inexactitude de cette affirmation. « Letrosn^ nous apprend, dit Michelet, que lorsque Turgot prit le ministère, le quart du sol appartenait aux laboureurs. » Or, aujourd'hui, d'après toutes les statistiques, les petits cultivateurs ne possèdent pas le huitième des terres cultivées *.

La vérité, écrivent les auteurs de la Question agraire^ MM. R. Mever et G. Ardant, la vérité est aue la Révolution française n a ni créé la petite propriété, ni aétruit la grande ; elle a ruiné des grands propriétaires, mais elle a fait sortir des rangs d'une autre classe sociale des hommes qui ont acquis les anciennes seigneuries ou constitué, à force d'argent, de nouveaux domaines. A la noblesse territoriale a succédé la bourgeoisie foncière. La première n'était investie

* Voir Chirac : la Prochaine Révolution et la Revue socicUitte iu 15 février 1887.

Sur 14 millions de cotes, 61 p. 100, c'est-à-dire 8,600,000. n'embrassent qu'une contenance de 2,574,589 hectares de sol imposable sur 49,388,304 hectares de contenance totale , soit les 5,19 p. luO, tandis que la grande propriété de 50 hectares et au-dessus avec 122,000 cotes englobe près de 18 millions d'hectares, soit plus des 35 p. 100 de territoire national cultivable. Toubeau, dans son Impôt métrique et .le journal la Terre aux

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qne da dominium directum, la seconde jouît aassi (tq nvminium utile. D'ailleurs, aux biens des nobles, celle-ci a ajouté une grande partie des terres de main-morte, et depuis un Biècle elle a encore arrondi sa possession de nombreux champs achetés aux paysans. En l'absence de statistique on peut constater ce dernier fait par de nombreuses observations particulières.

Ainsi la grande propriété occupe aujourd'hui une surface plus grande qu il y a cent ans, et le droit de ceux oui la détiennent a un caractère plus absolu et plus trancné qu'il n'a jamais eu depuis l'époque romaine ^.

Paysans (rédacteur es chef Maurice^ 1885), nous donnent U tableau suivant :

Terres n'appartenant pas à ceux qui les cultivent :

Bois, forêts, landes, marais, terrains en friche,

pacages, pâturages 16 millions d'itectarei.

Terres cultivées par des métayers 4 —

Terres cuiti\ees par des fermiers locataires. . 12 —

49,000 prupriétéfl de plus de 100 btxtares, cultivées, quand elles le sont, par des salariés. IS —

Maisons et bâtiments, vergers, pépinières,

jardins i .—

Total, 45 millions d'hectares à défalquer de 49 millions; reste pour les petits propriétaires cultivateurs, 4 millions d'hectares.

La part des petits cultivateurs serait donc de moins d'un neuvième.

* L'auteur d'un volume d'un haut intérêt, la Réforme agraire et la misère en France^ M. Fernand Maurice, réfute, presque dans les mêmes termes, la légende de la terre donnée aux paysans par la Révolution :

c Telle qu'elle se présentait avant 89 , dit-il, telle nous retrouvons la terre un siècle après. Le tout petit cultivateur a conservé sa chaumière, le jardin qui l'entourait ; à cela s'est borné le progrès. Les 3,500,000 autres ouvriers agricoles employés dans les fermes, les parcs, les jardins des riches n'y ont pas même gagné d'avoir une habitation à eux, si misérable que puisse être la bicoque, car il ne faut pas oublier qu'à côté des 3,400,000 petits propriétaires de moins de 5 hectares obligés, pour la plupart, de travailler chez autrui, l'agriculture emploie encore 3,500,000 travailleurs, véritables pro> létaires ceux-là, ne possédant que leurs bras pour subvenif à leur existence et à celle de leur famille. Ainsi s'explique l'émigration des ouvriers des campagnes, l'abandon du travail de la terre, émigration qui se chilTre en cinquante années, de 1831 à 1881, par un transport à la ville de 6 millions d'individus, m

La Révolution, cependant, n'aura pas été inutile à tout le mond« puisque, d'après M. Fernand Maurice, les Rothschild possèdent 200 mille hec ares de terre en France.

La vente des biens nationaux fut une opération d'agiotage faite par les hommes au pouvoir. Ils achetaient presque au tas les innombrables papiers-monnaie de la Révolution : assignats, bons du quart, de trois quarts, des deux tiers, bons d'arrérages, bons de réquisitions et, en échange, ils acquerraient des domaines magnifiques ^

Dans les villages le Jacobin en vue, tabellion, clerc de procureur ou d'huissier, homme d'affaires, ancien intendant du château était le maître absolu. Le désordre, qui est encore masqué aujourd'hui par quelques apparences, était alors au complet. Ce que Taine a appelé « l'anarchie spontanée » régnait partout. Dès le mois de septembre 1793 il n'y avait plus une autorité en France capable de fournir et de vérifier un compte ■•

* Le papier-monnaie était tombé rapidement à 1 p. 100 de sa valeur nominale. A la fîn, le louis était coté deux mille quatre cents livres. « Comment, dit Ramel qui dirigea les Finances sous le Directoire, estimer la masse des biens nationaux, comment supputer le prix qu'on en a retiré lorsqu'on considère les valeurs admises en payement, les assignats au pair ou au cours, les mandats de la dette publique, les bons de tiers, des deux tiers, du quart, les certificats de liquidation, les ordonnances des ministres, les compensations, etc. ? » {Des Finances de la République : an IX.)

Ramel évalue les biens nationaux vendus à 16 milliards en France et 3 milliards en Belgique.

• Les Finances de V Ancien Régime et de la Révolution, par M. René Stourm. M. René Stourm a donné quelques chiffres sur les biens nationaux, mais sans entrer dans les détails vivants. En leuilletant les actes de ventes et en les rapprochant des acquits, on pourrait écrire un travail très intéressant sur ce mouvement presque inconnu ; rechercher la destinée des familles qui se sont enrichies grâce à ces moyens. Ce serait une œuvre d'une haute utilité sociale, mais il ne faudrait pas compter dessus pour se pousser dans les Académies.

Les chefs de la bande noire opérèrent ainsi des razzias véritablement formidables.

c Quelques jours avant le 18 Brumaire, dit Avenel dans ses Lundis révolutionnaires y il y avait près de 100,000 comptes à régler sur les ventes consommées, et quant à l'étendue des fortunes acquises, on peut s'en faire une idée par celle du fournisseur Ouvrard, qui, en 4804, pouvait perdre, sans trop ébranler son crédit, les terres de Preuilly, d'Azay, avec une forêt de 7,000 arpents, les domaines de Châteauneuf, Saint-Gratien, de Villandry, Saint-Brice, Marly, Luciennes, la moitié de 84 fermes près de

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Suivez aujourd'hui cette majestueuse avenue de vieux hêtres ou de marronniers qui conduit au château et lui donne d'avance Taspect grave des choses d'autrefois, franchissez la grille, et vous trouverez au salon quelque brave gentilhomme, quelque élégante patricienne. Les meubles antiques, les crédences, les bahuts surmontés de couronnes héraldiques, se mêlent là aux raffinements du luxe parisien. . On lit le Figaro, on y apprend, non sans frémir, dans un compte rendu de Chincholle, que les orateurs de VAvantgarde ou de la Panthèi*e des Batignolles ont développé leurs théories : « Faire tout sauter, brûler les contrats de propriété, s'installer dans la maison des riches. »

«Quelle horreur! Les vilains hommes !»s'écrie-t-on en chœur.

Et des charmilles du parc, des bois seigneuriaux, de rétang qui fut un bien de moines, une voix sort : c Tiens I grand-père qui parle I »

Il y a moins de cent ans, en efifet, le grand-père ou Tarrièregrand-père parlait comme les orateurs de la Panthère des Batignolles et agissait comme il parlait.

Il s'appelait Brutus ou Scœvola ; membre influent de la société populaire, administrateur du district, juge au tribunal révolutionnaire, il était un petit Robespierre dans ce coin perdu, loin des routes. Qui eût pu le gêner? La France était telle qu'on la voit dans une étrange et saisissante gravure populaire : secouée comme par un cataclysme terrestre, sillonnée d'éclairs avec des lueurs d'incendie à l'horizon, des ?illes qui s'écroulent, des soldats en marche par tous les chemins et partant pour la guerre, pour la guerre qui durera vingt-cinq ans...

Cologne, louées plus de 600,000 francs par an, cinq maisons rue de la Ghaussée-d'Antin et rue de Provence , une maison place Vendôme, l'hôtel de Montesson, etc.

Propriétaire du Ralpcy, il l'avait embelli, agrandi, et il y donnait des fêtes à la Louis XIV. »

Quoique le fait soit moins général qu'aujourd'hui, oeaucoup d'hommes politiques étaient associés dans les maisons de banque. Cambacérès fut quelque temi)s le chef de contentieux de la maison Ouvrard.

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Grand-père s'occupait diligemment de traquer les ci-devanl ou les riches « suspectés seulement d*ôtre suspects », ainsi qu'on disait alors.

Parfois, à la demande de ce patriote zélé, la guillotine se transportait, et sur la belle avenue qui est là ou sur la petite place ombragée sur laquelle le seigneur, deux ans avant, fai* sait danser le soir aux musettes, on guillotinait le vieui chevalier de Saint- Louis, et sa compagne en cheveux blancs, et la fillette à peine temme que les paysans aimaient tant jadis. Puis on mettait aux encans 1p château, les forêts, les fermes, on vendait tout pour une poignée d'assignats, pour le prix de quelques arbres, et dans le pays terrorisé, nul, Yousle pensez bien, n'eût osé surenchérir contre grand-père...

Tout cela se fit très vite, en deux ans. Chacun opéra où il était, prit ce qui était à sa portée, à sa convenance, comme le recommandent les Anarchistes d'aujourd'hui.

En beaucoup d'endroits fonctionnaient des comités, des tribunaux révolutionnaires que le comité de Salut Public de Paris ne connaissait pas. Chaque ]>roconsul employait le moyen qui lui semblait le plus propre à dépouiller le pro* chain. A Moulins, Fouché faisait exposer les riches sous le couteau de la guillotine jusqu'à ce qu'ils eussent versé ce qu'on leur demandait ; il avait ordonné également des expéditions nocturnes pour dévaliser les maisons ^

D'autres Jacobins détroussaient simplement sur les grands chemins comme Javogues, l'ami de Fouché, et son inséparable Charrey. Après le 9 Thermidor on en lyncha quelques-uns.

* « On se divise en onze bandes. Chaque bande est chargée de visfter et de piller huit à dix maisons. A la tête de chaque bande, un membre du comité et un officier municipal accompagnés de serruriers et de la garde révolutionnaire. On va dans les maisons des détenus ou d'autres particuliers. On force les secrétaires et les armoires dont on ne trouve pas les clefs. Oo

faille l'or eJ l'argent monnayé. On enlève rargenterie, les bijoux, es usteusiles de cuivre et beaucoup d'autres effets, couvertures, pendules, voitures, etc. On ne donne point de reconnaissance. Oa ne constate pas ce qui est emporté. » (Pièces justificaUveSt n* 19. Comte de Martel : Types révolutionna%re$,)

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Dans un champ qui appartient à mon beau-frère, on montre encore Talizier où fut pendu Gharrey ; le souvenir de cet homme était resté très vivant dans le pays et des vieillards se rappelaient parfaitement avoir été dévalisés par lui sur la route.

/Ceux qui ne furent pas massacrés dans le premier moment devinrent maires, magistrats, personnages influents, ducs parfois, comme Fouché. tJne Juive qui avait épousé un duc d'Otrante s'est suicidée, il y a quelques années, et j'ignore s*il y a encore un duc d'Otrante, mais s'il en existe un et qu'il eût l'idée de poser sa candidature dans un grand cercla en même temps que moi, il aurait beaucoup plus de chances d'être admis que moi, dont les parents n'ont jamais fait de mal à personne.

Le membre de ce cercle qui voterait pour le descendant d'un homme qui a fait égorger des milliers de vieillards, de femmes, de fillettes, esquisserait une grimace si je lui disais: « Permettez-moi de vous présenter un des plus énergiques soldats de la Commune, avec lequel je me suis lié depuis quelques mois. »

Au bout d'un temps très court l'oubli commençait. La propriété s'était déplacée, les hommes s'étaient placés : la Révolution était faite...^

Quinze ans après, tout était arrangé comme s'arrangerait, que les conservateurs aveugles le sachent bien, la révolution sociale qui les déposséderait. Le soleil continua à faire mûrir les moissons dans les champs, qui avaient changé de maîtres, et le percepteur remplaça le receveur de tailles qui touchait jadis des impôts moins lourds. On parla quelque temps, à voix basse, dans les chaumières de ces événements singuliers, mais bientôt le paysan lui-même ne voulut plus penser à l'époque qu'il appelait : « Le temps du mauvais papier et de la grande épouvante. »

U y a vingt ans encore, cependant, qu'on rencontrait parfois quelque vieille paysanne, toute cassée, qui vous montrait

tt...

UQ saint de bois qu'elle avait sauvé du bûcher lorsqu'on brûlait les images sacrées au milieu du hameau et qui évoquait en quelques paroles qui semblaient fantastiques, l'aspect d'un petit coin de pays pendant la Ten-eur.

En causant de la Révolution avec les Concourt, à propos du volume qu'ils venaient de pubUer sur Marie-Antoinette, Montalembert regrettait, un peu naïvement, qu'on n'eût pas reconstitué, à l'aide des traditions orales, l'époque de transition, la physionomie de la France provinciale dans les années qui suivirent la Terreur. Il est trop tard désormais pour un tel livre. Les spoliateurs enterrèrent l'histoire, comme ils avaient enterré leurs plus illustres victimes, dans de la chaux vive... Les dépossédés eux-mêmes ne songèrent à rien écrire et finirent par vivre en bonne intelligence avec ceux qui les avaient dépouillés.

Je me rappelle un excellent gentilhomme de Bretagne, vrai représentant de race finissante, aimable et courtois au possible, composant de la musique, exécutant ses armoiries en tapisserie pour orner sa demeure et se livrant à d'interminables parties de piquet avec un descendant de Terroriste qui possédait la majeure partie du domaine de la vieille famille.

Un jour d'hiver, après la partie, en feuilletant, en compapagnie de son partenaire habituel, des paperasses qu'un de ses oncles avait rassemblées dans le pays, mon châtelain trouve l'ordre d'exécution de son grand-père signé par le grand-père de celui qui était sous son toit, devant lui... n devint tout pâle et s'efforça de dissimuler la pièce, pour ne pas faire de peine à son hôte avec lequel il redoubla depuis d'égards et de politesse. Ce sont des races finies, je le répète, elles n'ont plus de sang dans les veines.

Sans doute la Destinée s'appesantit cruellement sur les descendants d'assassins. Autour de certaines demeures, témoins de sacrilèges plus odieux que les autres, il semble que rôdent sans cesse les mauvais génies inspirateurs de crimes ou les Fatalités qui, jadis, éloignaient chacun des lieux hantés.

... Il «

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