‹ La fin d'un mondeChapitre 25 sur 54 · LA VIE MONDAINE · texte numérisé non relu

LA VIE MONDAINE

VEidolon. — Le fétiche auquel ou ne croit plus — Les agonies d'êtres et de choses. — Reporters et écrivains. — Étal d'esprit des hautes classes. — L'indulgence mondaine. — La fatalité économique. — L'impécuniosité. — Les expédients. — La Franc-Maçonnerie du plaisir. — Le baron Scillières et la princesse de Sagan. — Une soirée féerique. — Le comte de Ghambord et TAristocratie. — Wolff et Meycr. — Un coin de Lesbos à Paris. — Couleuvres et crapauds qu'on avale. — Les ménagements mondains. — Décadents, sauvages et enfants. — Trucs et industries diverses. — Les influences anccstrales. — Paul Bourget et ses fausses idées. — Décadence morale et renaissance physique de l'Aristocratie. — Le secret du charme mondain. — Personnalistes et égoïstes. — Les victimes dn monde. — Garo et le cousin Pons. — Ceux qui luttent et ceux qui sombrent. — Mauvaises manières et distinction. — La religion et les gens du monde. — Influence très relative des Jésuites. — Un dévouement inutile. — Les grands seigneui*s de Roumanie. — Un souvenir de l'émigration. — Baisement de main ou pas de bal...

C'est un penseur d'une rare intensité que Carlyle. Il faut le lire à la campagne, à loisir, avoir le temps de défaire une à une les bandelettes, parfois bizarres, qui enveloppent Tétre intime y de briser Tos qui contient cette moelle substantifique.

Il a écrit des choses exquises et proforides sur ridolâtrie, YEidolon, chose vue, symbole, sensorielle manifestation d'une idée héroïque ou divine. « Les idoles, dit-il, ne sont idolàtriques que lorsqu'elles deviennent douteuses, vides pour le cœur de l'adorateur. C'est l'insincériffî qui rend les idoles haïssables et les idolâtres odieux. L'homme sincère, honnête, plein de son fétiche, est touchant quand même. »

Si vous voulez bien juger cette fin de monde, c'est à ce point de vue qu'il vous faut placer.

Le caractère dominant de tout, c'est le mensonge, la vaine apparence des choses qui furent réellement grandes et qui se terminent en comédies et en grimaces.

Prenez-vous au sérieux tous ces acteurs en scène, ces magistrats qui prononcent gravement des jugements et qui psalmodient d'une voix sourde des kyrielles iVatlendtts solennels, ces héritiers de noms glorieux qui, vous dit-on, incarnent l'antique honneur en face des hontes du présent, ces représentants des principes monarchiques qui n'atten- •dent qu'une occasion pour mourir pour leur cause?

Alors vous souffrirez réellement, lorsqu'il vous sera démontré que ces magistrats vendent cyniquement leurs arrêts, que ces gentilshommes s'intéressent infiniment plus à un garden party qu'à tout ce qui se passe on Europe, que ces défenseurs •de la Royauté, non seulement ne sacrifieraient pas leur vie, mais ne risqueraient pas un écu pour leur foi. Vous avez commencé en badaud et vous finirez en misanthrope et en hypocondriaque, vous serez écœuré de l'universelle imposture qui est le signe des jours présents.

La vérité, étant saine par elle-même, attriste moins celui qui s'accoutume à envisager la société contemporaine d'un regard indépendant et ferme. Ce que nous voyons en effet, ainsi que nous l'expliquions au début de ce livre, c'est la période ultime d'une phase sociale, des finissements de choses, des achèvements d'êtres. Les choses se finissent dans la forme où elles ont été, les êtres s^achèvent dans la modalité où ils ont vécu. Le corps dans lequel la flamme vitale est

en train de s'éteindre garde encore le contour général qu'il avait au moment où il était plein de force.

Sans doute il serait intéressant de monfrer tout à fait dans le détail comment disparaissaient chacune de ces représentations du Passé et il est regi-ettable que l'écrivain, incessamment mêlé à la vie mondaine du xviii« siècle, soit tenu aujourd'hui à une certaine distance de Tintimité des gens du monde.

Henri Fouquier, Paul Hervieu, Paul Bonnetain ont écrit des paL'es subtiles à ce sujet, mais n'ont point, selon moi, démêlé, le motif exact de cette espèce d'hésitation que le monde témoigne à s'ouvrir à l'écrivain, tandis qu'il se livre tout entier au premier reporter venu.

Le cas est dilTérent. On ne ment pas à un reporter, car il ne vous demande jamais que ce que vous voulez bien lui dire. Comme le tapissier, le fournisseur du buffet ou le jardinier fleuriste, il a son rôle dans l'organisation de la féerie mondaine; il vous fournit les épithètes : « Les chrétiennes incomparables, les chefs héroïques du parti monarchique, les descendants des preux. » Cela ne tire pas à conséquence...

Vis-à-vis d'un écrivain, les gens du monde seraient plus gênés, car, si la Société elle-même repose sur une imposture, les gens du monde sont moins hypocrites et moins fourbes qu'on ne le croit, pour l'excellente raison que l'hypocrisie suppose un travail, une fatigue et que les gens du monde sont incapables de cet effort ; ils vivent sur une fiction, mais ne font rien personnellement pour tromper ceux qui sont en relations avec eux. Dès que vous êtes entrés chez eux, que vous vous êtes assis à la même table, que vous avez pris la tasse de thé en devisant, les vrais gens du monde se défont de la défroque dont les affublent les journaux distingués ; ils en reviennent aux traditions de spirituelle et libre causerie du xvni® siède et vous livrent ingénument le secret de leur âme : « Charette et ses zouaves pontificaux, la haine implacable à la Uépublique', les martyrs dans le Cirque, » tout cela, c'est bon

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à mettre dans les papiers, et, encore, ne voiéni-ils-pas très bien pourquoi on l'y met.

Le véritable état d'âme chez tous^ c'est un profond dédain pour ceux qui nous gouvernent aujourd'hui, un scepticisme immense, une bonté vague ou plutôt une absence complète de méchanceté, un désir unique, celui de s'amuser, et, pour résumer le tout, le mot du xvni® siècle : « Après nous le déluge ! »

C'est le xvui® siècle lui-même, mais un xviii» siècle où le blasphème qui salit, l'athéisme qui dessèche est remplacé par une poésie religieuse qui imprègne l'être tout entier, qui ajoute du charme à l'existence, mais qui n'a aucune action sur la conduite morale.

Tous, remarquez-le, trouvent tout simple que vous les attaquiez, ils vous disent: a Comme c'est vrai, ce que vous avez écrit! u Quant aux sentiments qu'ils ont pour les Juifs, ce n'est pas, comme vous, de Tindignation pour les exactions commises, pour la ruine du pays organisée. C'est une sorte de mépris indéfinissable, indicible que vous n'éprouvez pas vousmême, car vous avez de l'admiration intellectuelle pour les facultés spéciales de cette race; ils vous racontent sur les Juifs mêlés au mouvement mondain des horreurs que vous ne voudriez pas écrire et ajoutent qu'ils dînent chez Rothschild ou chez Hirschle lendemain....

Une souriante et désarmante sincérité dans la frivolité, une conviction profonde que le rôle de l'Aristocratie est fini, tel est le fond des nobles qui jouent un rôle dans la haute vie de Paris.

Les meilleurs ont cette impression : je me souviens d'une conversation que j'eus avec M. de Pimodan, qui était venu m'apportor un volume de vers : Soirs de Défaite. C'est un homme d'une très réelle valeur, ancien officier il a su ne pas être un oisii' et il a publié un volume plein de documents curieux : L'i réunion de Toul à la Frari'jc.

£n face du porteur d'un si beau nom, du fils du héros de

Gastelûdardo» je fis ce que je fais avec tous ceux avec qui j'ai l'occasion de causer, j'essayai de voir si on ne pourrait pas compter sur lui dans un moment d'insurrection où quelques centaines de vrais Français de tous les partis s'empareraient facilement des banques juives. Je lui montrai combien la situation serait favorable pour préparer un mouvement. Il me tendit son volume et m'indiqua ces vers pleins de tristesse où s'affirment si mélancoliquement la désillusion, le sentiment que tout est inutile, qu'il n'y a plus rien à faire.

Nous sommes des vaincus, Français et Gentilshommes, Deux fois vaincus ! La gloire a quitté nos drapeaux, Le pouvoir a quitté nos mains pâles ; nous sommes, Avec nos titres vains, de brillants oripeaux.

Des haillons d'hyacinthe et de pourpre que foule, Le pied de l'ouvrier sifflant au gai matin, Et qui, le soir venu, sous les pas de la foule Ne garderont pas même un reflet de satin.

D'autres soleils ont lui pour nous. La vieille Terre, Lasse de supporter le poids de nos autels, Impatiente, attend le joug du prolétaire... C'est fini ! N'accusons que les dieux immortels I

Encore une fois il serait à souhaiter qu'un écrivain nous léguât le tableau ressemblant de ce monde, qu'il le montrât tel qu'il est depuis quelques années, absolument démoralisé, si vous voulez, ou suprêmement indulgent si vous préférez.

L'indulgence, en efi*et, est la caractéristique de cette société. Tout passe. Au moment de quelque gros scandale, tous ces gens qui ont été élevés dans une sorte de religion de l'honneur ont un petit soubresaut, quelque chose comme le frissonnement du mouton qui baisse la tête, lorsque la bise secoue trop sa toison, mais ils prennent vite leur parti. La fatalité économique domine tout, et c'est ainsi que le chapitre actuel forme la suite naturelle des chapitres consacrés à la question sociale.

Avec les proportions qu'a pris le luxe, donner une grande

fête, c'est accomplir vis-à-vis de ses semblables an acte de louable générosité.

Un témoin attentif de la vie mondaine, Gaston .Jollivet, a indiqué le contraste qui existe entre les habitudes de faste insolent d'aujourd'hui et les mœurs d'une époque qui n'est pas cependant très loin de vous :

Vous avez ouï parler des fameux lundis de Tlmpératrice. . Ils ont dû être traités de sardanapalesques par certain républicain qui a donné en 1870, pour jeter bas l'Empire et ses lundis, une forte somme, celle quil dépense aujourd'hui pour ofl'rir un bal. Eh bien ! interrogez les invités de ces petites fêtes des Tuileries d'alors. Us vous diront que chez l'Impératrice, aux lundis, il n'y avait pas de cadeaux de cotillon. Le marquis de Gaux allait d'un pas allègre prendre une oraniîo au bullel, une rose dans une corbeille, pour les oilVir à sa danseuse. Et tout le monde trouvait cela très suflisant. 11 y a encore dix ou quinze ans, ces traditions de cotillon modeste s'étaient maintenues à Paris. Dans beaucoup de maisons, même opulentes, il y avait nombre de « ligures » où l'on ne donnait rien. Quant aux accessoires, ils restaient à la maison pour un autre bal, lorsqu'on ne les avait pas pris imi location. Et c'étaient de simples brimborions, des marmites en carton, des petits drapeaux, des cœurs dorés avec leur clef. Cela paraissait du luxe, quand on rapportait à Hébé des épingles à cheveux avec un papillon au bout, ou lies floiirs multicolores en papier.

La cinquième avenue de New-Vork a débarqué à Paris et clian;-'é tout cela. (Vest une dame américaine qui a importé, pour un de ses cotillons, les premiers porte-bonheur en or. Cela date d'il y a dix ans environ. L'idée parut excentrique, mais on la passa à la dame. Puis d'autres maîtresses de maison suivirent. Il est si doux de Taire mieux que la voisine ! Et le monde parisien s'habitua ù ces lar^^csses. Il y eut bien quelques regimbements paternels, le lendemain d'un bal, au déballage dos objets rapportés : « Comment, mon enlant, alors on te paie comme danseuse ! » Mais ces protestations ont été vite étoulfées par une main gentiment posée sur la boui'he, et les pères ont amnistié.

Aujourd'hui, ça va bien. Un cotillon coûte très proprement de dix à vingt-cinq mille francs. Danseurs et danseuses rapportent des porte-cigares, desépiniîles de cravate, des éventails de gaze décorés de jolies peintures, des tleurs, des bougeoirs, des paniers dorés pleins de fleurs artilîcielles qu'on

peut remettre h un chapeau de femme, des bourses en or. A quand l'or dans la bourse ?

Aux mï^nies lundis de l'Impératrice dont je viens de parler, le souper c[ui suivait le bal, quand il y avait un souper, n'était qu'un simple ambigu froid qui se mangeait debout au bulïet. Aujourd'hui, il y a beau temps qu'il est par terre, le souper debout. Chaque maîtresse de maison se croit obligée d'avoir des petites tables avec corbeille de ûeurs et menus à vignettes. Et le souper est chaud, s'il vous jplait, ce qui met sur pied la maison entière toute la nuit. C'est beau, la fortune 1

Le diable, c'est que les gens du monde et la Fortune commencent h être brouillés. On souffre dans les hautes sphères du mal que Mercier appelait Timpécuniosité. Les fermiers ne payent plus et les terres ne se vendent pas.

Avoir de l'argent est devenu un avantage de* plus en plus considérable. Je crois ne pas manquer aux convenances en rappelant l(^s difficultés qu'une dame, qui joint a beaucoup d'esprit un merveilleux talent de cantatrice, eut à se faire accepter dans les salons aristocratiques il y a quelques années. Elle avait beau être marquise par son mariage, elle n'en était pas moins fîUe d'un raffineur, et on le lui faisait sentir à chaque instant.

Il est vrai que la dame n'était pas embarrassée pour répondre et que plusieurs se mordirent les doigts de l'avoir attaquée.

Un jour elle tenait une tasse de thé lorsque M. de Choiseul Praslin lui dit ironiquement :

— Marquise, je crois que vous avez une tache de sucre sur votre robe...

— Gela n'est rien, répondit M™" de X.... Il n'y a que les taches de sang qui ne s'effacent pas...

Aujourd'hui la marquise, qui s'est remariée depuis et qui a même divorcé, n'est ni plus spirituelle, ni plus aimable qu'elle ne Tétait jadis ; mais elle est toujours très riche tandis que le monde s'est appauvri autour d'elle; elle a conquis d-4ns1avie élégante une place à laquelle elle n'aurait pas

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osé aspirer autrefois ; on cite son nom à chaque instanl et elle fait du bruit comme quatre — ce qui est le rôve de toute femme à notre époque,..

Pour soutenir leur train, quelques mondains sont obli^'és de recourir à des moyens qui, souvent, n'ont rien d'honorable, mais, lorsqu'un malheur leur arrive, ils sont sûrs que la Société française fermera complaisamment les yeux.

Le gentilhomme qui fut surpris, l'an dernier, trichant au jeu n'a pas été exécuté bruyamment et l'on a étouffé son affaire. C'était un ami du duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, un pur au point de vue légitimiste et môme, assuret-on, un très brave homme. Il avait vingt mille livres de rentes; il en dépensait cent mille, il donnait des bals avec des soupers à petites tables : sa femme était une de nos élégantes. Comment voulez-vous qu'il fit? Ce qu'il a fait était certainement moins honteux que de vivre dans le luxe, comme c^tains maris complaisants, aux dépens des amants de leur femme.

Ce dernier cas, cependant, est très fréquent et l'on vous cite les noms couramment. M™® Moraines, l'héroïne de Bourget, qui, outre son mari, a un vieux général pour entretenir le ménage et un poète pour satisfaire le besoin d'idéal, n'est pas une individualité isolée. Chacun sait qu'une grande mondaine dont le nom figure dans toutes les descriptions de fêtes a 6,000 livres de rentes.

D'autres professionnal beauty sont à peu près logées à la même enseigne : le nom de ceux qui leur permettent d'avoir un hôtel, dos chevaux, de dépenser 100,000 francs par an pour leur toilette n'est un mystère pour personne.

D'après les idées que vous avez des salons d'autrefois, vous vous imaginez que les femmes, ne fût-ce que par jalousie ou par esprit de médisance, vont accabler leurs rivales. Le courant d'aujourd'hui est tout à fait différent. La prude Arsinoë serait honnie partout.

Le monde qui veut s'amuser, vivre au milieu des fêtes

forme une Franc-Maçonnerie où chacun est compatissant pour les défaillances du voisin. Les femmes riches savent au prix de quels sacrifices elles se maintiennent au premier rang ; elles s'unissent de cœur avec celles qui luttent comme elles peuvent, elles excusent tout, elles ont, comme on dit» c le sentiment de la situation ». Une de ces fêtes éblouissantes, dont tous les journaux parlent, est un eilort commun et Ton est reconnaissant à celles qui participent au plaisir général. M"*® Moraines n'est pas une dépravée, c*est une femme dévouée qui, en prenant un vieil amant pour payer ses robes, se sacrifie pour la collectivité. C'est un peu le raisonnement des Anarchistes, car, au fond, toutes les classes, à une môme époque, ont des conceptions morales à peu près identiques.

Pour r Anarchiste, le compagnon qui commet un vol pour entretenir la caisse d'un groupe ou pour aider un journal est un frère courageux qui se dévoue pour la cause. Pour les gens du monde, ceux ou celles qui se procurent d'une façon plus ou moins avouable de quoi contribuer à la gaieté générale sont dignes de toute sympathie.

La nécessité de s'amuser est une espèce de raison d'Etat qui prime tout, qui légitime tout...

Tout ce qu'on a pu écrire sur le bal des bêtes de la princesse de Sagan n'empêche pas la princesse d'être regardée comme une Providence mondaine, de ne pouvoir suffire aux invitations lorsqu'elle annonce une fête.

Ici je suis plus à mon aise que tout à l'heure, car rien n'est difficile comme de traiter certaines questions de psychologie sociale lorsqu'on veut décrire les mœurs de son temps sans recourir à des allusions transparentes, sans mettre le trait qui souligne trop clairement.

La princesse de Sagan est la fille du baron Seillières, et le baron Seillières s'est suicidé au moment où il allait passer en police correctionnelle pour avoir trompé l'Etat comme

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fournisseur de Tarmée en apposant de faux timbres sur des draps reconnus de mauvaise qualité ^

Le l'ait est de notoriété publique. Les journaux judiciaires ont donné tout au long le compte rendu du procès ; dans.b National un homme derbeaucoup d'esprit, qui n'est autre, je crois, que M. Aurélien Schoil, a publiôsur celte famille une page d'histoire sociale plus hardie que tout ce que j'iii jamais écrit et il a donné sur l'afTaire des draps les détails les plus complets. Chirac a £ait figurer Taflaire dans ses Rûis de la Répuhlique {Uistoite des Juiveries) :

Environ neuf années après, dit-il, un autre scandale s'élève ; cette fois c'est plus grave : il y a encore des Juil's dans l'affaire, notamment un nommé Louis-lsaac Cahen, dit Lyon. Il s'agissait naturellement de fournitures pour Tarmée et aussi de la manufacture de Pierrepont.

Seillières avait été déclaré adjudicataire en 1868 de la fourniture des draps et autres étotï'es accessoires nécessaires à l'habillement de la gendarmerie, de la .garde de Paris.

Des fraudes nombreuses ayant été relovées, dos poursuites durent être commencées dès les premiers mois de 1869. Kn IS'^O un juge d'instruction instrumentait. La guerre interrompit son œuvre, puis ensuite la Commune et, circonstance aussi extraonliiiaire que triste pour le mémoire du baron adjudicalairii, li^ d'isaicr vt les pièces d rorivicUon relalifs à la poursuite furent eoi;swnés dans l'incendie du Valais de JnsÀc*' penhint la semaine sanglante.

La justice, néanmoins, ne crut pas devoir oublier des exactions qui avaient causé à l'Etat un préjudice considérable, et, le 22 juillet 1873, elle les évoquait devant le tribunal correctionnel de la Seine, à la 7^* Chambre, présidée par M. (iarin.

Seulement, pendant l'instruction qui durait depuis 1872, M. le baron Seillières était décédé.

* L'emploi frauduleux des timbres vrais fait honneur à Tlnvenleur. On procèiic par voie de décalque en reappli-juiiiil le timbre de la commission encore frais d'un vêtement reçu sur un autre vêlement liéfeclueux.

tenait pas et le drap prenait l'eau comme uuo ëpoogc.

Dans un livre d'étude sociale, à la veille d'une guerre, alors que tout ce qui touche à l'armée devrait attirer l'attention du public, j*ai parfaitement le droit de constater qu'il y a des fournisseurs de l'armée qui ont volé l'Etat.

Sans doute on peut parfaitement me condamner pour avoir exercé mon droit d'écrivain, mais les juges qui me condamneront commettront une iniquité, puisqu'il est incontestable que tout ce que je dis est de la plus rigoureuse exactitude.

Tous les gens qui franchissent le seuil du somptueux hôtel de la rue Saint-Dominique savent donc que l'argent qui sert à les recevoir est de l'argent volé sur les vêtements de nos pauvres soldats.

Regardez maintenant la liste des invités de la fête du mois de juin dernier à l'hôtel de Sagan, vous trouverez là, sauf peut-être quelques noms équivoques, tous les représentants de la belle histoire de France, des noms mêlés à toutes nos annales, associés à tous nos grands faits de guerre.

Parmi les invités, dit le Gaulois, qui ont pris place à cette table : duchesse de Doudeauville, comte de Saint-Priest, comtesse de Gouy, baron de la Redorte, prince Louis de Ligne, comtesse de Montçomery, marquis d'Espeuilles.

Les autres convives étaient : duc ot duchesse de Mouchy, prince et princesse de Wagram, princesse Louise de Ligne, marquise de GallilTct, vicomte et vicomtesse de Chavagnac, comte et comtesse de Montesquieu; comte et comtesse de Mortemart, comte et comtesse de Vogiié, comte et comtesse de Kersaint, duc et duchesse de Gramont, M. et M™« O'Gonnor, prince et princesse Charles de Ligne.

Marquise de Saint-Sauveur, comte et comtesse Aimery de La Rochefoucauld, comte et comtesse François de Gontaut, marquis et marquise de Jaucourt, vicomte et vicomtesse des Garets, comte et comtesse de Salignac-Fénelon, comte et comtesse d'Kspeuilles, comte de Mensdorff, vicomte et vicomtesse de La Rochefoucauld, comte et comtesse M. d'Amilly, M. et M"»® Gabriel Bocher, M. et M™*^ Bethmann, M. et M««» de Stuers^ baron et baronne de Boutray.

Comte et comtesse Georges de Gontaut-Biron, vicomte et vicomtesse Costa de Beaûregard, marquise d'EspeuiUes, M. et M"»" d'Hanoncelles, M. Heath, comte Jean de Beaumont,

comte de Crisenoy, comte Berthier, duchesse de Richelieu, comte et comtesse de Lambertye, M. Staiïord, M. de Monbrison, marquis d'Hautpoul, baron de l'Espée, M. de Escandon, prince de Poix, M. Albert Abeille, comte Costa de Beaure- «ard, comte et comtesse E. de Lambertye, baron et baronne de Vaufreland, comte et comtesse de Chevigné, comte et comtesse Tyszkiewicz, comte et comtesse de Kerçorlay, comte et comtesse de Talhouet-Roy, prince de Broglie, comte da Lau-d'Allemans, vicomte de Trédern, marquis de Nédonchel, comte de Boisgelin.

C'est le tluc de Lorges, nous apprend encore le Gaulois, qui avait organisé, avec quelques amis, le lawn tennis de 4 à 5 heures et nul nom n'est plus brillant dans nos fastes militaires. Le premier duc de Lorges, Louis de Durfort Duras, frère du duc de Randan, eut une part importante dans les victoires de Dettingen et de Fonlenoy.

Le duc actuel, m'a-t-on dit, est lui-même un gentilhomme plein d'excellentes qualités. Il n'en est pas moins vrai qu'il va se réjouir et manger dans une maison où c'est le Vol qui met la nappe et que cela n'est pas très gentilhomme. Si je causais avec lui, il est probable qu'il me dirait que j'ai parfaitement raison, mais que la l'ôte n'en était pas moins ravissante...

Je le crois volontiers et je m'en rapporte à Etincelle, qui a écrit à ce sujet une page descriptive exquise. C'est vraiment une jolie vision de plaisir dans un décor rare, un parc en plein Paris :

Dans ce parc, l'autre soir, c'était plein de petits poèmes en jupes, d'idylles et d'églogucs vivantes. On leur répondait par des madrigaux.

Ces petits poèmes en jupes n'avaient rien de monotone; les uns étaient de Florian, d'autres de Houiflers. Quelquesuns plus modernes, de Musset, ou même de SuUy-Prudhomme et de Coppée.

Mais toute cette verdoyante magie baignée des blanches lueurs de l'électricité s'envoloppait d'une couleur Régence. •

Quoi de plus Louis XV, par exemple, que le « hangar » dans lequel on entrait après avoir iranclii le perron entre les deux vastes serres, — ce c hangar » entièrement voilé de

Liantes grimpantes, ayant cour plafond un treillaçe couvert e fleurs ! Suspendus sur la tôle des danseurs, aes lu.Ures aux cordages de roses.

Eparpillées sur les pelouses des pâquerettes de lumière, comme des étoiles tombées d'un feu d'artifice. Sous les allées • de tilleuls, entre-croisant leurs arceaux verts, des lustres multicolores. Partout des cordons fulgurants soulignant les lignes élégantes des parterres à la française et, sur la masse presque noire des arbres du fond, une Diane rayonnante sous les reflets électriques, prêle à s'élancer au son des trompes que sonnent des hommes en sévère costume noir, avec la culotte blanche et les grandes bottes.

Le style des toilettes, d'une exquise fantaisie. L'imagination du passé ajoutée aux raiïinements du présent.

M"^® de Sagan, en ajustement à la Polignac, avec un chapeau de paille relevé sur le côté par une énorme toufle d'épis de blé mûrissants, distribuait, avec une grâce souveraine, les accessoires du cotillon : cages dorées contenant un colibri, épingles de perles fines, etc.

Sans coule, le père mort dans les conditions déshono- * rantes que l'on sait, le frère séquestré après des scandales qui ont indigné tout Paris, bien des choses encore forment un fond un peu sombre pour cette fête éblouissante, mais ce spectacle n'en est pas moins féerique.

Lorsqu'aura crevé le nuage sinistre qui menace l'Europe, que la tempête se sera déchaînée et que le Peuple, qu'on brave par ces fêtes insolentes, occupera la Capitale en maître et peut-être aura installé sa marmaille en guenilles dans ces hôtels superbes, la page sera intéressante à retrouver. On songe, en la lisant, à ces dernières heures de 1792, où, après le 10 Août, et même les massacres de Septembre, on jouait encore la comédie de société et les pièces de Florian d^ns quelque château blotti dans la verdure ; on était bien, entre soi, on voulait fermer l'oreille aux rumeurs tragiques qui venaient de Paris et quelques cavaliers marivaudaient encore avec de belles dames, en se promenant à travers les grandes allées jonchées déjà par les feuilles d'automne...

Les classes sociales ne se convertissent point, c'est làrSvi-

deDCC qne le sociologue doit reconnaître ; elles meurent, dans la logique de leur développement, c Une aristocratie, a dit Chateaubriand, passe par trois phases : celle des services celle des privilèges, celle des vanités. » Les classes supérieures se retrouvent en 1880 où elles en étaient en 1789 ; c*est la phase des vanités qui finit comme fmissait en 1789 la phase des privilèges.

La décadence s'est précipitée surtout depuis quelques années et rien n'est curieux à observer comme la rapidité avec laquelle s*est produit un changement que nul, d'ailleurs, ne conteste.

Tant que le comte de Chambord a vécu, l'Aristocratie a gardé une certaine tenue. Tout s'écrit à la longue et on écrira un de ces jours un livre vrai sur le comte de Chambord. On sera débarrassé de la légende boulcvardière : «t A cheval, messieurs ! Montjoie et Saint-Denis ! Le roi vient ! Il est accompagné de 3,000 zouaves pontitîcaux farouches, implacables, qui sont bien déterminés à ne pas rentrer vivants chez eux ! » On verra apparaître aussi un des côtés grands de ce prince : Tact ion morale que, du fond de lexil, il exerça sur les hautes classes en France.

Un saint-simonien quelconque avait dressé tout r.n plan de TiVonciliation générale en faisant épouser toutes les dynasties entre elles.

— Et le comte de Chambord ? qu'en faites-vous ? lui demandait -on.

— Le comte de Chambord : jo le fais pape !

E'., au vrai, le comte de Chambord fut une espèce de pape, i\ip-i. un père. Il envoyait de îen:ps en temps dos lettres qui ressemblaient à des encycliques, et cela faisait du bien. Pendant les années qui suivirent la guerre, il maiiiîint vraiment les classes dirigeantes à une certaine i:.ii::vur et, plus que îout*s les turlutaines des j >um?.ux. cela A::!rme la puissance d*-n pr:n:ij;e quand il esî pvrso::::::i- par un honnête homr.:e.

La persécution religieuse est venue par surcroît et les

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Décrets ont obligé les gens du monde à garder, pendant quelque temps, une certaine attitude de victimes de Dioclétien. Ils ont subi, extérieurement du moins, l'influence de tant de pages éloquentes sur les devoirs des classes privilégiées. Aujourd'hui ils sont tout à fait lâchés, ils disent avec le sourire gai, qui va mieux à ces jolies femmes et à ces jeunes hommes élégants que la mine désolée qu'ils affectaient autrefois : « Assez de vos tirades sur le relèvement de la France et sur nos devoirs sociaux ! Le comte de Ghambord est mort, on l'a enterré ; le comte de Paris ne nous intéresse en aucune façon, nous ne lui souhaitons ni bien, ni mal. S'il y a une Commune, nous tâcherons de nous enfuir à temps, de rassembler nos quelques fonds et d'emporter nos diamants. Ce que nous voulons, c'est nous amuser, c'est jouer la Visite de Noces devant nos filles, nous habiller, danser et aimer. »

Ceci, on le dit d'une légère et spirituelle façon, mais on ne récrit pas, et, comme Wolff a le sentiment de tout ce qu'il faut éviter de faire, il arrive là comme l'intempestif, et il se réjouit et il rit d'un gros rire de Behramaglia ou de Kislar- Agha, gardien de la porte de la Félicité, et se dilatant la rate en pensant aux fredaines des sultanes. L'Empereur d'Allemagne ne rêve que batailles, la guerre imminente depuis tant d'années approche ; la France est outragée partout : à Florence, à Buda-Pesth, à Damas ; elle subit à sa frontière des humiliations que, selon l'expression de Jules Simon, la prkicipauté de Monaco n'aurait pas endurées; auss i le Jui tudesque est-il plein d'enthousiasme ; il crie : « Allez-y I Amusez-vous donc 1 Trémoussez-vous donc ! Vive la joie et les pommes de terre frites I »

Cette semaine des courses, inouïe de vie, de mouvement, de luxe et de gaieté, rappelle le Paris des meilleurs jours. Je ne me souviens pas de l'avoir vu plus beau; les fêtes éclataient partout, dans toutes les classes de la société. Là où il demeure de bon ton de bouder le régime actuel, on ne s'apercevait guère qu'on pleurait (quelque chose ou quelqu'un. Je ne conteste pas que la fidélité des souvenirs et des cœurs n'ait survécu aux époques disparues, pas assez toute-

fois pour condamner ce qu*on appelle le monde à un deuil éternel. La nature a si bien arrangé les choses, que le besoin de vivre prend toujours le dessus ; celles qui furent de petites filles aux derniers jours de l'Empire ont grandi et sont à présent de jeunes femmes qui réclament leur part de la vie. Si honnie que soit la République dans ce milieu, je n'ai pas encore entendu dire qu'elle eût empêché un cotillon dans le monde. Co ne sont sur toute la ligne que des baJs, des réceptions, des £^arden-parties, de la musique dans tous les châteaux, des lanternes dans tous les parcs, de délicieuses toilettes partout, une volonté commune de combattre les points noirs par les fusées de feux d'artifice et la lumière électrique.

C'est ce qu'on appelle une fausse note.

Cela fait grincer la haute société qui répond : « Je sais bien que je n'ai ni cœur, ni patriotisme, ni dignité ; mais je n'aime pas qu'on m'en félicite comme cela. »

Jamais Meyer n'écrirait une ligne de ce genre. Aussi les chefs des droites consultent-ils Meyer sur les moyens de sauver la Patrie, tandis qu'ils ne consultent pas Wolfl'.

C'est la fin du xviii» siècle, je le répète, avec une susceptibilité moins grande ou, pour mieux dire, tout à fait émoussée pour tout ce qui blesse la délicatesse. L'indulgence que nous constations pour des faits touchant plus ou moins à l'honneur, s'applique aux mœurs privées. Pour tous les siens la Société française est d'une mansuétude infinie et ne proscrit jamais personne. Les plus honnêtea gens vous racontent des histoires étonnantes sur des couples qu'ils reçoivent; ils trouvent tout cela très drôle et rient à gorge déployée en vous citant le mot d'un Tricoche et Cacolet à un époux qui voulait faire surprendre sa femme en flagrant délit afin d'épouser sa maîtresse à lui : « Avec lequel monsieur veutil que je fasse prendre cette dame : ils sont sept? »

Les névroses juives, le dégoût aussi qui s'est éveillé chez certaines femmes trompées par l'amour, corrompues par rhonime qui s'est joué de leurs généreux sentiments, de leur ardente tendresse et qui n'a vu en elles qu'un instrument

de plaisir, ont développé des goûts que Lesbos jadis honorait seule. Le monde n*en est pas autrement choqué ; ob donne des surnoms à certaines inséparables, on les appelle : c la Gousse d*ail et la Gousse de vanille ». On vous murmure à l'oreille, à propos de certaines femmes qui ne se quittent pas, la fable express :

L'une était brune et Tautre blonde.

Elles s'aimaient éperdument.

On ne leur connut point d'amant.

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