MORALITE
La fin du monde .
L'amie d'une modiste qui eut quelques démêlés avec les tribunaux, la pauvre créature hystérique qui suspendait autour de la Diane de Falguières des bouquets de géraniums et de tubéreuses, continua très longtemps à être reçue partout après ses plus extravagantes fantaisies.
Une autre grande dame, qui eût été digne de figurer parmi les joyeuses soupeuses de la Régence, défraya pendant ces derniers mois la conversation de Paris ; après avoir été la maîtresse d'un Juif dont la femme lui jeta un seau d'eau sur la tête, elle se décida un jour, pressée par ses créanciers, à partir pour le Caire, sous l'escorte d'un gommeux, afin d'y rejoindre un des jeunes princes d'Orléans; elle apportait, dit la légende, 100,000 francs de billets tout préparés auxquels il ne manquait plus que la signature. Le père du jeune prince, qui, paraît-il, avait des raisons pour trouver cette conduite doublement blâmable, intervint brutalement et la pauvre dame dut revenir en France ; elle a recueilli dans la retraite momentanée, où elle s'est réfugiée, toutes les sympathies de ses amies et reprendra très facilement sa place dans le monde.
Sans doute ces mœurs faciles ne sont point celles de tous les représentants des classes élevées à Paris ; elles sont celles du grand monde, du high life, de la société qui fait parler
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d*elle et qui tient le haut du pavé. Les familles qui veulent conserver le respect de leur intérieur, ne point subir de promiscuités compromettantes, vivent chez elles très retirées, très sévères sur leurs fréquentations, évitant avec un soin infini de se mêler au tourbillon élégant ; autrement, elles sont perdues, vite dissoutes, emportées dans une sorte de torrent vertigineux.
Evidemment, même dans le grand monde, beaucoup de grands seigneurs et de vraies grandes dames s'étonnent euxmêmes des milieux dans lesquels ils sont entraînés, des relations, au moins courtoises, qu'ils sont amenés à avoir avec des individus tarés, des financiers véreux, des aventuriers et des aventurières de toute nature ; mais le dilemme pour eux est absolu : on peut vivre, sans doute, très honnêtement chez soi avec des amis sûrs d'une vie encore confortable et bonne, à la condition que cette vie soit discrète ; mais, si Ton veut appartenir au Tout-Paris, a.\i Varis selccted, comme on dit, avoir son rôle dans cette bruyante figuration, voir les épithètes de « chai-meresse , de magicienne, de fée et même de sainte » accordées à sa femme, il faut accepter ce Toul-PaiMs tel qu'il est composé : — c'est à prendre ou à laisser...
Ce Tout-Paris mondain forme, oyl effet, moins une Société qu'une manière de syndicat, de consortium où les participants sont admis, non pour leur valeur inlellectueUe et morale, mais pour ce qu'ils représentent d'argent et, par conséquent, pour ce qu'ils apportent de distractions à la masse. Les lînanciers étant riches, uniquement parce qu'ils ont beaucoup volé, il est clair que si vous avez des scrupules et si vous éliminez les voleurs, vous enlevez à la vie mondaine beaucoup de son éclat.
Los financiers donnant des dîners, ayant des chasses, payant leurs invités argent comptant quand il le faut, trouveront d'autres porteurs de beaux noms moins rébarbatifs, c'est-à-dire plus irènés que ceux qui ont fait les difliciles, ils coDStiiueront une autre Société que les iournaux appello-
ront Tout-Paris ; il faut donc mieux s^entendre, n*éplucher pei^onne et se divertir tous ensemble.
L'homme qui contribue, d'une manière ou d'une autre, à faire tenir debout ce Parts. mondain pour lequel la lutte est si rude peut tout se permettre. A une des fôtes, qui ont laissé le plus brillant souvenir, était confié un. Américain fort riche et qui joue un certain rôle dans la vie parisienne ; on ne. lui reproche que d'aimer trop à lever le coude, et, ce jour-là, il l'avait levé plus encore que d'habitude. Un peu troublé par ses visites au buffet, notre homme soulève un des .grands rideaux du salon, il ue distingue pas très bien où il est, et bientôt l'aristocratique assistance s'aperçoit, avec étonnement, qu'un fleuve, qui semble prendre sa source derrière le rideau, commence à couler à travers le salon.
La maltresse de la maison accourut, constata et ne dit rien... Pour elle-même, elle n'avait pas besoin de TAmcricain, mais des amies à elle, celles qui lui font escorte, avaient eu recours à lui; il avait donné à Tune un chèque de 100.000 francs, à l'autre un chèque de 150,000 ; il était un des bienfaitours de cette Société.
L'argent ! Le Yaiikee aurait pu dire plus que personne ce qu'on peut faire avec ce levier dans le Paris actuel. A la fin d'un dîner, li Vienne, il avait parlé d'une de nos élégantes.
— Vous la connaissez aussi intimement que cela? lui avait-on demandé avec un air de doute.
— Si je la connais ! Voulez-vous qu'elle soit ici dans trçis jours?
On avait parié et, moyennant 100,000 francs promis par le télégraphe, la dame arrivait, toute heureuse de celte aubaine, car, encore une fois, la fatalité économique domine tout. De même qu'il est impossible à une fille du peuple qui ^agne trente sous par jour de vivre sans prendre un amant, il est impossible à une grande dame qui a 20 ou 25,000 francs de rente d'en dépenser 100,000 sans être obligée de recourir à la bourse d'aulrui.
Cette nécessité où se trouve la société de garder certains
hommes qui ont leur rôle dans Forganisation du plaisir vous explique ce qui s*est passé pour Arthur Meyer. Saisir Tépée de son adversaire pour le frapper à son aise, c'était un peu roide pour tous ces gens qui se piquent de gentilhommerie, qui comptent des vaillants parmi leurs ancêtres, qui ont des fils à Saint-Cyr, dans Tarmce, dans la marine. Gela a passé tout de même....
Quelqu'un qui dinait quelque temps après au château de Boursault me racontait qu'Arthur Meyer était là en pleine apothéose. On célébrait je ne sais quelle fête de famille et c'était Meyer qui était chargé de porter les toasts et de pousser le premier les hip ! hip ! hurrah ! que les' 30 personnes qui étaient à table répétaient trois fois après lui.
La pauvre M"® Simonne d'Uzès, écœurée, vint trouver celui qui me donnait ces détails et lui dit : « Venez jouer avec moi au billard pour que ce Meyer ne revienne pas près de moi ; je n'aime pas cet homme-là. »
C'est à propos, du reste, de cette gracieuse et charmante jeune fille que Meyer eut un jour avec le comte de T. une conversation épique qui montre l'impudent aplomb du personnage.
Notre Sémite croise le comte de T. au bois de Boulogne.
— Bonjour, mon cher, dit le Juif. Comment va ? Je viens de rencontrer Simonne.
— Simonne!... Qui Simonne?
— Simonne d'L'zès, parbleu !
— M"« Simonne est ma cousine, mais je dis toujours en parlant d'elle : Mademoiselle d'Uzès.
Sur le moment les gens du monde, encore une fois, sont un peu suffoqués de tout ce qu'on leur fait avaler. J'imagine que le duc de Mortemart, qui passe pour être à cheval sur les convenances, doit esquisser une légère grimace en rencontrant iamilièrement installé chez sa parente, la duchesse d'Uzès, le bon Youddi, qui pratique avec tant de sans-gêne une escrime inconnue des gentilshommes d'autrefois.
Je vois d'ici la tête du duc de La Rochefoucauld et du
comte de Mun en recevant la lettre dans laquelle l'ancien Mercure de Blanche d'Antigny leur annonce qu'il est satisfait d'eux et leur envoie 100 francs pour la formation delà Ligue de Consultation Nationale parce qu'il voit qu'avec eux a les consciences royalistes peuvent être absolument tranquilles ».
Quand il leur tombe des averses de ce genre, les gens du monde sont légèrement estomaqués. Sur l'instant il leur monte un dégoût aux lèvres; ils apparaissent grotesques à leurs propres yeux ; ils ont la sensation de jouer dans une farce piteuse et ridicule, mais le gros encens qu'on leur brûle sous le nez leur psurait si bon qu'ils n'ont pas le courage d'y renoncer, d'être eux-mêmes, de tomber, au moins, noblement, dans leurs traditions, dans leur dignité, sans s'afficher comme des acteurs en vedette dans la comédie mondaine...
Ne croyez pas, cependant, qu'on entre facilement dans ce monde, de façon, du moins, à y être tout à fait en pied. Il y faut une manière de diplomatie, une longue série souvent de négociations. Les scrupules de moralité, encore une fois, comptent peu. Le directeur d'un grand établissement de crédit a pour maîtresse une professional beauty ; elle demande à son amant de la présenter à la duchesse de X... Rien de plus simple. La dame, dont le mari a peut être 12,000 francs de revenu, envoie 30,000 francs pour un établissement de charité auquel s'intéresse la duchesse, et voilà la chose faite. La donatrice, élégante et aimable, est tout à fait admise dans ce milieu-là et personne ne songera à s'occuper de ce qu'elle fait ou de ce qu'elle ne fait pas.
De bonnes bourgeoises d'une irréprochable conduite n'entreront jamais dans des maisons où des femmes interlopes sont fort bien reçues. Tout cela tient à des arrangements que concluent entre eux ceux qui ont pris, eu quelque manière, en régie le soin d'assurer des fêtes à ce monde, ceux qui sont, en quelque sorte, les administrateurs délégués du syndicat mondain. On sait bien qu'ils ont leur bénéfice dans
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ces introductions, dans ces présentations, ces négociations, mais on s'en rapporte à eax parce que, encore une fois, ils sont précieux pour la Société et qu'aussi ils ont le tact pour arranger tout, le sentiment dn dosage, qu'ils savent faire valoir ce qu'ils accordent.
Cet état de choses est connu de tous, et d'Andlau, dans sa conversation avec un reporter, avait quelque raison de s'étonner qu'on fût si sévère pour ses trafics à lui alors qu'on est si indulgent pour les trafics des autres ; il s'en expliquait, avec une espèce de naïveté dans le cynisme qui a son prix, c Tout se paye par des commissions, disait ce Diogène du Jockey-club, et je pourrais vous citer un général et plusieurs civils, appartenant à la plus haute société, qui se font de jolies rentes, en amenant d'augusles personnages chez des parvenus qui n'ont qu'une situation sociale insuffisante. »
Ce serait une erreur, en effet, de supposer que la Société, aristocratique, ayant absolument renoncé à lutter contre la Révolution, s'est démocratisée : elle forme plus que jamais une caste à part; elle a tout renié de ce qui était l'essence d'elle-même, le culte ombrageux de l'honneur, le mépris de ce qui touche à l'argent, mais elle a veillé soigneusement sur tout ce qui était l'étiquette, la nuance sociale ; elle a paré son Simulacre parce que ce Simulacre lui assurait un avantage, obligeait les roturiers, désireux de se frotter à elle, de tenir compte de ce qu'elle avait encore.
Pour un diner, la question des titres, des situations nobiliaires est l'objet de longues discussions préaled)les ; il y a une hiérarchie, des usages. Les duchesses sont un corps constitué ; une duchesse, par exemple, ne rend pas de cartes de visite. Cela n'empêche pas le gendre d'une duchesse de monter en lapin à côté d'Ephrussi, au, comme me le racontait un de mes amis, un Juif quelconque de dire à un Gramont qui ne suivait pas assez bien la chasse à son gré : « Qu'est-ce que vous avez donc, Gramont? Vous êtes bien molasse aujourd'hui. »
Pour le monde, néanmoins, toutes ces distinctions, très
ténues et très fines, ont une importance que nous ne soupçonnons pas.
C'est en vain qu'on chercherait le pourquoi de beaucoup des lois de ce code élégant où les préjugés les plus surannés ont leur place à côté de la reconnaissance, de l'adoration la plus servile du roi moderne : l'Argent
Tout travail est considéré par la haute société française, sinon comme avilissant, du moins comme disqualifiant celui qui Texerce, le mettant hors de la Oeniry, en faisant comme un demi-paria.
Vous ne trouverez pas de grands négociants ni de grands industriels sur la liste du Jockey-club. MM. Hennessy sont bien marchands d'eau-de-vie, mais leur nom seul est dans la maison, et Hé ne s'occupent de rien eux-mêmes. M. Gustier est également marchand de vins à Bordeaux, mais il a consacré beaucoup d'argent au sport du midi, et c'est comme homme de cheval qu'il a été reçu, car le Club est parfois obligé de se rappeler qu'il est la société d'encouragement.
Un fabricant de sucres, comme Sommier, aurait grand'peine à être reçu, on l'appellerait Sommier élastique; en revanche, vous trouvez là des banquiers : Rothschild banquier, Hottinguer banquier, Mallet banquier.
Le banquier, qui n'est qu'un parasite,* prélevant son gain sur le travail d'autrui, est le seul travailleur que la haute Société accepte, choie, accueille.
Pour élucider tout cela, il faudrait pénétrer dans le vif de ces êtres à la fois frivoles et compliqués. On a vu en eux des raffinés, des produits de longues générations de civilisés, des inanifestations décadentes d'une culture quintessenciée ; ce sont surtout des natures d'enfants incapables de résister à un désir, à une envie, à l'attraction de ce qui brille ou de ce qui fait du briat.
Ils ont de l'enfant à la fois les naïvetés et les roueries, les timidités et les cachotteries ; ils n'oseraient pas s'établir franchement marchands, mais ils ont bien envie de gagner de l'argent tout de même et ils truquent; ils cherchent des
combinaisons. Les hommes se font lanceurs, organisent un jour selccted, déclarent qu'il est tout à fait à la mode d'occuper telle place, tel jour, à un Eden qo3lconque.
C'est alors que se dessine le rôle social de Meyer. Il annonce que le théâtre a été envahi à la Fille de !/"*« Angot. Sans doute il y avait une raison à cela.
L'envahissement du public provenait, à coup sûr, du désir de revoir la jolie pièce de Clairville, Siraudin et Victoi* Koning, et de réentendre l'adorable partition de Charles Lecocq. Mais il avait pour motif plus sérieux encore la grande attraction, le grand clou, le spectacle imprévu fourni par le plus ingénieux des directeurs à la plus haletante des foules : la réunion sur la même scène d'Anna Judic et de Jeanne Granier,
Les gommeux de province sont affriolés; ils se croiraient déshonorés s'ils n'étaient pas là au jour indiqué, mais toutes les places ont été retenues d'avance pour le jour chic par le lanceur grand seigneur qui les fait revendre très cher.
D'autres cherchent une autre martingale, espèrent dans les courses pour se refaire, fondent de petits commerces clandestins.
Une famille qui a compté plusieurs grands aumôniers de France subventionne un magasin où l'on vend des pastèques, des bananes et des fins d'Algérie. Quelques-uns opèrent sur les bibelots et généralement unissent toujours par être mis dedans.
C'est par la sincérité même dans la complexité des sentiments que les gens du monde échappent à l'analyse des romanciers ; il y a de tout en eux, yne indifférence implacable pour tout ce qui ne les touche pas, une impuissance qui semble inguérissable à comprendre certaines choses très compréhensibles cependant, un manque absolu de largeur dans les vues, un entêtement sot dans certaines préventions et. en même temps, chez les mêmes, quand la passion enfantine est en jeu, une malléabilité incroyable, une tolérance qui touche au cynisme, une facilité à accepter tout, à
passer sur tout avec un grand air souriant, une aisance devant certaines situations malpropres que n'aurait pas la Bourgeoisie.
Des influences ancestrales de dix siècles sont là. Songez à ce que fut cette ancienne noblesse qui fît la France, qui pendant des centaines d'années, réclama, comme le premier de ses privilèges, le droit de verser son sang pour le pays et qui le versa à profusion. Songez à la grandeur de cette gentilhommerie de province si respectable dans sa fîère pauvreté, où Ton ne concevait pas d'autre idéal que de se dévouer pour le service du roi. Ces gens-là venaient à peine une fois à la Cour; après trente ans de services ils recevaient la croix de Saint-Loujs et retournaient dans un coin de province, tandis que leurs fils allaient les remplacer à l'armée.
De ceci il reste d'impérissables traces dans l'àme des descendants et, en certaines occasions, ils se retrouvent dignes de leurs ancêtres. Les autres influences permanent également. 11 y a chez eux beaucoup de l'homme de Cour irréprochable dans les manières, mais étranger à tout sens moral, comme étaient les grands seigneurs qui s'employaient à donner des maîtresses au roi.
Il y a aussi, pourquoi ne pas le dire, des ressouvenirs des mœurs du xviii« siècle, où l'on citait par centaines les lemmes que Voltaire appelait des Valétudinaires, les amoureuses de valets. Plus d'une aïeule pourrait répéter, en voyant ses petits-fils aux genoux de Rothschild, lé mot d'une grande dame du passé gémissant sur la bassesse de son fils : « Je me serai probablement endormie dans une antichambre. »
Le livre à écrire là-dessus est encore à faire. Paul Bourget aurait pu l'entreprendre, mais il ne le fera pas et j'ai dit pourquoi déjà. L'écrivain qu'on a appelé « un romancier pour baronnes israélites » a confondu ce monde juif, dont il est le favori, avec la Société véritable qui ne ressemble pas complètement au monde juif, quoiqu'elle subisse le mot d'ordre des Juifs.
Une autre erreur de l'auteur de Mensongea a été d'attacher trop d'importance à des détails extérieurs, à des accessoires, à des bibelots, à des dessous de soie noire qui sont plus usités, d'ailleurs, chez certaines dames du faubourg Montmartre que chez les femmes du faubourg Saint-Germain et de conclure que tout ce monde-là était moderne.
La note exacte est tout autre.il.es représentants de TAristocratie sont dans le train comme on dit, mais auesi dans la diligence; ils sont dans la diligence la plus arriérée pour les idées et dans le train le plus éclair pour TaiTranchissemcnt de toute règle gênante, les outrances, les modes ridicules, les excentricités de mauvais goût. Les vices de ce monde sont des vices qui existaient dans les sociétés les plus anciennes, et les idées ne se rattachent en rien au mouvement moderne, je ne dis pas au point de vue 'des sophismes mis en circulation par la presse franc-maçonnique et juive, mais au point de vue d'une compréhension plus étendue des choses, d'une certaine ouverture sur l'univers agrandi. /
Le point à noter, loin de là, serait, je crois, une sorte de retour en arrière vers les types d'autrefois.
C'est une imagination de jeunes étudiants vivant dans les souvenirs du romantisme, que de se figurer la femme du vrai monde comme une créature ossianesque, vaporeuse, impalpable, diaphane, rêvant d'amours mystiques et de plaisirs éthérés, ressemblant à cette douce Pauline de Beaumont, que Bonald définissait : « Une âme qui a trouvé un corps par hasard. » Sans doute les enfants nés en pleine Terreur, dans les tristesses de la proscription, purent garder l'empreinte des jours sombres qui avaient vu leur naissance, mais le sang était si riche, si chaud, qu'il s est vite refait.
Le règne de Louis-Philippe, pendant lequel toute laristocratie bouda, fut pour elle un bienfait matériel et moral ; elle se retrempa dans la vie de province, s'y reconstitua physiquement et pécuniairement. Sous l'Empire même, le nombre des cocodettes était hmité, car, par un phénomène singulier, ce ne fut que lorsque la République eut jonché le
pays de ruines et que la France fut définitivement perdue, que la noblesse parisienne, renfermée longtemps dans ses vieux hôtels, s'abandonna complètement k la joie... /Au rebours de la race ouvrière, qui s'est usée à faire la fortune de la Bourgeoisie, et de la race bourgeoise que l'ambition, le désir de s'enrichir, la vie intellectuielle ont commencé déjà à épuiser, la race aristocratique n'offre pas les signes de débilité qu'on se plaît à indiquer chez elle. /
Ce sont de belles femmes que les femmeç du monde, dirait' Boireau, et Boireau aurait raisoi^...
Sans doute l'origine patricienne apparaît toujours dans les fmes attaches, dans les lignes élégantes, mais la santé, la vitalité, Tamour de vivre éclatent partout dans ces êtres qui ont des muscles, de la chair, du sang, qui sont de nobles spécimens de l'espèce humaine parvenue, grâce à un concours de circonstances favorables, 4 son maximum de force et de distinction.
/Les jeunes hommes, quand ils restent oisifs à Paris, sont vite tués par les voluptés basses et les raffinements de la ville maudite ; ils sont idiots et épuisés avant l'âge et, les moelles vidées, le cerveau atrophié et le cœur pourri, ils babouinent de bonne heure dans les entrelacements malsains de la grande Prostituée cosmopolite.
Ceux qui appartiennent à l'armée, au contraire, sont des gens bien râblés et bons à vpir. Tous ces hardis cavaliers, chasseurs bleus, hussards alertes, offîciers de cuirassiers bien campés sur leurs lourds chevaux, font plaisir à contempler. La vie militaire ne leur pèse pas ; riches presque tous, ils n'ont pas les ennuis des officiers d'infanterie ; ils sont plus aimés qu'eux de leurs hommes.
Etudiez des fantassins apercevant de loin un officier dans la rue : beaucoup se détourneront, feront seijiblant de regarder aux vitrines pour ne pas saluer.
examinez un groupe de cavaliers assis 8.ur un banc à quelques pas du quartier : tous les hommes, à la vue de leur officier, se lèveront pour saluer
La différence se comprend aisément. L'ofûcier d'infanterie se débat souvent contre des difficultés de plus d'un genre, et ses subordonnés se ressentent de son humeur ; l'ofûcier de caralerie, né généralement dans un rang où Ton est habitué à être servi, a une autre allure dans le commandement ; il justifie à l'armée le mot de Concourt : « C'est à la façon dont un homme commande à ceux qui sont sous ses ordres que l'on reconnaît qu'il est bien né; l'homme de naissance commune commande à ses serviteurs, seuH'homme bien élevé leur parle. > Les officiers de cavalerie parlent presque toujours très poliment à leurs hommes et en sont toujours très facilement obéis.
Quelle qu'en soit la raison, le fait est indiscutable.
Dans un régiment d'infanterie, l'officier riche est mal vu, jalousé ; dans la cavalerie, les soldats se réjouissent du luxe que peut déployer un de leurs officiers : il leur en revient toujours quelque chose et ils trouvent que cela honore le régiment.
Ce qu'on appelait l'esprit de corps n'existe plus guère que dans la cavalerie. Voyez ce qui s'est passé à Lunéville. Le colonel du 7® dragons, lâchement insulté par deux voyous de la ville, qui furent acquittés d'enthousiasme par le tribunal, fut plus lâchement encore abandonné par Ferron, le ministre le la guerre.
Dans certains régiments d'infanterie, les soldats se seraient réjouis de l'événement; ils auraient colporté dans les chambrées les journaux juifs qui insultaient le colonel. Les sousofliciers et soldats du 7® dragons se passionnèrent, au contraire, pour leur chef indignement outragé et allèrent, pendant la nuit, casser les cordons de sonnettes des bourgeois républicains de Lunéville...
Naturellement, les répubhcains vendus à l'Allemagne se firent ce raisonnement très simple : « Du moment où les soldats témoignent ainsi leur sympathie à leur commandant en temps de paix, ils seraient prêts à se battre admirablement sous ses ordres en temps de guerre, éloignons donc de
l'armée cet homme dangereux pour la Prusse 1 Perron, que la presse conservatrice couvrait d'éloges, tut assez vil pour obéir à ces injonctions et, après avoir Irappé le brave colonel Bouchy de trente jours d'arrêt, il le mit en non-activité...*. /Les classes élevées, qui n'ont qu'un médiqcre souci de leurs mléréts moraux, ont un certain instinct de leur conservation physique. Les mariages entre jeunes filles du monde et jeunes officiers, très rares autrefois, se multiplient de plus en plus depuis quelques années et ils apporteront certainement aux vieilles familles françaises un élément de santé et de force./
Certes, oui, il y aurait une piquante peinture à faire de ce monde aristocratique, qui tient encore tant de place dans une société qui se prétend démocratique, et je comprends que les écrivains psychologues de notre temps soient tout à la fois tentés par le sujet et désolés de ne le pouvoir traiter comme ils voudraient. Le charme, très réel, qu'exercent les vrais gens du monde est, en effet, indéfinissable. Ces gens d'un égoïsme féroce, et qui ne s'intéressent absolument qu'à eux, sont les seuls qui vous fassent comprendre vraiment ce qu'est la sociabilité et l'attrait que purent avoir les salons d'autrefois. Ils se montrent toujours libres de tout souci, avenants d'accueil, parfaitement à l'aise; leur être tout entier exprime une seule pensée : la satisfaction de recevoir ceux qui sont chez eux.
^'La cavalerie devant être engagée la première dans la prochaine guerre, on s'efforce d'enlever leur commandement aux officiers qui ont leurs régiments dans la main. C'est ainsi que fut frappé tout récemment le colonel Bremond d'Ars, commandant le 8' régiment de cuirassiers à Senlis, que l'on mit à la retraite d'office.
En présentant le régiment au nouveau colonel, le général Charreyron ne put s'empêcher de rendre justice au colonel Bremond d'Ars : « Je vous remets, dit-il, un beau et bon régiment qui est en bien meilleur état que l'année dernière. »
Freycinet refusa obstinément d'écouter les explications du colonel et le frappa sans daigner même l'entendre. La Maçonnerie avait jugé que ce brare officier pouvait être utile à la France; elle exigeait qu'il fût renvoyé de l'armée et Freycinet-la-Peur obéissait...
Jamais les gens intelligents n'auront cela; ils pourront être aimables, empressés, séduisants, mais Us n'arriveront jamais à cette sorte d'abandon tranquille, de sérénité bienfaisante, qui change, pour quelques heures, le rythme mên^ de la vie contemporaine.
Je verrai là, volontiers, comme une lutte entre le Personnalisme et l'Egoîsme. Le Personnalisme de tous les modernes, politiques, écrivains ou artistes, est une préoccupation du moi, sans doute, mais dans les rapports de ce moi avec le mouvement général, inquiétude de Técho qu'auront vos œuvres ou vos idées, vibration aussi, dans votre esprit, de tous les événements intéressant la France ou l'Europe, d'un discours de Bismarck, d'une injustice, d'un fait quelconque qui nous émeut. L'Egoîsme des gens du monde est une indifférence souriante à tous, une plénitude de satisfaction de leur moi, tel qu'il est, pris en hii-même.
On est ravi en quittant ces hôtes ; ils ne vous ont pas flagorné grossièrement, ils ne vous ont pas discuté amèrement ; ils n'ont pas laissé échapper une seule bêtise à propos de questions qui leur sont totalement étrangères ; fl vous a semblé, à les écouter, qu'ils vivaient absolument dans le même ordre d'idées que vos camarades ; seulement, ils y sont plus à leur aise et vous n'éprouvez pas l'espèce de fatigue que vous éprouvez en sortant d'un milieu exclusivement intellectuel.
Quelques-uns comme Caro trouvent cela délicieux et reviennent, comme l'ours vers l'arbre où il a recueilli du miel ; ils s'habituent à cette atmosphère, ils y respirent voluptueusement, ils «e disent : c Je suis du monde ! Comme on le calomnie ce monde ! »
Ils apportent des trésors à ce monde pour le payer de la petite place qu'il daigne leur faire, comme le pauvre cousin Pons qui apportait des éventails sans prix, des éventails de reine à la présidente Camuzot de Marville, en échange d'une invitation à dîner. Puis, un beau jour, ils entendent les dures et insolentes paroles qu'entendit Pons derrière une porte. Penchée sur la rampe, au haut de son
escalier, en bas duquel attend la livrée, une grande dame leur crie comme à Caro : « Bonsoir! vieille bête ! > Us s'en retournent, avec ce mot dans l'oreille, dans leur logis de la rue Gay-Lussac et, malgré tous les soins d'amis véritables, ils meurent, comme Pons et comme Caro, 4e leur désillusion, sentant que quelque chose leur manque, rêvant à ce monde qui les a brisés, murmurant : c C'était si gentil tout de même ! »
On peut dire des gens du monde ce que disiait un dompteur d'un de ses tigres : « Il y a vingt ans que je vis avec cet animal-là et il ijie s'est pas encore habitué à moi. » Le véritable mondain sera aussi aimable pour vqus la première fois qu'il vous recevra que s'il vous fréquentait depuis vingt ans, et, au bout de viAgt ans, vous lui serez ^JVissi indi([érent que s'il vous voyait pour la première fois.
Ne croyez pas qu'il s'agisse d'une question de caste ou de naissance : le moade est aussi impitoyablement égoïste pour les siens. Tant que la Société voit quelqu'un qui nage, qui se soutient sur l'eau, tout va bien; dè9 qu'on a fait le plongeon, c'est fini... Ainsi que je vous 1'^ expliqué, ou ne regarde en aucune façon aux expédients qu'un ménage high-life peut employer pour conserver son train de maison, ses domestiques, ses voitures ; ou met à son service tous les moyens d'action de la collectivité mondaine ; si le ménage fait comprendre, à demi mot, que cela peut lui être utile, on invitera dans un salon difficile le plus méprisable des voleurs juifs, un négrier, un ancien teneur de maison publique à l'étranger qui aura réalisé une grosse fortune.
Dès que le ménage est vaincu, on ne le connaît plus, on ne le reçoit même plus. L'homme et la femme deviennent des êtres funestes, évoquent de malencontreuses images de tristesse et de ruine. La première femme du baron d'Erlanger, après avoir été une des triomphantes de Paris, en avait été réduite à se faire quelque chose comme marchande à la toilette et, quoiqu'elle fût apparentée à de grandes mondaipes, elle ne pouvait même plus arriver à voir ses anciennes amies le matin.
440 LA FI5 D r5 M05DE
(!^X egoisme, d'ai!!ror5, est une nécessité même d'existence pour tons ceux qui ont one place importante dans la baate société.
Songez qa'il j a des femmes qai tiennent le sceptre de réiégance depuis le commencement da second Empire et figarez-rons à quel point vous seriez fatigués si tous teniez le sceptre de l'élégance depuis si longtemps.
Imaginez ce que ces femmes, quelques-unes sans grande fortune, ont dû déployer de diplomatie, d'habileté, d'attention h la conduite de leur barque aux Toiles de soie, ce qu'elles ont vu, ce qu'elles ont traversé, ce qu'elles ont accepté. Des êtres qui, au milieu des fatigues et des corvées de la représentation mondaine, subiraient le contreKSOup de tous les événements et de toutes les préoccupations actuelles, auraient du patriotisme, de la foi, de la dignité, de la sensibilité, des dégoûts, des indignations, des dévouements, ne vivraient pas dix ans de cette vie. Les mondains véritables appartiennent à une classe spéciale comme les politiques; rien ne les touche, rien ne les passionne. Tout pour eux est simple 8pecta/:le, un spectacle qu'ils regardent, mais dans lequel ils ne s'intéressent qu'à eux-mêmes...
Cette équanimité dans l'égoïsme, qui repose par le contraste le» fiévreux et les inquiets, est, je crois, la seule explication du charme très vif, encore une fois, qu'offre le commerce momentané des gens du monde ; c'est le seul trait qui les distingue des autres, car, à part cela, ils n'ont rien de particulier; ils sont assez distingués d'ordinaire, mais ils sont loin d'avoir de bonnes manières. Ils ont vis-à-vis des femmes de leur monde un ton de familiarité, une allure sans-gêne qui est de très mauvais goût ; ils ne saluent respectueusement que les baronnes juives, quand ils comptent emprunter de l'argent au mari.
Dire ceci, c'est exciter l'indignation des journaux du high life, mais c'est l'exacte vérité.
Evoquez un seigneur de la cour de Louis XIV, prenez-le
pour juge, priez-le de regarder comment Joseph Prudhomme et un gentleman d'aujourd'hui parlent à une femme, et vous verrez son avis.
— Madame la comtesse, dira Prudhomme, j'ai l'honneur de vous présenter mes hommages ; j'espère que votre santé est bonne ?
— Bonjour, dira le gentleman d'un air dégagé, parfois avec un petit geste de la main, comment va ?
Au fond, c'est ce pauvre Prudhomme qui représente les grandes traditions.
11 faut ajouter aussi que l'absence de toute morgue, toujours chez les gens du monde authentiques et non dans le monde juif, est le bon côté de ce genre un peu débraillé . A part quelques imbéciles qui singent les Anglais, les hommes sont ronds, simples et volontiers joviaux ; les femmes les plus titrées ne sont ni pimbêches, ni sottement collet-montées ; ils sont tous restés d'allures très françaises.
Il n'est qu'une chose qu'il faille éviter avec soin dans le monde, et je le dis pour les jeunes gens qui seraient désireux de se pousser dans les salons. Vous tremperiez votre pain dans la sauce du plat qu'à la rigueur on vous le pardonnerait ; il vaut mieux s'abstenir, mais enfin on dirait : « C'est un homme qui aime beaucoup la sauce. » En revanche, ne vous avisez jamais de parler des t devoirs sociaux des classes dirigeantes ». A ce mot vous verriez tous les dos esquisser un mouvement de protestation muette. Tous les convives penseraient à la fois la même chose : a Voilà un monsieur qu'il faut éviter avec soin » ; sans s'ouvrir, les bouches mimeraient toutes la même monosyllabe : Zut !
Ce sujet-là est peut-être le seul qui porte réellement sur les nerfs des gens du monde.
Lei sentiments rehgieux sont réels, je l'ai dit, dans l'Aristocratie, mais ces sentiments, eux aussi, sont d'un ordre particulier. Sans doute la clarté de l'Eghse n'est pas encore pour les classes supérieures de France ce qu'est l'Eglise anglicane,
Ali LA FIN d'un monde
d'après Carlyle, pour les protestants d'Angleterre: « Un laminaire ecclésiastique qui surplombe suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être une lune ou un soleil quoique visiblement ce ne soit plus qu'une lanterne chinoise composée surtout de papier avec un bout de chandelle, qui meurt malproprement dans son trou. »
Cette clarté, malgré tout, éclaire peu ces intelligences et réchauffe médiocrement ces âmes indifférentes à tout ce qui n'est pas. le plaisir immédiat.
Les gens du monde sont plutôt pratiquants que véritablement pieux. Le côté cultuel, Fobservance, le respect des rites tieunent la place principale dans leur religion. Des gens qui vivetti ostensiblement en dehors de toutes les lois de l'Eglise continjueQt à en observer toutes les prescriptions, le sais bien qu'au fond ils sont dans le vrai jusqu'à un certain point. C'est le raisonnement de l'Italien qui vous dira : u J'ai tort d'être adultère et je gémis de ma faiblesse, mais je ne vois nulle nécessité, parce que je commets un péché en prenant la femme de mon prochain, d'en commettre un second en mangeant gras le vendredi. »
Au fond, le christianisme français, fait de droiture et de logique en même temps que de foi, a de la peine à se plier à ces compromis de conscience. 11 semble tout naturel qu'un homme emporté par une violente passion s'éloigne tout à fait de l'Eglise. A certaines heures de trouble et de colère on n'a point l'idée de prier ; à d'autres moments, au contraire, dans une église comme en pleine campagne, au milieu du Paris tumultueux, l'âme contente d'elle-même semble s'envoler vers l'infini, goûter une indicible joie à s'unir avec son Créateur, à sentir qu'elle est en communication avec lui. C'est là une impression erratique : tous les théologiens vous diront que la prière, même lorsqu'elle n'est qu'un acte machinai et que le cœur ne peut s'y associer, est salutaire et féconde quand même.
Au vrai le monde est plein de déférence pour l'Eglise, mais à la condition que l'Eglise ne gêne pas ce plaisir qui
prime tout, qui passe avant tout. « L'illustre archevêque, le vénérable pasteur... » Mais si le pasteur s'avise de condam- Dcr les exhibitions indécentes de certaines fêtes de Charité, personne ne fera attention à ce qu'il dit et les brebis en liesse danseront comme de petites folles autour de leur pasteur.
Remarquez que ces gens ne protesteront jamais, ne discuteront jamais ; ils suivent leur petite idée, voilà tout. Le journal qui fait autorité pour les catholiques patriciens, ce n'est pas VUnivers,qm s'est élevé tant de fois contre certains scandales qui s'abritent derrière une prélen4ue Charité, c'est le journal de Meyer, c'est le GauUw.
Je m'étonne même qu'au prix de tant d'efforts, en mettant au service de leur œurre, en même temps qu'une si héroïque abnégation, one si merveilleuse intelligence, les Jésuites n'aient pu obtenir davantage des jeunes générations qui ont passé par leurs mains.
Ces pensées me hantaient souvent en cheminant sur les routes du Kent, lorsque j'habitais Canterhury. Ces petites routes anglaises, entretenues comme des allées de parc, ont un pittoresque particulier et l'on s'arrête parfois rêveur devant ces cottages dont les fenêtres à carreaux minuscules sont ornées de l'inévitable pot de géranium. Je vois encore à la place où U était un indigène dont je n'ai jamais aperçu la figure. Le dos tourné à la route, appuyé, les bras croisés, à la barrière de bois qui fermait son jardinet, il était là, en contemplation devant son cottage ; je l'ai toujours trouvé à la même place et dans la même position. J'ai imaginé que c'était quelque voyageur qui avait fait cinq ou six fois le tour du monde et qui se reposait enûn...
Nul pays, d'ailleurs, n'est plus propre au repos, et à certaines heures cette atmosphère anglaise, qu'on dit désagréable et maussade, a je ne sais quoi de pénétrant et d'alanguissant qui n'est pas sans attrait. Le paysage semble plus romantique qu'en France. Lorsqu'on a longuement admiré ces tours de la cathédrale de Saint-Thomas-Becket, qui se
détachent, imposantes, sur l'horizon, on aperçoit, en se tournant d'un autre côté, un coin de pays d'une physionomie toute différente, des habitations bien propres, tout à fait modernes, et, à quelques pas, une lande près d'un pont qui, sous les clartés de la lune naissante ou par un ciel d'automne, citronneux et aigre de ton, comme on en trouve souvent là- bas, prend un aspect fantastique.
Je songeais aux maîtres de ce collège de l'exil, à ces hommes d'élite qui ont renoncé à tout pour se consacrer à l'éducation de la jeunesse. Il y a là des individualités vraiment surprenantes pour nous, des hommes de trente ans, en pleine éclosion d'une intelligence remarquable, qui se privent même du plaisir de lire des livres qui les intéresseraient, de s'oc-uper de questions qui les attirent, pour servir de pions à des enfants, qui couchent avec eux dans les mêmes dortoirs, qui, nés riches, s'assujettissent aux tâches les plus arides, les plus rebutantes, les plus sèches.
A quoi cela sert-il ? est-on tenté de dire. En dehors des ofllciers qui feront honneur à leurs maîtres, les jeunes gens, qui auront coûté tant de peine à élever, conduiront le cotillon dans les bals donnés par quelque Juif enrichi avec des spéculations véreuses et des coups de Bourse éhontcs.
A ceci le Jésuite ne peut rien et, au fond, l'état social tel qu'il est ne lui paraît peut-être pas aussi odieux qu'à nousmêmes. Chaque ordre a une effigie particulière en même temps qu'une mission distincte. Les Jésuites sont arrivés quand le Moyen Age était fini et n'ont point connu l'admirable ordre chrétien sur lequel reposait la société du Passé; ils ont été les hommes d'un état social nouveau ; ils ont modelé et formé à leur image ce grand xyii^ siècle qui fut leur siècle à eux; toutes leurs idées se rattachent encore à cette époque. Leur conception de la vie générale est un accommodement mutuel où tout s'arrangerait grâce à leur dévouement à eux, à leur connaissance du cœur humain, à un hant réciproque. Us ne voient pas très nettement la nécessité d'institutions sociales garantissant h Travail contre l'exploitation
du Capital; s'ils avaient Tinfluence, tout irait bien, comme tout allait au Paraguay dont ils avaient fait un Paradis terrestre sans une organisation fixe, sans un système arrêté, uniquement parce qu'étant de braves gens ils conciliaient tout dès qu'ils pouvaient agir à leur guise.
Les Juifs détestent les Jésuites parce qu'ils sont par leur organisation le plus sûr rempart de l'Eglise, mais les Jésuites n'ont pas pour les Juifs l'aversion qu'éprouvent des ordres qui ont été mêlés à la vie du Moyen Age. D'ailleurs, et c'est là la dominante de leur type, ces Jésuites si rudes pour euxmêmes, si indifférents aux joies humaines sont essentiellement sociables ; ils tiennent compte de tout ce qui a un rang dans la Société, sans s'occuper trop de la façon dont ce rang a été acquis ; sûrs d'eux-mêmes, ils ont l'optimisme un peu dédaigneux des êtres de haute vertu et ne demandent point l'impossible.
Sans doute un homme qui a le caractère assez fortement trempé pour devenir un Jésuite n'aurait pas épousé, même s'il fût resté dans le monde, la fille d'un usurier juif, mais il ne trouve pas mauvais qu'un élève des Jésuites fasse un tel mariage. Cet élève, le Jésuite le connaît à fond; il sait la futilité de ces natures, leur besoin de luxe ; il comprend que le pauvre petit homme, dès qu'il aura mangé son patrimoine, n'est pas de taille à se faire une place dans la vie, et il se dit : cUne fois redevenu riche, il tiendra son rang dans le monde, il* aura un beau train de maison, il fera du bien : après tout, c'est autant de repris sur l'ennemi 1 Car si l'on compte sur les gouvernants modernes pour faire rendre gorge à Israël, on pourrait compter sans son hôte. »
Ceci vous explique que l'introduction du Juif dans la Société française n'ait pas rencontré d'obstacles bien sérieux de la part du Jésuite dont l'action est cependant grande sur la haute Aristocratie.
Les Jésuites avec leur influence, les écrivains chrétiens avec leur éloquence, les écrivains radicaux avec leur inso-
416 LA FIN D'Uif MONDE
lence ne peuvent rien contre Tirrésistible force qui poasse les classes privilégiées à se détrujjre elIesHnéme^. / L'Aristocratie, dépaysée, déraciaée par la Hévolation, n'a pu reprendre pied dans le sol de France ; elle est restée une plante de serre. Au moment de U Révolution même, elle n'eut aucun sentiment de ses intérêts véritables : au lieu de se cramponner à la mottç de terre française, elle crut à une sorte de Franc-Maçonnerie du sang bleu ; elle &e Ûa à l'Aristocratie européenne qui la berna, la railla, la trompa. Aujourd'hui encore, elle agit de même; elle est victime d'un aveuglement semblable : elle espère pour U protéger dans une sorte de Franc-Maçonuçrie des intérêts, des plaisirs, de l'argent; elle ne songe point à imiter les nobles Roumains, les Gerghel, les Cortazzi, les Butculesco, qui se mettent à la tête d'un mouvement national contre les Juifs, qui dépensent des sommes énormes pour exciter encore les paysans contre eux. Tout au contraire, au lieu de faire cause commune avec les petits propriétaires ruinés, les petits fabricants retombés à l'état de salariés et qui constitueront bientôt le plus redoutable bataillon de l'armée socialiste, l'Aristocratie s'identifie de plus en plus avec la Juiverie, la Haute Banque, les gros exploiteurs ; elle s'éloigne de plus en plus des travailleurs, des Français autochtones dont un fond d'idées de même origine, une même conception d'un certain idéal dans la vie devraient la rapprocher; sous prétexte que tous les.écus sont frères, elle se solidarise avec les ennemis du pays/ Pendant la Révolution le cœur de l'aristocratie n'était pas avec les paysans héroïques qui luttaient en Vendée, il était avec Goblentz; — aujourd'hui il est avec Francfort... — Francfort; ne lui réussira pas mieux que Coblentz.
Forneron, dans son Histoire des émigrés, raconte une anecdote bien caractéristique.
Traquées partout, épuisées, sans ressources, les plus grandes dames de France vinrent s'échouer dans une minuscule principauté d'Allemagne.
La margrave de l'endroit, apprenant la présence de ces émi grées, manifesta l'intention de donner un bal en leur honneur.
Un bal ! quelle surprise et quelle joie ! Et rapiéçant leurs pauvres toilettes, l^s fugitives de Versailles s'apprêtèrent gaiement à se rendre chez la margrave...
Le chambellan de l'Altesse en miniature vint gravement s'entendre avec les invités et les invitées afin de leur indiquer l'étiquette. Les dames devaient, en entrant, baiser la main de la Sérénissime.
Baiser la main d'une margrave ridicule qui régnait sur quelques lieues de pays 1 Pour comprendre la stupeur qu'excita cette proposition saugrenue, il faut se reporter aux années qui précédèrent la Révolution, songer à l'opinion qu'avait d'elle-même cette aristocratie qui se croyait, et non sans raison, la première de l'Europe. A Versailles on ne baisait pas la main de la reine de France : au moment où, après les trois révérences, la dame présentée se penchait pour baiser la main, la reine relevait gracieusement la dame inclinée et faisait une révérence à son tour...
Les pourparlers furent rompus et l'on décida unanimement que cette grosse main rougeaude de margrave ne serait pas baisée par la fleur des pois de Trianon.
La margrave, quant h elle, avait logé cette idée dans sa tête tudesque, et l'on sait que lorsqu'une idée est dans de semblables têtes, elle n'en sort point aisément. « Soit 1 dit-elle, point de baisement de main, point de bal! » Et le chambellan s'en vint, avec sa clef dans le dos, signifier cet ultimatum.
Au bout de huit jours la noblesse de France capitulait et, pour avoir le bal, baisait la main de la margrave.
Cette histoire d'hier sera celle de demain. Proscrits, nos grands seigneurs et nos grandes dames baiseront la main de quelque Juif enrichi qui aura la plique, la gale et la rogne ; que dis-je, ils la baisent déjà, ici, alors qu'ils sont encore sur la terre de France...