‹ La fin d'un mondeChapitre 27 sur 54 · LE PAUVRE ET SON ROLE DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE · texte numérisé non relu

LE PAUVRE ET SON ROLE DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE

Ce que le Juif a tiré du Pauvre. — Grégoire VII et Léon XIII. — Une réorganisation des œuvres de Charité. — Une pièce à faire

— Le Pauvre, le Capucin et le Républicain. — Goldschmidt ou le bon riche. — La fille d'un soldat. — Un trait de générosité des Rothschild. — Un argent qui n'arrive jamais à destination. — Un souvenir de la loterie des Arts décoratifs. -^ Meyer — AveneL

— Un Heilbuth qu'on ne retrouve plus. — Les bons de la Presse. — Un vaincu de la vie. — Soixante-quinze ans et pas de pain. — Jourde se montre. — Crouzet et l'association des journalistes. — Lockroy ou le président prévoyant. — Goirand ou le parfait avoué conseil. — Les gens qui disposent du budget. — Le testament de Victor Hugo. — Les 50,000 francs aux pauvres de Paris. — L'Ydolatrado sur les quais. -- La haine du Pauvre. — Mission moralisatrice accomplie par le Pauvre.

— Le Pauvre dans la société d'autrefois. — Jésus-Christ s'habille en pauvre. — Le faux ordre. — La fin d'une journée de Paris. — Ce qu'on ne peut pas dire.

Qui relie entre eux les éléments incohérents de celte société ?

C'est le Pauvre.

L'historien de TAvenir qui voudra étudier à fond celte société bizarre devra fixer tout spécialement son attention sur le Pauvre .

La civilisation juive s'est surpassée elle-même dans la façon dont elle a utilisé le Pauvre ; elle s'était fait un instrument d'exploitation de tout ce qui était grand dans l'humanité ; elle s'était servie de la guerre pour organiser des emprunts ; elle avait monopolisé la parole imprimée destinée

riJ^'

à porter partout la vérité pour tromper le public et ruiner les naïfs par des réclames mensongères ; du duel farouche d'autrefois, elle avait fait un prétexte à procès-verbaux après une blessure au tissu épidermique de la paume de la main, d'après la méthode de Jacob : Tutilisation du Pauvre a été son chef-d'œuvre

Le Pauvre, qu'à l'exemple du Sauveur, tous les saints ont traité comme un frère, est devenu entre les mains de l'interlopie juive un champ de rapport, une colonne à prospectus, une marmotte que l'on fait danser pour se rendre intéressant, un prétexte, une excuse à toutes les compromissions, à toutes les capitulations de conscience.

Léon XIII, au commencement de son pontificat, avait eu des projets de réorganisation très élevés et souhaitait de donner une impulsion commune aux diverses missions de l'Eglise ; il aurait voulu que les œuvres de charité, les œuvres d'enseignement et les œuvres d'apostolat par la parole puissent, sinon se fondre entre elles, du moins agir avec ensemble sous une direction supérieure. Il recula devant l'impossibilité d'arracher les œuvres de charité à ceux qui eu font des entreprises particulières...

Quand Grégoire VII intervint dans cette question des prêtres mariés à propos de laquelle Michelet a écrit une page d'une si étrange puissance et qu'il rappela, de la plus énergique façon, les lois de l'Eglise sur le célibat, il y eut dans certains pays comme une explosion de fureur. L'archevcque de Mayence lut la bulle en tremblant, et quand il eut fini, tous les seigneurs ecclésiastiques des bords du Rhin, comtes et princes en même temps qu'évêques, grands chasseurs, intrépides videurs des larges hanaps où fumait le Roemer, s'élancèrent sur le malencontreux lecteur, à demi fous de colère et de luxure, et faillirent le tuer...

Soutenu par le peuple, Grégoire VII tint bon et sauva l'Eglise que déshonorait le concubinat des prêtres devenu, en quelque sorte, un mariage reconnu. Tout le monde obéit et ce ne fut que trois cents ans après que la Réforme sortit des

culottes orageases d'un mauvais moine auquel son vœu de chasteté pesait trop.

Léon Xni n*aurait pu réussir 8*11 avait voulu quand mémo réaliser son plan de réorganisation des œuvres de charité. Les mondaines auraient été plus difficiles à soumettre que les Burgraves épiscopaux du Moyen Age.

Le groupe des heureux et des riches, en effet, se désagrégerait vite s*il n'y avait pas le Pauvre ; pour le Paris élégant une grève de Pauvres serait un vérilahle désastre. Si cet événement se produisait, beaucoup de femmes charmantes mourraient d'ennui ; d'autres mourraient de faim parmi celles qui passent pour payer une partie de leur luxe sur des fêtes de charité organisées à grand fracas.

C'est grâce au Pauvre que des femmes, qui ont outrageusement rôti le balai, peuvent frayer avec des mères de famille irréprochables. C'est au nom du Pauvre que les clients de la Rcitlazzi abordaient avec d'Andlau la question de la décoration : «Je sais que vous êtes très charitable, mon général, voici 20,000 francs pour vos pauvres. » C'est derrière le Pauvre qu'Arthur Meyer fait sa rentrée et vient s'asseoir, après ses malheurs, à la même table que des hommes comme Cassagnac, qui se sont loyalement et bravement battus quinze ou vingt fois. C'est avec l'argent destiné à venir en aide aux journalistes pauvres que Crouzet fait la noce en compagnie d'horizontales, et ce sont les pauvres cholériques qui permettent aux organisateurs de la fête des Tuileries de festoyer joyeusement au Continental et aux aéronautes de s'acheter des complets...

J'avais tracé jadis le canevas d'une pièce en 5 actes qui aurait eu pour sujet : le Pauvre.

On ne voit pas ce Pauvre dans ma pièce, mais il est sans cesse question de lui. C'est en son nom que s'opèrent les rapprochements les plus extraordinaires et que s'étalent les promiscuités les plus révoltantes. Des gens sans tache fraternisent avec des chevaliers d'industrie, des maris ouvrent

eux-mêmes lear gynécée à Tamant de leur femme, des insul leurs de la religion sont accabléiâ d'égards par de sincères chrétiens. Tout cela, t c'est pour le Pauvre ! »

An V* acte seulement, au moment où la fête de bienfaisance,- annoncée par toute la presse, est dans tout son éclat, quand sous le feu des lustres, au bruit des orchestres en joie, les danseuses se pâment h demi dans les bras de leurs cavaliers, le Pauvre apparaît... Il arrive sombre, navrant à regarder, les traits creusés par la souffrance ; les haillons qu'il porte ruissellent de pluie. Un cri sort de toutes les poitrines : € Un gardien de la paix I Qu'on arrête cet homme et qu'on le mette au poste 1 »

Le Pauvre s'enfuit sous cette huée et dans la rue il rencontre un Capucin qui vient de consoler un moribond... Le Capucin reconnaît un de ceux que Notre-Seigneur Jésus- Christ aimait tant, et il dit au Pauvre : « Je n'ai qu'une soupe à l'eau, mais venez avec moi, et nous la partagerons. »

A ce moment des républicains, des Clemenceau, des Granet, des Lockroy, des Laguerre, des Anatole de la Forge, des boursiers, des organisateurs de syndicats sortent de la fête où ils ont trouvé d'honnêtes gens assez faibles pour leur serrer la main ; ils sont déjà ivres de Champagne, et, avant d'aller terminer la nuit chez les filles, ils s'entretiennent des bonnes affaires en préparation. Ils aperçoivent tout à coup le Capucin qui s'éloigne dans le lointain avec le Pauvre, ils l'insultent de leur voix avinée : « Eh ! va donc, calotin ! Va donc, Vobiscum! rfous monterons demain à la tribune pour te dénoncer au Peuple 1 «

Le propre du Pauvre moderne, eflTcctivemeût, ce qui aurait été le côté lamentablement comique de ma pièce, c'est que tout Paris se met sens dessus dessous pour lui et qu'on l'arrête dès qu'il se montre

Sous ce rapport rienn*est plus instructif que la douloureuse aventure d'une dame digne de toutes les sympathies, M"^* Micheline de Gradowitz de Nowicka, qui comparaissait,

4i2 LA FIN d'un monde

au mois de juin dernier, devant la police correctionnelle.

M°*® de Gradovitz de Nowicka, se trouvant dans un dénuement extrême, avait mis en loterie un grand manteau impérial chinois en satin richement brodé. Ce manteau provenait de l'Exposition universelle de 1867.

La lettre suivante, adressée par M"® de Gradowitz au procureur de la République, expose dans quelles circonstances la malheureuse femme a été dénoncée au parquet;

... En ma qualité d'étrangère, j'ignorais complètement que la loi française défendit la loterie privée. Je me trouvais avec ma fille à Paris, dans une position assez difficile, depuis la perte de la fortune de mon mari, qui, à la suite de chagrins, est tombé malade. Il est aujourd'hui atteint de paralysie.

Ayant à élever et à soigner ma fille, qui a douze ans, née à Paris, et qui ne peut supporter le climat de la Russie, je suis obligée, autant pour sa santé que pour son éducation, d'habiter Paris. Ma fillette étant très délicate est presque continuellement malade, ce qui fait qu'elle m'occasionne de très grandes dépenses.

Malgré la pension que je reçois de ma famille pour vivre, surtout à cause de la perte qu'il faut subir sur le change des roubles, je me trouve souvent dans de grands embarras d'argent.

Désirant un peu soulager ma situation, et ignorant qu'il

organise cette loterie pour ma fille. Cette loterie durait depuis deux ans. Elle était sur le point d'être close. Par malneur, quelqu'un m'a parlé d'aller chez une Juive, M"*« Goldschmidt. On me disait que cette dame était très charitable et qu'elle me prendrait quelques billets à cinq francs. Ayant justement ma tille au lit avec une fièvre qui la dévorait, et manquant d'argent pour acheter des médicaments que le pharmacien refusait de me livrer à crédit, je suis allée chez cette dame. M. Goldschmidt m'a fait arrêter, au parc Monceau, comme je sortais de chez lui. On m'a conduite, plus morte que vivante, chez le commissaire de police, qui m'a confisqué le registre, les billets et le manteau qui avait été déposé chez Ms' Sisson.

De grâce, monsieur, au nom de mon défunt père qui a servi la France sur les champs de bataille et qui a été décoré

de la Légion d'honneur, au nom de ma pauvre enfant malade, je vous en coniure, veuillez être indulgent, et pardonnez mon ignorance de la loi ! ...

J'ai quelques amis dont je me permets de citer les noms qui peuvent témoigner de mon honorabilité. Ce sont : MM. Berger, directeur de la Banque ottomane, Fery d'EsclanJs, M^ie comte de Lespinasse, etc., etc.

Micheline de Gradowitz.

Cest là un document précieux pour la vie présente : le Polonais qui sert la France, la gravure de Poniatowski dans TElsler dans le fond, le Juif qui s'installe pendant qu'on se bat, qui finit par occuper un palais rue de Monceau et sort en pantoufles pour faire saisir par des gardiens de la paix une malheureuse femme éperdue...

Là-dessus le chœur de la Presse : c Discuter l'origine des fortunes sémitiques ! Mais, existât-il une ombre sur ces fortunes, ne sont-elles pas ennoblies par cette charité infatigable, par cette charité incessante qui fait du nom d'Israël le synonyme de bonté. Si M°*« de Rothschild, comme dit WolIY, est la mère des pauvres, M. Goldschmidt est leur oncle. »

Le tort de cette pauvre dame a été de ne pas lire la France juive ; elle aurait su que tout cela était pur saltimbanquisme. Ce sont des boniments d'emprunts du Honduras, ce n'est pas vrai...

Les Juifs ne donnent aux Chrétiens que lorsqu'ils sont sûrs de récupérer au centuple.

Au mois de février 1871, le 1" ou le 2, le comte Louis de Mcrode, qui avait pris à Bruxelles l'initiative d'une souscription en faveur des victimes de la guerre, annonçait, tout joyeux, à l'un de nos amis, qu'il venait de recevoir 94,000 francs envoyés par les Français d'Amérique et il ajoutait : « Croyezvous que les Rothschild, qui ont servi d'intermédiaire, ont eu le cynisme de retenir là-dessus 2 0/0 de commission, enriron 2,000 francs ? »

Quelques jours après la maison Rothschild souscrivait pour quelques centaines de francs et toute la presse libérale

LÀ PIN d'un mondb. 26

belge, vendue aux Juifs comme ici, se tordait d'enthou-

sicsme.

Je Fai dit déjà, cet or demandé par la Réclame à la Vanité ne peut jamais arriver à destination. Ce sont les syndics qui, parait- il, se sont emparés de Targent destiné à relever Ischia de ses ruines, et les Italiens nous accusent réception de cet envoi,. en donnant des coups de couteau dans le dos à tous les Français qu'ils peuvent rencontrer. « Si Ton avait planté une croix dans notre pays pour chaque assassinat commis par un Italien, le Dauphiné ressemblerait à un immense cimetière. » Ainsi s'exprimait, dans un procès récent, un avocat de l'Isère qui avait, sans doute, souscrit pour Ischia...

Les doublons de Murcie ne sont guère plus heureux et sont interceptés par des alcades.

Ces exemples ayant porté leurs' fruits, on prend de minutieuses précautions pour la souscription ouverte par la Presse en faveur des Inondés du Midi. Tous nos confrères conservateurs affirment qu'ils veilleront au grain, mais quand le guignon s'en mêle, voyez-vous, il n'y a rien à faire. Un préfet, plus subtil encore que les Parisiens, parvient h saisir le magot et, malgré les protestations du Soleil du Midi, il distribue les fonds, au nom du gouvernement, aux repu-, blicains qui, sans avoir été inondés, lui semblent plus intéressants que les sinistrés réactionnaires.

En ce qui concerne les loteries, le procès qui s'est plaidé au mois de décembre 1887 devant le tribunal correctionnel de Gorbeil à propos de la Loterie des arts décoratifs nous a édifiés sur les tripotages qui se commettaient là dedans.

Ce procès, je dois l'ajouter, m'a rempli d'une douce joie, car révénement donnait raison à ma perspicacité. En voyant les procédés qu'employait Avenel, le directeur de cette Loterie, j'avais comme une conviction que cet Avenel devait s'appeler Meyer ou Lévy.

— ïu es excessif, me disaient mes amis, pourquoi veux- tu

que cet homme qui est connu sous le nom d'Avenel s'appelle Mejer ou Lery ?

Quelques joors après, mes amis m'envoyaieJt une lettre de faire part d'un mariage à la synagogue et me disaient : « Tu as raison, tu as un don pour deriner le Juif, cet Avenel s'appelle effecti¥ement Meyer-Avenel »

Quant «a procès lui-même, il révéla qu'un des hommes de confiance d'Aotomn Proust, Torgamsatecir de la Loterie, était un repris de justice. Avait-il Tintention d'encourager les arts déccA^atifs, je l'ignore, ce qui est certain, c'est qu'il s'était fait bâtir, sur les bénéfices de la Loterie, un château à Sucy- Bonneuil et qa'il l'avait orné magnifiquement. Qn apprit, en outre, qu'on trafiquait des billets gagnants et qu'on s'appropriait des lots comme on voulait.

C'est ainsi qu'Avenel, toujours sans doute pour encourager les arts, mit la main sur un Heilbuth qu'on ne revit plus jamais, quoiqu'à plusieurs reprises Aurélien Scholl en ait demandé des nouvelles.

Quant à Antonin Proust, Lockroy, émerveillé de son savoirfaire, le nomma commissaire spécial pour les Beaux-Arts à rExpositioB Universelle !

Il en est de même partout. La presse républicaine, toujours prête à se vendre moyennant un peu d'argent, obtient, en échange de quelques réclames pour Goblet, ce qu'on n'avait jamais autorisé pour aucun corps d'état : un emprunt de 10 millions représentés par 500;000 bons de 20 francs.

fl semble, qu'avec une pareille encaisse, les associations devaient pouvoir soulager bien des misères. Or, jamais les associations, où régnait jadis l'esprit de cordialité et de fraternité, n'ont été plus impitoyables pour leurs membres pauvres. On a commencé par rayer les membres qui étaient en retard pour leur cotisation, ce qui ne s'était jamais fait dans une réunion d'artistes et d'écrivains, A quel moment, en effet, un artiste a-t-il besoin de la sympathie de ses camarades? Est-ce quand il a une situation fixe et généralement

bien rétribuée? Non, c'est lorsqu'il passe par une de ces crises comme nous en avons tous connu, que le journal auquel il appartenait s'est effondré, qu'il cherche en vain un poste nouveau...

Quant aux vaincus de la vie, l'association des journalistes républicains est implacable pour eux. J'ai reçu la visite d'un malheureux dont la vue éveillait vraiment de longues pensées. D'excellente famille, parent même d'un grand poète, il avait été officier de marine, puis avait donné sa démission pour défendre ses idées dans la presse républicaine ; il avait occupé des places importantes dans plusieurs grands journaux de Paris et de la province, et, à soixante-quinze ans, il se trouvait absolument sans ressources. De-ci de-là, il faisait quelques articles à 3 centimes la ligne pour des journaux de commerce ou des réclames pour quelques industriels, et frappait un peu à toutes les portes ; la semaine il s'en tirait encore, mais quand, par hasard, il se trouvait deux jours de fête de suite, que personne n'était visible, il s'allongeait dans son taudis et souffrait de la faim ; il resta ainsi une fois soixante heures sans manger !

« 11 y a quelque chose là-dessous, » me direz-vous. Non, j'ai eu la même idée, j'ai fait prendre des renseignements : ils étaient excellents. C'était un très honnête homme, d'une sobriété exemplaire ; les vêtements usés toujours admirablement brossés. On rencontre de ces existences comme cela, que voulez-vous, de ces fins de vie qui serrent le cœur d'une douloureuse angoisse. Tant que l'homme a l'avenir devant lui, il peut compter sur la revanche, espérer qu'il aura son jour; les fils de soie succéderont peut-être aux fils de chanvre grossier sur la quenouille que dévide la Destinée, mais ici on voit le bois de la quenouille et le reste de l'écheveau. Le nombre des cartes qui restent au talon est bien mince et les atouts ne s'y trouveront plus.

Que supposez-vous que fit devant une telle misère l'association de ces journalistes républicains qui ont toujours le mot d'humanité à la bouche? Rien. Jourde donna personnelle-

ment 5 francs au pauvre diable et ne s'en cacha pas. Il le fît venir avec lui, à deux heures, devant le guichet du journal, où se pressaient des gens pour s'abonner, pour réclamer, pour changer leurs bandes d'adresses, et lui dit : « Mon cher, soyez tranquille, je vais vous faire donner 5 francs. » Qui fut dit fut fait, et Jourde cria au caissier : « Donnez, je vous prie, 5 francs à ce brave confrère qui est dans la gêne. » Comme l'autre ne disait rien, Jourde ajouta : « Mais c'est tout naturel, vous êtes dans l'embarras, je vous fais donner 5 francs à la caisse ; au Siècle nous avons toujours 5 francs à la disposition d'un camarade. » Sur ce, il rentra majestueusemnt dans son cabinet au milieu d'une haie d'abonnés frappés d'admiration...

Hébrard seul se montra convenable, il remit 20 francs au vieillard sans rien dire et écrivit au ministère de la Marine, qui lui accorda 40 francs.

Il est convenu que l'argent destiné en apparence à soulager de touchantes infortunes doit être mangé en orgies.

Rien n'est curieux sous ce rapport comme l'affaire Crouzet. Evidemment les chefs du parti républicain ont le cerveau autrement fait que nous. La gestion des moindres fonds pour une souscription, la responsabilité la plus légère vis-à-vis de confrères suffit à nous causer du tracas ; ces gens-là laissent voler 184,000 francs à leurs camarades sans avoir jamais demandé une pièce de comptabilité, sans s'être inquiétés des dépenses que faisait Crouzet.

Vous croyez que Lockroy, président de l'Association des journalistes républicains, va se montrer désolé après la catastrophe, qu'il va dire : « C'est de ma faute ! Comme président j'avais la responsabilité tout entière, je suis riche, je rembourserai au moins une cinquantaine de mille francs. » Vous ne connaissez pas le personnage ! 11 arrive insolent et s'écrie avec son accent faubourien : « Eh bien, de quoi ? de quoi ? On a volé ! Et après ! >

La lâcheté est si générale, qu'on renomme cet étonnant

428 LA FIN d'un hondb

président et que ceux qui Tout renommé par servilité vous disent : « J'espère que vous n'oublierez pas Lockroy à propos de l'affaire Grouzet. Le coquin ! il savait tout ! »

n y a encore un avoué bien bizarre là dedans, Goirand, l'avoué conseil de l'association des journalistes. Il devrait pourtant connaître le prix de l'argent, car ses parents furent longtemps pauvres. La grand'mère, fort digne femme du reste, était cuisinière dans une famille catholique des Deux- Sèvres, et c'est k la bienveillance de cette famille que Goirand dut d'être placé au lycée de Niort. Le père était bourrelier et, après avoir essayé diverses entreprises sans succès, il vint k Paris et pendant la guerre il eut la chanœ, comme tant d'autres, de faire fortune dans les fournitures militaires.

Voilà des gens qui disposent d'un budget de plus de trois milliards et qui sont incapables de cet eflPort de conscience qui consiste à remplir les fonctions qu'on a sollicitées par vanité, incapables de vérifier les comptes d'une caisse de camarades !

A cette heure où la France se débat désespérément contre la concurrence étrangère, c'est ce Lockroy, hors d'état de remplir son devoir comme président d'une petite association, qu'on avait choisi comme ministre du Commerce !

Notez qu'il y a parmi les commerçants et les industriels parisiens des hommes d'une exceptionnelle valeur, des hommes qui se sont faits eux-mêmes par d'incroyables efforts de volonté et de courage. Certains que je connais allaient, une fois leur journée finie, alors qu'ils étaient apprentis, suivre les cours du soir au Conservatoire et ne rentraient manger la soupe à la maison qu'à dix heures. Ils sont arrivés, comme on dit, à la force du poignet, et c'est à un pierrot comme Lockroy que la République, qu'ils aiment ou plutôt qu'ils aimaient, confie le soin de défendre leurs intérêt* !

Remarquez que c'est à peine si la presse a dit quelques mots du rôle joué par Lockroy dans toute cette affaire. Autrefois on aurait organisé un véritable charivari, on aurait hué le monsieur à la Chambre lorsqu'il aurait voulu parler

de questions sérieuses. Aujourd'hui il y a tant de connivences inavouées, opposants et gouvernants sont au fond unis par tant de liens, que personne n'a rien dit. Tout passe !

' Si elle est exacte, l'histoire des 50,000 francs de Victor Hugo serait le plus étonnant exemple du pufflsme charitable. « Je laisse 50,000 francs aux pauvres de Paris, » avait écrit le poète, et les pauvres bénirent cette générosité dernière.

Or, à l'heure actuelle ces 50,000 francs n'auraient pas encore été distribués, quoique k poète soit mort depuis déjà un certain temps. M. Albert Rogat a affirmé le fait dans un article de V Autorité du 5 avril 1887 et Lockrôy n'a pas démenti cette assertion. A l'Assistance pmblique et au Conseil municipal, où j*ai fait faire des recherches, on m'a affirmé qu'il resterait trace de la délivrance de ce legs et qu'on n'en avait aucune connaissance. Il me paraît peu probable, cependant, que cet argent ait été remis discrètement, de la main à la main, à des œuvres religieuses.

Le grand vieillard, dont la mémoire nous est chère quand même et qui dort maintenant, dans la solitude et Foubli, son sommeil d'idole délaissée au fond du Panthéon sans prières, au milieu de couronnes desséchées dont le foin s'échappe, est bien innocent de cet escamotage. Avouez néanmoins que si l'aventure est vraie, et lous nos renseignements la confirment, ce lapin philanthropique et posthume posé aux indigents par les héritiers du poète immortel serait un document amusant, une contribution préciense, comme on dit aujourd'hui, sur la façon dont les radicaux comprennent le respect de la volonté des morts.

Georges Hugo aura à cœur, je l'espère, de faire la vérité sur ce point. Beaucoup dont il ne sait plus les noms se souviennent de l'avoir vu tout jeune, un peu pâle, gracieux et (réle, tendre son front aux invités du grand aïeul. Ceux-là suivent dans la vie celui qu'ils ont connu enfant et se disent, qu'après tout, certains noms sont difficiles à porter. Dans les héritiers d'Empereurs intellectuels, il y a de la mélanco-

lique destinée du fils de THomme, du pensif archiduc autrichien que Coppée nous montre poussant son cheval à travers la campagne de Vienne et trouvant à chaque village des souvenirs de victoires françaises.

Vous êtes à Wagram, mon petit ofûcier...

C'est égal, si les 50,000 francs ont été réellement subtilises aux affamés de la capitale, Georges Hugo ferait bien de les réclamer à Lockroy et surtout de ne pas les confier à Crou-

Mêt^v • • •

Que le petit-fils du grand poète me permette aussi de lui faire observer qu'il aurait mieux agi en ne laissant pas vendre sur les quais les livres qu'on envoyait à son grand-père de tous les coins du monde avec des dédicaces flamboyantes où l'adulation variait ses formules à l'infini. Il me dira qu'on a coupé les dédicaces, mais on ne les a pas coupées toutes et on a laissé les lettres dans les volumes. C'est ainsi que j'ai acheté, entre autres ouvrages, dans la boîte à cinq sols, près du pont des Saints-Pères, le livre d'un enthousiaste hidalgo, Francisco Vinader y Domenech, dont la lettre d'envoi débutait sur ce ton lyrique : « M. Victor Hugo. Paris. Ydolatrado sehor, una persona como vos debe ser immortal, «

Ydolatrado senor ! Vous revoyez d'ici le cortège : 100,000 hommes défilant, un fleuve humain, une forêt de fleurs en mouvement; Anatole de la Forge, le vieux cabotin voyant là une occasion de se faire remarquer et attrapant une insolation en s'obstinant à rester tête nue lorsque tout le monde était couvert; à sept heures du soir, le dernier peloton de cavaliers harassés, à cheval depuis huit heures du matin, fermant la marche derrière les Beni-Bouffe-Toujours et les voitures-réclames et semblant dire : « Quand arriverons-nous? »; — cette pompe grandiose par certains côtés, burlesque par d'autres,... et puis, le lendemain, on prend les livres de poètes, de philosophes, d'historiens adressés à l' Ydolatrado et on les dépose sur le parapet...

Ce qu'il y a de certain, c'est que le Pauvre n*a jamais beaucoup de chance avec le Juif, le Philanthrope et le Franc- Macon.

Aussitôt qu'un préfet de police s'installe à la caserne de la Cité, son premier soin est de prendre des arrêtés contre les mendiants, l-ozé n'a pas manqué à l'usage et je me souviens qu'à cette occasion, le protestant Monod, dont nous avons eu Toccasion de nous occuper, communiqua une sorte de statistique à des gens qui s'étaient réunis à l'Assistance publique. J'avais ce document sur ma table dans mon jardin, mais mon chat me l'a déchiré en s'amusant et, ma foi, cela m'a paru si peu intéressant, que je ne l'ai pas tait rechercher.

Il en résultait, d'après mes souvenirs, qu'en huit mois un philanthrope avait pris 727 mendiants valides et qu'il leur avait offert une lettre pour entrer dans un atelier. 415 ne vinrent pas prendre la lettre ; les autres vinrent, se rendirent un jour à l'atelier, ne revinrent pas le lendemain; brel, à la fin de ïa semaine, il n'y avait plus que la moitié d'un pauvre qui travaillât.

Qu'est-ce que cela prouve ? C'est que ces gens-là avaient la vocation d'être mendiants, comme Gragnon, le prédécesseur de Lozé, avait la vocation de voler des pièces dans le dossier des accusés.

Sans doute, on peut me répondre que le travail est imposé à l'homme par la loi de Dieu, je le reconnais, mais combien, parmi ceux-mêmes que le travail n'effraye pas, voudraient rester des heures entières, l'hiver, sous une porte cochère, à jouer de l'accordéon avec un caniche entre les jambes?

On prétend que tous ceux qui font ce métier ont cinquante mille livres de rente et des maisons dans tous les quartiers de Paris. Je crois qu'il y a là quelque exagération et le fait qu'ils sont sous une porte cochère n'en est pas moins établi. Dans tous les cas la situation est bien simple : ou ils sont pauvres et ils sont intéressants, ou ils sont riches et, en s'imposant une existence aussi rude, ils prouvent qu'ils obéis-

sent à une conception de la vie gui leur est particulière et qui répond à une certaine fonction sociale.

Si ces fêtes de charité mondaines si justement flétries par l'Eglise et dans lesquelles le Pauvre ne reçoit jamais rien, n'est là que pour servir d'enseigne, sont profondément immorales, la vue du Pauvre, au contraire^ est toujours saine. Sous une porte cochère ou sur un pont, qu'il joue de la clarinette ou de l'accordéon, ou qu'il se contente de dire : « Un petit sou, s'il vous plait ! » le mendiant évangélise, il offre aux gens une occasion de commencer à se sanctifier.

L'homme qui lutte contre la Pauvreté se dit en passant devant cot infirme : c Je pourrais être comme cela !» et il est plus juste envers son Créateur. L'homme dur s'attendrit parfois malgré lui ; il brav€ le froid, il fait un effort pour tirer deux sous de sa poche, et c'est peut-être cet effort, ce sont peut-être ces deux sous qui sauveront son âme...

La société du Passé comprenait ce rôle du Pauvre et elle le montrait lui-même, elle le montrait aux prises avec le Mauvais Riche et se plaisait, dans les poésies populaires, à nous représenter de bons mouvements succédant chez les heureux de la terre à une première pensée cruelle..

Les Pauvres, dans la vieille chanson picarde, sont d'abord fort mal reçus lorsqu'ils demandent une petite place au foyer.

Jésus^Christ s'habille en pauvre, Faites-moi la charité !

Des miettes de votre table Ferons bien notre dîner !

L'Égoïsme brutal parle le premier :

Les miettes de notre table.

Les chiens les mangeront bien ; Ils nous rapportent des lièvres. Et vous ne rapportez rien.

La Femme, dans ce temps-là, ne s'exhibait pas comme a ijourd'hui, elle n'intervenait que pour exercer une action

bienfaisante et douce : la châtelaine a prêté Toreilie au débat, elle entr'ouvre la petite fenêtre en ogive de son réduit et elle dit aux Pauvres :

Ah ! montez, montez, bons pauvres :

Gomme ils montaient les degrés, Trois beaux anges les éclairèrent.

Les Pauvres rassurent leur hôtesse, un peu troublée par cette apparition :

— Ah 1 ne craignez rien, madame, C'est la lune qui parait.

Vous concevez parfaitement, d'après ce naïf récit, comment les choses se sont passées. Vous comprenez que les Pauvres se sont assis et qu'ils ont mangé. Dans les manifestations de la Philanthropie moderne, vous ne voyez jamais un homme qui vous dira : « Monsieur, j'ai été réellement victime et j'ai été réellement secouru. » En revanche, vous voyez tous les Crouzet, tous les lanceurs de fêtes ou de souscriptions, qui ne travalUeut jamais, qui n'ont d'autre métier que d'organiser ces affaires, installés dans des cabarets à la mode avec les filles le plus haut cotées.

Parfois, quand le scandale est trop grand, comme pour la fête des Cholériques, dont j'ai parlé dans la France juive, la Préfecture de Police intervient, mais c'est pour réclamer sa part et déclarer, quand elle a été satisfaite, que tout a été régulier.

La préoccupation de cacher le vrai Pauvre, le Pauvre en chair et en os, est, d'ailleurs, un sentiment commun aux sociétés protestantes comme aux sociétés juives. Saint Labre en Angleterre eût été mis dans un work-house. L'Eglise, au contraire, a voulu que l'être de renoncement qui, en ce temps de paganisme et de sensualisme, avait recherché la pauvreté volontaire en ce qu'elle a de plus rebutant, fût honoré sur les autels; elle a célébré, au milieu de toutes les

pompes, dans Téclat des lumières et des fleurs, la canonisation de celui qui avait vécu des débris jetés à la borne...

Les Gragnon et les Lozé vous diront qu'en empêchant les pauvres de circuler dans Paris et en persécutant les chiens qui ne deviennent jamais enragés que lorsqu'on les attache, puisqu'à Gonstantinople, où ils errent en liberté, la rage est inconnue, ils sont préoccupés de maintenir l'ordre. Cette allégation est mensongère, puisque ces prétendus défenseurs de Tordre laissent la ville livrée à toutes les prostituées, à tous les souteneurs, à tous les malandrins. Dans beaucoup de quartiers il est impossible de passer à certaines heures. C'est sur ce point qu'il faudrait faire de Tordre, mais les préfets de police s'en gardent bien.

Ce qu'il y a au fond de cet ordre apparent, certains livres comme ceux de Macé, comme le dernier volume notamment : Gibier de Saint-Lazare vous le révèlent de temps en temps. On voit là ce qu'est cette ville, ce que sont ces représentants des classes dirigeantes, ces fonctionnaires, ces sénateurs, ces députés républicains dont on devine les noms, malgré les réserves de Tauteur, et que Ton retrouve à chaque instant mêlés aux plus sales aventures.

Encore Macé n'a-t-il pas tout dit. La Préfecture de Police n'est point « une administration paternelle », selon Texpression d'un chef de cabinet, mais elle est nne administration bourgeoise et veille, à sa façon, à la conservation de ce monde qui craque de toutes parts ; elle empêche, autant qu'elle le peut, que les secrets de cette société pourrie jusqu'aux moelles n'arrivent au Peuple.

En dépit de la publicité, que de hontes, que de drames étouffés entre les murailles d'un cabinet de préfet de p( lice 1

Vers 2 heures du matin seulement, Paris a fini sa journée ; alors, comme à la marée pleine, une dernière vague arrive, un<^ vague de boue, cette lois : la soirée apporte son dernier scandale.

LES SI ULACRES 4So

Un grand personnage, un homme influent, un gentleman de haute mine demande à être conduit directement devant le préfet ou son chef de cabinet. C'est un secrétaire d'ambassade, comme celui qu'on avait surpris habillé en femme dans une voiture avec de petits garçons... On déchire le procèsverbal et le malheureux se tire un coup de revolver s:ir le seuil même du cabinet du préfet...

Voici qu'accourt un commissaire éperdu, auquel on avait prescrit de faire une descente dans une maison où se passaient d'ignobles orgies et qui a trouvé, au milieu des Bacchantes, la femme même d'un des gonfaloniers delà République...

Après lui c'est le tour des amis de ce grand manieur d'argent d'Israël dont Macé nous a raconté l'histoire à mots couverts. Il avait un petit boudoir, à lui réservé, dans l'hôtel d'une célèbre proxénète et il était là en tète à tête avec un diplomate étranger, lorsqu'il expira affublé d'un corset en satin cerise et d'un jupon blanc. Il fallait nécessairement le sortir de là pour que la Presse pût, le surlendemain, manifester son chagrin d'une mort causée par l'excès du travail et consacrer au défunt le tribut de ses hommages.

Parfois c'est un grand seigneur qui fait réveiller le préfet et qui l'apostrophe, d'une façon hautaine : « En vérité, monsieur, il se passe de singulières choses dans ce pays! Croyez-vous qu'on a eu l'audace de m'arrêter sur un banc, moi ! Passe encore pour cette fois, mais que cela ne se renouvelle plus 1 »

Le préfet s'incline et reconduit jusqu'à la porte celui qui vient de lui parler ainsi, en exprimant ses profonds regrets^..

Qu'auriez-vous fait ? Celui qui le prenait de si haut était le représentant d'une nation qui se dit vertueuse entre toutes. L'homme arrêté sur un banc portait la paix ou la guerre dans les plis de son veston, un peu l'rippé par la main des agents...

Les lampes commencent à pâlir. Les employés de la permanence vont se coucher. Les ivrognes boivent leur dernier

LA FIN d'un MONDB. 27

verre dans les cabarets restés ouverts. Les souteneurs se disputent avec leur marmite à propos de la recette du soir. Le lendemain tout le monde reprâiidra le grand air de bravoure sur la Morale et la Vertu.

On ne peut pas tout dire encore une lois. Aucun des observateurs attentifs de la vie présente, aucun des peintres du Paris contemporain, ni Maxime du Camp, ni Macé, ni Daudet, ni Concourt, ni Ignotus, n'ont tout dit. Votre curiosité est éveillée sur un point ; vous allez à ceux qui savent tout de cette affaire, ils vous disent : « Ceci vous intéresse, je sais qui vous Stes, je suis sûr que vous ne me nommerez pas, voici les détails les plus complets, mais vous ne pourrez pas vous en servir. »

« L'Art est un sacerdoce » n'est point une phrase ridicule, cela est absolument vrai. L*Art impose certains devoirs, il comporte une sorte d'eurhytmie, de mesure qu'on ne peut dépaisser sous peine d'être hors de l'Art...

J'ai rêvé parfois d'être poursuivi par 25 personnes à la fois, d'avoir des procès dans toutes les Chambres, d'être obligé de me retirer en Suisse, et, au lieu de m'en tenir au document banal, à ce qui est dans le débat public ou la conversation courante, d'écrire avec mes notes, avec ce que racontent sur les Juifs ceux qui vivent avec eux, un livre absolumejit vrai. C'est très difQdle sans sortir de l'Art. C'est la hesogne de ceux qui font des mémoires secrets sur ce temps-ci, tout en étant bien avec tout le monde, et Dieu sait s'il y a des gens qui s'emploient à ce travail en ce moment et qui se disent : a J'aurai vécu toute ma vie dans la convention et dans le mensonge, mais je parlerai après QUI morL »

LE SURSUM CORDA ACADlhlIQUB

La foi des Simples. — La prière de renfaot. — Le petit Bidouze. — L*amour de Dieu. — M"* Obligatoire boycottée. — M. Obligatoire accablé d'honneurs. — Gréard à PAcadèmie française. — Les Jeux scéniques. — L'enterrement de Gréard. — Ce qu'on *

pense dans un cercueil. — Jules Simon et la gantière. — Le rire de Daudet. — Le vrai Sursum Corda.

Au milieu de cette Société fondée sur rimposture, la sincérité se retrouve dans l*âme des Simples. Ceux-là ne sont pas dans le mensonge, mais réellement, et d'un, cceur ingénu et véridique croient, aiment, souffrent; ils sont convaincus vraiment que le Clirist est mort pour les hommes et sacrifient quelque chose au désir d'être réunis à lui dans le ciel.

La lutte des femmes indigentes qu'on tourmente pour mettre leurs enfants aux laïques est toujours émouvante. Le Soleil du Midi nous a montré une de ces mères courageuses à laquelle on offrait, non seulement les fournitures scolaires pour son fils, mais encore un tricot. La plébéienne, sans doute, fut tentée par ce tricot; elle pensa peut-être toute une journée que son fils aurait bien chaud avec ce tricot et aussi à la joie d'avoir un tricot donné par l'Etat, mais elle refusa Gela est intéressant, d'un intérêt considérable, pour Thistoire de ce temps.

Parmi les chefs du parti conservateur, je n'en vois pas beaucoup qui seraient capables d'un effort équivalent à celui accompli par cette femme, qui s'exposeraient à une gêne mondaine, à un désagrément proportionnel au sacrifice de cette ouvrière.

Qu'il est touchant aussi le petit Bidouze, de Gastes, canton de Parentis en Borsc (Landes) ! 11 ne connaît ni Ferry, ni Paul Bert, ni tous les réformateurs de renseignement, cet enfantelet, seulement il sait que Tenfant doit prier et élever son cœur vers Celui qui a créé le monde et, en enfant honnête, il fait sa prière.

Alors apparaît l'instituteur inepte et pervers, THomais, célébré par Renan, qui dit à cet enfant : « Il n*y a plus de bon Dieul »

L'enfant semble avoir eu pour cet être plus de mépris que de révolte, il comprend que cet homme est un imbécile et il lui répond doucement : c Si, il y a Dieu et il faut le prier. »

Sur ce, l'instituteur écrit au père :

Monsieur Bidouze,

J'ai l'honneur de vous informer que j'ai exclu de l'école, pour une durée de trois jours, votre enfant, Bidouze (Jean).

Cette décision est motivée par la conduite de cet élève, qui voulait faire la prière, quoique j'aie formellement interdit cet acte religieux dans l'école.

Je vous prie de venir me trouver demain matin.

J'ai l'honneur de vous saluer.

L'instituteur, Châtaigne.

« Trois jours après, dit VVnivers*, le jeune Bidouze se présentait à l'école accompagné de son père, et l'instituteur lui en refusait net l'entrée sans que la commission scolaire eût été consultée. Depuis que ce fait s'est produit, le sieur Châtaigne n'a été ni révoqué, ni déplacé, ni même réprimandé. On lui donnera sans doute de l'avancement ! »

Bismarck proclame en plein Reischtag le néant du génie humain devant la puissance de Dieu. Que va donc dire à son peuple ce jeune Empereur qu'acclament ses régiments fidèles, ce souverain de 50 millions d'hommes, ce chef d'Etat qu'escortent des rois vassaux? Sa première parole publique est

* UniverSy 26 janvier 1888.

de protester devant tous de son obéissance à la volonté du Très-Haut, de son humilité « devant le Roi de tous les Rois ».

Les fonctionnaires universitaires, dans les Landes comme partout, n'ont point ces sentiments; ils s'honorent de penser comme Châtaigne et n'admettent pas Dieu.

Quelle jolie manifestation à faire pour ces grandes dames du Faubourg qui se livrent le matin à des momeries dans les églises, posent en Orantes des Catacombes et, le soir, vont flirter avec de jeunes Juifs qui puent d'une façon désordonnée !

« Humble enfant, tu as eu le courage d'afQrmer ta foi, tandis que tant d'hommes, indépendants et riches, n'osent la confesser publiquement. Nous t'envoyons en souvenir une belle montre ornée de brillants afin que tous les petits enfants de France sachent qu'il est bien de faire sa prière. »

Ce monde n'a pas d'inspiration de ce genre, il ne pense que lorsque les Juifs lui suggèrent une idée.

Partout, vous en trouverez de ces cœurs naïfs que le Christ appelle à lui d'une voix irrésistible. J'ai vu dans mon quartier un enfant faire sa première communion malgré toutes les résistances. C'était son idée encore à celui-là. Son maître d'école lui dit : « C'est du temps perdu. » Il lui répondit : € Eh bien ! et vous, est-ce que vous ne l'avez pas faite, votre première communion ? »

Cette âme pure aspirait après Dieu, et, à chacun il faisait part de son ardent et profond désir et parfois murmurait avec inquiétude : « Croyez-vous que j'aurai cette joie? »

Lorsque le grand jour fut venu, peu d'êtres, j'en suis convaincu, s'approchèrent de la Sainte Table avec plus de ferveur et de foi.

Quand cet honnête enfant vint m'annoncer son bonheur, je lui donnai une petite montre d'argent avec la chaîne et j'y fis graver la date inoubliable. Le tout me coûta 60 francs.

(( C'est peu l » diront les Sémites. Que voulez-vous, je n'ai pas fait l'emprunt du Honduras et, à ce moment-là, j'avais à mes trousses tous l'^s porteurs d'exploits de M. Marcel Deprez.

440 L\ FIN d'un monde

liien que pour articuler mon offre de preuves, que le tribunal, du reste, se refusa obstinément à admettre, j'eus une note de 669 irancs chez M* Gillet, huissier, me du Sentier. 11 y avait là dedans des témoignages français, anglais, allemands, italiens, le tout proprement couché sur du papier timbré comme il convient pour ces messieurs de la Justice ; — ce qui n'empêcha pas un avocat général, du nom de Jacomy, de prétendre que mes affirmations étaient téméraires et ne reposaient sur une aucune base.

Sincères chez les Simples, qui ne parlent pas et qui souffrent en silence, les protestations contre la persécution religieuse ne sont trop souvent chez les autres que des déclamations, des jeux de scène.

Contre le faible, l'instrument inconscient, on sera terrible. Toute la presse conservatrice, y compris même le Soleil qui est pourtant très modéré, s'est égayée aux dépens de M*** Obligatoire.

M'^« Obligatoire était une pauvre institutrice de Vendée qu'on boycotta. Quand elle arriva pour prendre possession de son poste elle ne put trouver, dans tout le pays, ni un boulanger, ni un boucher qui consentit à lui fournir du pain ou de la viande.

Tous les journaux rirent beaucoup de l'aventure. Pour moi, je l'avoue, je ne jugeai pas la plaisanterie très drôle. Qu'il est dur parfois le sort de ces pauvres institutrices primaires, obligées pour vivre de cacher leurs sentiments religieux, errant de résidence en résidence avec une méchante robe de mérinos sur le dos, livrées à toutes les fantaisies des supérieurs ! Si elles se tournent vers le curé pour chercher quelque consolation morale, elles sont dénoncées rae de Grenelle ; si elles s'adressent à l'inspecteur, c'est encore pis. Ce fonctionnaire, d'ordinaire, a les mœurs des nouvelles couches; il se monte en adressant aux jeunes filles, au moment des examens, des questions obscènes comme celles dont on nous cite chaque jour des exemples, et la malheureuse

institutrice qui réclame une faveur est obligée de passer par ce que veut le dispensateur de l'avancement.

Je pensais, en tout cas, qu'au moment où M. Obligatoire lui-même se présenterait à l'Institut, toute la presse conservatrice allait lui donner une aubade amusante. M. Obligatoire, en effet, n'avait aucun titre aux bonneurs académiques • il n'a jamais publié qu'un livre : La Morale de Flutarqite que personne n'a voulu lire. Il représente purement et simplement la Réforme universitaire actuelle, c'est-à-dire l'Ecole sans Dieu, le Catéchisme proscrit, le Crucifix jeté dans le tombereau à ordures.

Buisson, qui fut mêlé de près à ces œuvres néfastes, n'eut garde de n'en pas féliciter l'auteur des Rapports sur l'Enseignement primaire à Paris, l'auteur des Mémoires au préfet de la Seine et des Notes au Conseil municipal; il précisa bien nettement le caractère de cette élection * :

L'entrée de M. Gréard à l'Académie contribuera à mettre en lumière cette saine, sage et virile éducation dont il a parlé mieux que personne et dont il avait plus que personne le droit de parler. Son élection au premier tour et malgré une opposition qui ne s'adressait en rien à sa personne, n'est pas seulement un succès de plus pour lui, c'en est un pour la cause dont il est le plus illustre champion. L'Académie ouvrant ses portes à l'enseignement laïque et universitaire dans ce qu'il a de plus pur, de plus élevé à tous égards, cela aussi est un signe des temps ; cela aussi donne la mesure du chemin que nous avons fait. Et si nous ajoutons que c'est le fauteuil de l'auteur de la loi du 15 mars 1850 que va occuper M. Gréard au lendemain du vote de la loi du 31 octobre 1886, la signification est plus claire encore; il semble que l'Académie ait voulu s'associer au mouvement qui pousse la France dans les voies du progrès.

Du moment que l'Académie approuvait l'Enseignement sans Dieu, j'aurais préféré qu'elle prît Buisson. Celui-là, du moins, a le courage de son opinion et estime sans doute comme il l'écrivait jadis : « Que la livrée du prêtre est aussi déshonorante que celle du soldat. »

* Revue pédagogique, 15 décembre 1886.

Il eût semblé naturel, tout au moins, que ceux qui pensent à l'Académie qu'une nation qui professe ouvertement Tathéisme est d'avance condamnée à périr, s'abstinssent de figurer à la réception de Gréard, lui fissent comprendre par la poignée de main refusée, par le dos tourné, le dédain du regard, en quel mépris ils tenaient cette loi du 31 octobre 1886, qui est l'œuvre propre de M. Gréard. Il n'en a rien été ; les Catholiques ont été charmants pour M. Gréard; le duc de Broglie a lait de lui un pompeux éloge.

Les imbéciles sont ceux qui se sont échinés le tempérament à combattre cette loi maçonnique qui a fait tomber la France au-dessous des peuplades barbares où Ton a du moins la notion d'un Être suprême. Ils n'arriveront jamais à rien ; ils auront beau entasser cinquante volumes supérieurs à la Morale de Plutarque; ils ne seront jamais de l'Académie ; ils n'ont pas compris que tout cela était comédie, tirade convenue, attitude scénique et qu'il ne fallait prendre ces feintises que pour ce qu'elles valent.

C'est la vie du théâtre. Accoudés à un portant les deux premiers rôles causent ensemble.

— Tu viens souper ?

— Non, pas ce soir l

— Je t'en prie.

— Voyons, en scène! leur dit le régisseur, vous allez manquer votre entrée.

Vous entendez, tout à coup, venir de la salle ce bruit d'applaudissements qui produit un effet particulier quand on ne voit pas ceux qui applaudissent, le tonnerre de ces bravos qui vous arrive en bloc comme une salve de balles tirées en même temps.

Le premier rôle a foudroyé la femme de son mépris : « A genoux, misérable créature, je vais vous tuer ! »

Le rideau tombe et le couple revient bras dessus, bras dessous...

C'est la même chose sur le théâtre politique et sur le théâtre académique.

— Soyez maudits, vous qui nous avez tout enlevé, qui nous avez pris Tâme même de nos enfants...

C'est le final. L*orateur va se rafraîchir et son adversaire le congratule pendant qu'il Képonge.

— Vous avez été vraiment trèa bien...

— Vous trouvez... Je vous assure cependant que je n'étais pas en train.

— On ne s'en serait pas douté à vous entendre.

— Vous êtes trop aimable.

Gréard sera enterré encore plus brillamment que le Loisillon de VImmortel, qui, du moins, lui, n'a jamais fait de mal à personne ; vivant, il aura été brodé, palmé, cravaté de rouge, habillé de vert ; mort, il aura comme Franc-Macon la députation maçonnique et en même temps les pompes de l'Eglise.

Sans doute il y a bien ïau delà et ce doit être un vilain moment que celui où l'homme ballotté par les croque-morts à chapeau ciré se retrouve seul dans le cercueil rempli de la poudre blanche appelée le c conservateur », et se voit face à face avec cette pensée : « J'ai consacré toute mon intelligence à préparer une loi qui prive les enfants de tout idéal divin et qui est destinée, dans un bref délai, à faire de la France un peuple de désespérés, de souteneurs et de récidivistes. »

Ce qui est évident, au point de vue humain, c'est que tous ceux qui ont pris part à la guerre faite aux croyances de la majorité des Français n'en ont jamais éprouvé le plus léger dommage en tout ce qui touchait à leurs commodités terrestres. Us ont tiré de leur servilité envers la Maçonnerie triomphante d'innombrables avantages matériels et ceux qu'ils persécutaient ne se sont même pas permis de leur battre froid ou de leur faire grise mine un seul jour ; ils ont détruit la vieille France, et ceux qui représentaient la vieille France n'ont jamaiseu que des sourires pour les destructeurs.

n n'y a pas là, notez ceci, la manifestation d'une indiffé-

rence intellectuelle absolue qui aurait un caractère assez intéressant, la proclamation, par exemple, du retour pur et simple aux mcBurs païennes, le culte rendu uniquement à tout ce qui est beau plastiquement, Fadoration du Plaisir sous toutes ses formes, la giorilication brarement déclarée de la Chair et de la Matière.

Tous ces académiciens font semblant d^avoir des principes, et ils disent : Sursum eorda. Après avoir pressé sur leur cœur un des pères de la Belle Hélène et du général Boum, un des millionnaires enrichis par des cascades, des polissonneries, des obscénités, des grivoiseries, des outrages à tout ce qui est pur et généreux, ils s'interrogent entre eux : « Ds étaient deux, n'est-ce pas, pour accomplir cette œuvre d'une haute moralité sociale, il faut aller chercher l'autre. »

C'est Jules Simon lui-même, Fauteur du Devoir, qui va recevoir Henri Meilhac en chantant les couplets de la gantière :

Hier à midi la gantière Voit arriver un Brésilien.

Et voilà comment la gantière Sauva les jours du Brésilien.

Cette gantière, on la connaît, elle se tient dans un petit magasin ; on entre, on tire un louis. On vous demande : « Faut-il rendre la monnaie 7 » Si on répond non, on passe dans rarrière-boutique...

Si on disait à Jules Simon : < Ma foi, je viens d'aller chez une gantière pour y libérer mes instincts, » il se draperait dans sa dignité de vieux philosophe et prendrait sa tête de moraliste en murmurant : c Epargnez-moi ces détails. » H louera cependant celui qui a chanté cette gantière se livrant à la prostitution clandestine, et toute la presse le louera et un officier fera porter les armes à ses soldats, quand le récipiendaire passera escorté des hommes les plus solennels et les plus graves de la France.

Toujours dignes et majestueux, les académiciens uniront

par humer l'odeur des vents de Zola ; ils feront bien mine de résister un peu d'abord, puis la campagne de presse déjà commencée s'accentuera et un Cherbulier quelconque, ou quelque professeur au Collège de France, excessivement peu follichon dans la vie ordinaire, viendra, avec des citations latines, développer ses idées esthétiques sur ce que la Mouquette a montré.

C'est le mensonge et la majesté vaine "de toutes ces choses que Daudet excelle à mettre en lumière. Ce jour, tout à coup ouvert sur des êtres qui ne vivent que dans l'artifice et le convenu, explique la souffrance aiguë, l'exacerbation que des livres comme VImmortel excitent chez beaucoup. Au premier moment on ne sent rien, mais, un peu plus tard, certains se tordent comme sous l'action d'un breuvage à effet lointain : cette guutte de vérité les remue plus que ne terait une coupe de fiel. Le mot que Lamboire, Tacadémicien, jette tout à coup dans une discussion : « Tous les corps constitués sont lâches » semble à ceux qui ont nommé Léon Say et Gréard un mot dit la veille et ils se demandent si ce n'est pas eux qui ont prononcé ce mot sur eux-mêmes.

Voilà ce qui constitue la force du terrible et doux ironiste : il a pour le Vrai humain une sorte de passion « intrépide», pour employer l'expression très exacte de Pontmartin. Quand l'œil de l'observateur, cet œil d'une si étrange acuité et aussi d'une si poignante tristesse, a vu, quand il a saisi Vinsincère d'une chose, l'imposture d'un être, la plume ne peut s'empêcher d'écrire.

En dehors d'une fraternelle amitié personnelle, c'est cet amour de la vérité qui nous a rapprochés intellectuellement malgré tant de motifs de désaccord ; nous avons eu seulement un point de départ différent.

Daudet est né avec l'irrespect dans le corps, le besoin d'ouvrir les petites boîtes pour voir ce quil y a dedans ; moi, je suis resté longtemps étonnamment naïf, gobeur et peu curieux, aimant la contemplation plus que l'investigation.

J'ai toujours trouvé admirable ce mot de saint Thomas d'Aquin. Il était à son travail, lorsqu'un jeune frère vint lui dire : « Regardez donc ! voilà un bœuf qui vole en l'air l » Le saint se met à sa fenêtre, et l'autre éclate de rire : « Gomment avez-vous pu croire cela ?» — Il me semblait bien plus naturel d'admettre qu'un bœuf volât en l'air que de supposer qu'un religieux pût mentir.

Cest là un sentiment très parisien. Le Parisien est d'essence crédule, il se livre à tout, il croit tout, mais il sait se reprendre. Quand il a mis l'objet en mains et qu'il comprend qu'on l'a bafoué, il n'est point endormi pour railler ceux qui l'ont mystifié. « Ce sont des farceurs, pense-t-il, faut le leur dire. »

Le bon Sursum corda n'est point celui des Académies et des discours de bâtonnat, le Sursum Corda, où des bouffons comme ^Halévy alternent avec des Pharisiens comme Grévy ; le vrai Sursum corda, c'est encore celui de l'Eglise ; il est le même dans la cathédrale et dans la chapelle du hameau, sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome et dans la cahute couverte de paille de riz où de petits Annamites, comme me le racontait un soldat, servent la messe à quelque missionnaire barbu , à deux pas de l'endroit où les Chrétiens fidèles à la France ont été égorgés avec l'approbation de Paul Bert.

Au Moyen Age, c'était la multitude tout entière assemblée dans l'église qui répondait la messe et le Saint-Sacrifice devait ainsi remuer plus profondément les âmes. C'est très beau du reste ce Sursum corda,

— Sursum corda, dit le prêtre, pour recommander le recueillement absolu, et le peuple répond : « Uabemus ad Dominum », nos cœurs sont tournés vers Dieu et nos dispositions sont pures et saintes.

— Gratias agamus Domino Deo nostro, ajoute le prêtre.

Et le peuple des fidèles intervient vraiment dans l'acte que va accomplir le prêtre ; il s'y associe et lui donne l'adhésion de son intelligence et de son cœur ; il dit : « Nous vous

approuvons, nous ratifions ce que vous faites, cela est digne d'hommes comme vous et nous ; cela est convenable et juste, dignum etjusium est

l'honneur et la légion d'honneur

Le sacrifice humain. — Pourquoi Wilson n'a pas parlé. — Le trafic des croix. — Ce que Lockroy pensa du marchand de cirage et ce qu'il en advint. — Les scrupules de Dautresme. — Le conseil de la Légion d'honneur. — Le cas d'Erlanger et de Gragnon. — Ceux qu'on décore et ceux qu'on ne décore pas. — Le nommé Chourier.

VEidolorif l'Idole mensongère, est partout. Parfois, cependant, le Simulacre apparaît à tous, si usé, si mangé par les vers, si plein de vétusté, si creux, qu'il semble qu'il n'y ait plus qu'à le jeter au feu. Alors tous ceux à qui l'Idole sert emploient les grands moyens, on se décide à un sacrifice humain...

C'est ainsi qu'on sacrifia un Anglais du nom de Daniel Wilson. Cet Anglais trafiquait de la croix d'honneur, absolument comme tous les hommes politiques d'aujourd'hui, mais il faisait plus d'affaires qu'eux, et ce succès s'expliquait facilement. En dehors de l'emplacement particulièrement favorable qu'occupait son magasin, Wilson apportait à son commerce les qualités qui distinguent sa race : l'ordre, le sérieux, la régularité dans les livraisons. En faut-il plus pour faire comprendre que sa boutique fut mieux achalandée que celle de ses petits camarades ? Il était nécessaire que l'opinion publique parût indignée et qu'un exemple fût tait. Wilson dut se résigner.

C'est là un épisode très intéressant, et, somme toute, très obscur. Pourquoi cet homme ne s'est-il pas défendu ? Il avait dans ses 22,000 dossiers le secret de toutes les

turpitudes contemporaines; il n'a pas répondu une seule fois ; il a été attaqué par des gens qu'il aurait pu perdre d'un mot et il ne Fa pas fait. Un de mes amis arrive un jour chez une femme qui joue dans le monde politique le rôle de rhéroîne de Bel Ami ; il la trouve en larmes : c Ah ! quel malheur ! X... est perdu. Wilson va parler ! »

Wilson n'a jamais parlé. Quelques personnes qui le connaissent attribuent ce mutisme à une sorte de sentiment du devoir professionnel qui existe chez les entremetteuses. Certaines de ces créatures passent en jugement devant des magistrats qui étaient chez elles quelques jours auparavant ; elles se laissent traiter comme des misérables et ne protestent pas. Une seule, dans une ville de province, manqua de discrétion et fut blâmée par ses collègues...

Le président avait pris son organe des grands jours pour dire à l'accusée :

— Femme X..., la Justice a besoin de quelques détails pour reconstituer, dans leur triste vérité, les scènes de honteuse débauche qui se sont passées chez vous. Il paraît que la pièce principale était au premier étage ; oii était le lit ?

— Voyons, Emile, s'écria la malheureuse, tu sais bien qu'il est à droite...

Wilson aurait obéi à un sentiment analogue ; il a dit à quelqu'un qui avait entr'ouvert, pa^r hasard, un des 22,000 dossiers et qui lui demandait pourquoi il ne se servait pas des documents qu'il possédait : « Ma foi non ! Ces gens-là ont eu confiance en moi, je ne veux pas qu'ils aient à s'en repentir. »

Peut-être aussi, en échange de la réserye promise par Wilson, a-t-on gardé le silence sur des actes beaucoup plus graves et a-t-il été convenu qu'on n'insisterait que sur certains faits et qu'on garantissait l'acquittement.

Il ne faut pas oublier, en effet, que la vie présente apparaîtra aux historiens de l'Avenir sous un aspect absolument différent de celui qu'elle a aujourd'hui. Cette vie qui semble, grâce aux journaux et aux Chambres, se passer sur la place

450 lA FIN d'cn monde

publique, est en réalité mystérieuse comme la vie de la Venise d'autrefois.

Tandis qu'on arrête des passants à onze heures du soir, rue Sainte-Anne, à deux pas du boulevard, un directeur de la Sûreté emploie tranquillement les fonds secrets à organiser en Angleterre une expédition de casseurs de portes pour se saisir de documents qui Tintéressent ; il soudoie des bravi pour essayer d^assassiner un journaliste qui possède certains papiers.

Une autre fois c'est le baron Seillière qu*on séquestre à rimproviste. Tous les médecins déclarent qu'il appartient à la classe des fous dangereux et qu'aussitôt en liberté il commettra un crime ; on le délivre sans qu'on sache pourquoi, comme, d'ailleurs, on l'a enfermé sans aucun motif, et il s*en va tranquillement.

Ajoutons que celui-là semble avoir jugé radministration française avec une intelligence qu'on n'aurait pas supposé chez un homme aussi complètement aliéné ; sitôt libre il a disparu sans demander son reste, selon une expression populaire, en ayant Tair de dire : c II fera chaud quand je reviendrai dans un pays pareil ! »

Quelques mois après, une bande se prépare à envahir le château de la Boissière, où le commandant Hériot est séques* tré à son tour; l'attaque échoue et le commandant est plus sévèrement claquemuré que jamais, sans qu'aucune explication ne soit donnée sur tous ces faits étranges.

Quelque temps avant, le fils d'un fonctionnaire de la Chambre des députés s'était mis à dévaliser les appartements. Il s'introduit ainsi, en fracturant les portes, chez le vicomte Favières, chez le comte de Lambelle, chez la vicomtesse de Ballu et il fait main basse sur l'argenterie et les bijoux. Tout le monde sait le nom de celui qui commet ces méfaits. Le journal le XIX* Siècle le désigne très clairement.

Depuis six mois, dit le XIX* Siècle, de nombreux vols ont été commis avec une audace extraordinaire dans différents hôtels particuliers des Champs-Elysées, du faubourg Saint-

Germain, des quartiers de la Madeleine, de FEurope et de la Plaine-Monceaux.

Or, il paraît certain que l'auteur de ces vols porte le même nom et est le proche parent du chef du cabinet de M. le ministre de rintérieur, lequel chef de cabinet est l'intime ami et le protecteur de M. Levaillant, directeur de la Sûreté générale*.

Le chef du cabinet ne poursuit pas le journal qui l'accuse ain^i d'entraver l'action de la justice ; le dévaliseur d'appartements n'est pas arrêté davantage ; il continue à se montrer avec des filles dans les cafés du boulevard, et tout finit par s'arranger....

Vols de lettres, attentats à main armée accomplis soit par des fonctionnaires, soit par des particuliers, détentions arbitraires, ce sont les mœurs de la fin du xvi® siècle, mais toujours avec des messieurs solennels, qui se tiennent dans le fond du décor et qui déclarent que l'arbitraire de jadis a fait place à des institutions tutélaires...

L'affaire Wilson semble avoir été une machination de ce genre. La foule badaude n'y a vu que du feu ; elle a vu les journaux partir tout à coup en guerre contre Grévy et elle s'est dit : « Les journaux sont-ils honnêtes ! » de même qu'en voyant tous les journaux déclarer qu'il faut à tout prix voter pour le Panama, elle se dit : « Les journaux sont-ils patriotes 1 »

La vérité est que les tripotages de Grévy et de Wilson étaient connus de tous depuis de longues années. U y a

*0n écrirait un volume sur la Sûreté et les fonds secrets du temps d'Isaias,rien qu'en reproduisant ce que vous racontent les Républicains eux-mêmes. Non content d'avoir fait nommer un de ses parents condamné deux fois pour vol à un emploi de dix mille francs au Tonkin, Isaias avait pour homme de cc»n fiance un ancien repris de justice qui vivait avec une sage-femme et qui était chargé spécialement d*es{)ionner la police officielle : les commissaires de police et les officiers de paix.

Le comble c'est l'ineptie de certains députés conservateurs qui votent imperturbablement le maintien des fonds secrets qu'on emploie ainsi.

quatre ans notre confrère Simon Boubée fut condamné à trois mois de prison pour avoir flétri ces scandales et l'avocàt général Bernard profita de Toccasion pour appeler Fécrivain « coupe-jarret littéraire ».

La presse républicaine ne bougeait pas alors. I^ levée en masse, au nom de la Vertu outragée, fut organisée avec les procédés qu'on emploie pour lancer une affaire financière. II y eut là un complot ourdi par Ferry et Bismarck. La femme d'un employé supérieur de la marine qui, grâce à un concours de circonstances bizarres, fut chargée d'une mission à Berlin et vît le prince de Bismarck, m'a donné des détails très curieux là-dessus. Bismarck, à ce moment, voulait à tout prix avoir Ferry à la Présidence.

Le trafic de croix, encore une fois, est habituel aux Républicains sans acception de parti.

Un électeur même de M. Clemenceau, quel que puisse être son état de dépression intellectuelle et morale, ne me soutiendrait pas sérieusement que M. de Freycinet se soit dit un beau matin : « Il existe un Juif bavarois nommé Cornélius Herz, qui, il y a cinq ans, est arrivé sans le sou de Chicago, où il avait fait de mauvaises affaires; le mérite de ce monsieur est tellement éclatant que je m'en vais le nommer grand officier de la Légion d'honneur. »

Cette croix a été payée et j'ai montré précédemment en échange de quels services d'argent elle a été accordée*.

D'ailleurs, quand les Radicaux ont voulu écraser les Opportunistes sous le poids de leurs crimes, les Opportunistes ont répondu : « Votre indignation, ô Radicaux! est généreuse et vous honore, mais enfin, suum cuique^ nous avons nos décorés, mais vous avez les vôtres : que chacun garde ses décorés ! »

C'est ainsi que le ciragiste fut restitué à Lockroy.

Croyant que le ciragiste avait été décoré par Dautresme, les Radicaux avaient pris feu. « Nouveau scandale! Le ruban glorieux ! »

• Voir Livre VIP, les détails sur la décoration de Cornélius Ilerz.

« OÙ allons-nous? »

— Halfe-là ! leur répliqua Dautresme, ce n'est pas moi qui ai décoré Thomme au cirage, c'est Simon dit Lockroy.. Pour ce qui est de moi, je me suis obstinément refusé à signer sa nomination.

La vérité se fit jour alors. La vertu du nouveau chevalier reluisait moins que son cirage.

Il avait été condamné d'abord à 200 francs d*amende pour contrefaçon, puis à trente amendes pour infraction à la loi sur le travail des enfants dans les manufactures.

En présence de pareils titres de recommandation, le favori de Lockroy semblait avoir plus besoin d'une lessive que d'une récompense honorifique et Bobèche aurait dû comprendre que ce qu'il fallait à son protégé, ce n'était pas la Légion d'honneur, mais le Bain...

Bobèche ne pensa pas ainsi. Il avait fait sa carrière en s'introduisant dans la famille de Victor Hugo, qui a célébré tes enfants dans des vers toujours paternels et émus; il trouva très comique de placer l'étoile de l'honneur sur la poitrine de rhomme qui avait exploité l'enfance pauvre. Grâce à notre Turin pin, le ciragier devint chevalier de la Légion d'honneur comme s'il eût combattu aux côtés de Courbet et de Négrier.

Cette révélation refroidit l'ardeur des Radicaux, qui, après avoir réclamé une cellule à Mazas pour Wilson, coupable d'avoir trafiqué des décorations, n'en réclamèrent pas une pour Lockroy....

Le Xl\^ Siècle se garda même de publier in extenso la lettre du ciragiste qui constatait qu'il avait été décoré non par Dautresme, mais par Lockroy....

Ajoutons que ce Dautresme, si sévère pour le chevalier du cirage, avait été lui-même condamné à un mois de prison pour coups et blessures dans de fort vilaines conditions.

Voyez-vous ce ministre porteur d'un casier judiciaire et faisant le renchéri à propos dés antécédents de ce fabricant d'un produit, d'ailleurs utile, qui n'en est encore qu'à l'amende. L'impudence de ces gens-là est énorme.

Ce qui est émouvant là dedans, c'est la fin de ce Simulacre qui fut adoré sérieusement jadis par des cœurs si nobles et si vaillants.

U s'était donné tout entier au pays, ce grenadier de Napo- Iton ; il n'avait connu ni la joie d'avoir un foyer à lui, des enfants, ni le bonheur même de revoir son champ, son village, d'embrasser ses vieux parents; les jambes brisées par quelque boulet, il était près d'expirer au fond d'une région inconnue, à Eylau ou à Smolensk. Soudain, l'Empereiir arrivait, attachait la croix sur l'uniforme noir de poudre, le soldat criait « Vive l'Empereur! » et mourait dans une extase, en regardant la croix...

Les drôles qui nous gouvernent ont trouvé moyen de faire de cela une marchandise... et c'est fini. C'est une poésie morte, une Idole tombée dans la boue et qu'on ne parviendra pas à remettre sur pieds.

Je regrette que parmi les membres de la droite, dont beaucoup ont noblement gagné leur croix, il ne s'en soit pas trouvé un seul pour agrandir le débat, pour dire de belles choses que le pays sentait devoir être dites et qu'il aurait voulu entendre *.

Quelle plus magnifique occasion, cependant, de donner un pendant au fameux discours du général Foy sur la Légion d'honneur, que de demander au ministre de la guerre, qui a le grand chancelier sous ses ordres, ce qu'il entend par l'honneur !

C'est par le sentiment qu'elle a de l'honneur, qu'on peut

* Ce n'est que beaucoup plus tard, dans la séance du 10 mars 1888, au moment de la discussion du budget, que M. le Provost de Launay, avec beaucoup de ménagements encore, a fait allusion à la tribune à la nomination scandaleuse de Cornélius Herz.

Ces croix, accordées aux étrangers, a-t-il dit, sont soavent données d'une manière bien fâcheuse. Je ne citerai pas de nom. Je me contenterai de donner les étapes fournies par un haut dignitaire étranger de la Légion d'honneur.

11 s'agit d'un étranger qui n'a rendu aucun service à notre pays. C'est un banquier, et il est venu en France s'occuper d'affaires. Il a reçu, en 1878, d'abord les palmes d'officier d'Académie, puis il a été nommé chevalier de la Légion d'honneur en

voir OÙ en est une nation. L'honneur n'est plus la simple et stricte honnêteté, c'est quelque chose de plus, c'est le superflu, le raffinement, en quelque sorte, de la vertu civique et militaire, la fleur brillante du Devoir.

Que pense sur ces questions ce Conseil delà Légion d'honneur, dont le rôle a été si effacé au milieu de récents incidents 1

A côté d'un renégat comme Renan, qui ne doit pas être bien chatouilleux sur le point d'honneur, on voit là des généraux : le général Frébàult, le général Lecointe, le général Lallemand.

Ce Conseil a un pouvoir disciplinaire ; il retire le droit de porter les insignes de l'ordre, pendant un temps plus ou moins long, à des légionnaires qui n'ont pas été frappés par la loi, ce qui implique qu'il attache un certain prix à la dignité personnelle de celui qui reçoit la croix.

Dans quelle circonstance retire-t-on le droit de porter la croix ? Pour un scandale par exemple : un vieux brave se sera piqué le nez, il aura été compromis dans une rixe, on trouvera qu'il déshonore le ruban.

Voici maintenant M. Erlanger. Il a été acquitté, mais il n'a pu échapper à des considérants qui équivalent à une condamnation morale; le tribunal a dû reconnaître qu'il avait employé les plus blâmables procédés pour dérober l'argent du prochain.

1879, officier en 1881, commandeur en 1883, grand officier en 1886. (Exclamations et interruptions.)

M. LE COLONEL BARON DE Plazanet. OÙ s'arrêtera-t-il ?

A droite. Dites son nom !

A gauche. Nommez-le !

M. Paul de Gassagnag. C'est M. Cornélius Herz.

Beaucoup de journaux n'ont même pas mentionné cet incident; la plupart n'ont pas cité le nom de Cornélius Herz. Rapprochez ce silence, gardé à propos d'un Juif, de l'espèce de fureur avec laquelle tous les journaux reproduisaient les détails les plus insignifiants relatifs aux décorations de "Wilson, et vous comprendrez de plus en plus que la Presse est conduite par des forces invisibles. Vous ne voyez que le mouvement extérieur et les causes déterminantes vous échappent.

Les généraux qui font pai^tie du Goascil de Tordre de la Légion d'honneur trouvent-ils que ce forban financier soit digne de porter cette rosette d'officier, qui est la récompense suprême de tant de vaillants soldats?

On aimerait à avoir là-dessus Tavis des chefs de Tannée.

Le général Lallemand, il est vrai, a laissé deviner ce qu'il éprouvait devant toutes ces hontes; écœuré, il a donné sa démission, il est parti; mais le général Gharreyron est entré et tous ceux qui estiment le général Gharreyron seraient heureux de savoir ce que le général pense du cas d'Erlanger et du cas de Gragnon.

Le cas de Gragnon ne prête à aucune équivoque. L'arrêt de non-lieu dit^ en toutes lettres, à Tancien préfet de police qu'il est convaincu lui, fonctionnaire public, d'avoir détourné un dépôt confié à son honneur, « d'avoir arbitrairement disposé de lettres saisies et cherché à dissimuler la disparition de ces lettres en y substituant des lettres nouvelles ».

Ce détournement particulier a été révélé grâce à un concours de circonstances exceptionnelles, mais d'innombrables actes de ce genre se sont passés depuis que nous vivons sous le régime actuel *.

* J'ai cité ddinslai France Juive, avec preuves à Tappui, le tour imaginé par un commissaire de police pour perdre un prêtre dont la haute Tertu gênait les Francs-Maçons : il interrogeait les témoins, les laissait déposer librement, i)uis les faisait signer au bas d'une feuille blanche sur laquelle il mettait tout le contraire de ce qu'ils avaient dit.

Dans l'affaire montée contre an autre prêtre, l'abbé Mulot, Anquetil, alors procureur de la République à Amiens, avait fait disparaître du dossier le procès-verbal du juge de paix oui innocentait absolument l'accusé. Ce fut par hasard, grice à la déposition d'un témoin, qu'on apprit qu'il y avait an procès- verbal. L'auditoire indigné protesta contre la conduite du procureur de la Républiuue et le présideat, très honnêtement, ordonna que l'enquête fut produite : on y trouva la preuve qu'une des pins perlides insinuations dirigées contre l'abbé Mulot n'avait pas te moindre fondement.

« Peu de temps après, ajoote le Soleil, la loi d'épuration permettait de révoquer M. Delepouve, Fhonnéte président du tribunal d'Amiens. Par contre, H. Anquetil recevait de l'avaneement : on le aomma juge à Paris. »

LES SIMULACRES 4o7

Il faut avoir eu, comme moi, l'occasioa de suivre les audiences pour savoir l'accueil qui serait fait par le président à un accusé ordinaire qui essayerait de se plaindre d'un attentat de ce genre.

— Accusé, n'aggravez pas votre situation par ce système de défense invraisemblable.

— Mais, monsieur le président, je vous assure...

— Assez... respectez les fonctionnaires choisis par le gouvernement. Ce que vous dites est inadmissible.

Je ne sais pas où ces hommes de robe trouvent les intonations qu'ils prennent pour prononcer ces itoots-là. C'est rauque et dur avec un je ne sais quoi d'ironique et de bassement gouailleur. J'ai essayé d'imiter cela, une fois rentré à la maison, pour distraire mes amis, je n'ai jamais pu y réussir.

L'homme qui a été convaincu de tels actes a pu échapper à un châtiment effectif, grâce à des influences que chacun connaît; il n'en est pas moins noté d'infamie; il est hors l'honneur....

Il ne trouverait personne pour se battre en duel avec lui ; il ne trouverait même pas de témoins, à moins de choisir, dans son ancien personnel, des hommes qui, lorsqu'on leur demanderait leur carte pour les annoncer, feraient passer des cartes d'agents des mœurs.

Comprend-on, dans de pareilles conditions, qu'au lendemain même de Farrét flétrissant, les généraux qui font partie du Conseil de l'ordre n'aient pas prononcé par acclamation la radiation de Gragnon des cadres de la Légion d'honneur.

Du moment où la croix n'est plus un signe de l'honneur, du moment où elle peut s'étaler sur la poitrine d'un homme qui a manifestement failli à Thonneur, elle n'a plus de raison d'être et la décoration elle-même que portent le général Lecointe, le général Charreyron et les autres membres du Conseil de Tordre n'est plus qu'une inutile et vaine ferblanterie, puisque ces messieurs admettent qu'elle peut être portée par des gens qu'un arrêt public a déclaré être des coquins.

Ah oui ! il y aurait eu un émouvant discours à faire sur la Légion d'honneur et sur Tétrange manière dont fonctionne ce Conseil qui ne conseille jamais.

Quel contraste saisissant à établir entre ceux qu'on décore et ceux qu'on ne décore pas !

Avez-vous lu dans le Figaro * un article de Grison sur le nommé Ghourier?

Ce Louis Chourier, un fils de paysan, attaché au service des postes, accomplit pendant la guerre de véritables actes d'héroïsme attestés par les chefs de corps qui en ont été témoins.

11 est à ma connaissance, écrit le général Pajol, et je me plais à lui en rendre justice, que le nommé Louis Chourier, employé des postes et détaché au quartier impérial, a rendu pendant les premiers jours de la campagne les plus signalés services, s'exposant à plusieurs reprises à être fait prisonnier.

Chargé de porter des dépêches au commandant du 5® corps, à Beaumont, il le fit au péril de ses jours, ce corps étant alors très compromis.

De même à Sedan, il aida à sauver le trésor du !«' corps, abandonné dans le chemin creux de Givonne et, aidé de quelques chasseurs, il le rapporta à la sous-préfecture.

Le 1" septembre, au plus fort de Faction, et obligé de traverser les lignes ennemies, il porta des dépêches au général Vinoy, qui lui prescrivaient àe prendre les précautions nécessaires pour ne pas se laisser envelopper.

Le nommé Chourier ne s'est pas acquitté de ees diverses missions sans exposer sa vie.

Aussi je lui donne ce certificat, indiquant quel a été son courage et son dévouement à remplir ses devoirs.

€ L'aide de camp de service le jour de la bataille de Sedan,

« Général V. Pajol.

De retour à Paris avec le corps de Vinoy, Chourier se dévoue encore ; il tente une opération jugée impossible : la traversée des lignes prussiennes, et il y réussit quatre fois.

« Figaro, 13 juillet 1887.

Pour cela il lui faut passer cinq fois la Seine et deux fois la Marne à la nage, en plein hiver, sous le feu des sentinelles, dont il n'évite les balles qu'en restant presque constamment sous Teau glacée.

Tous ces faits sont certi-fiés de la façon la plus authentique. Le général Schmitz déclare « que Chourier a été employé aux missions les plus périlleuses pour porter des dépêches et renseignements au dehors et qu'il n'a reçu pour cela aucune gratification en argent » .

Le général Gholleton, qui était à Gennevilliers, déclare que Chourier « l'a très exactement renseigné sur ce que faisaient les Prussiens à Houilles, à Bezons, Colombes, Chalou, etc. Grâce à lui on a évité bien des surprises ».

Chourier, en effet, dit le Figaro, lorsqu'il revenait de province à' travers les lignes allemandes, ne se bornait pas à apporter les dépêches dont il était chargé. Il examinait, écoutait et venait exposer au gouvernement de la Défense nationale le fruit de ses observations.

Cela ne se faisait pas sans danger. Des lettres du maire de Houilles, du maire de Triel, de conseillers municipaux de Carrières-Saint-Denis, de Poissy, etc., nous apprennent qu'il a été fait trois fois prisonnier par les Allemands et condamné à mort comme espion. Il n'a dû son salut qu'au dévouement de quelques patriotes qui, après avoir acheté ou grisé ses

fardiens, le déguisaient, lui coupaient les cheveux ou la arbe, le maquillaient , en un mot, et réussissaient à lui faire prendre la fuite. Le maire d'une commune des environs de Paris a été décoré pour avoir fait évader Chourier, dont les dépêches avaient une importance exceptionnelle .

Pour tous ces services, le malheureux Chourier n'a absolument reçu aucune récompense. Non seulement il n'a pas été décoré, mais il n'a pas obtenu le plus modeste emploi. Les pièces qu'il avait envoyées sont restées sept ans à la Chancellerie sans que personne daignât les examiner. Comme cela fait bien comprendre l'incurie, l'indifférence de tout ce monde ! Pas un officier n'a pris la peine de feuilleter le dossier; nul n'est venu de dire au ministre, au moment où l'on a décoré Herz.

4G0 LA FIN d'un monde

— Voyons, mon général, voilà un brave Français qui mérite cent fois plus la croix que ce Juif allemand américanisé. Décorez Chourier !

Chourier ne sera jamais décoré *, Erlanger sera nommé commandeur; on continuera à donner des palmes d'officiers d* Académie à des maîtresses d'hommes politiques qui étaient jadis cotées à dix louis sur les tableaux des matrones de Paris. Puis, de temps en temps, quand les journaux auront été syndiqués dans un intérêt quelconque, vous verrez éclater ce qu'on appelle c un mouvement d'indignation » : la croix des braves, l'honneur, mon honneur, son honneur, leur honneur...

* On a pris en tout deux drapeaux prussiens dans la dernière guerre ; run a été pris par le lieutenant Ghebal, de l'armée de Metz, l'autre a été pris le 23 janvier au combat de Pouiliy, h la porte de Dijon, par un héroïque ouvrier qui, après avoir servi dans les zouaves pontiQcaux, s'était engagé dans tes francs-tireurs au moment de la guerre. Cet homme de cœur s'appelle Victor Curtaz; il n'a pasété décoré.

LE MONDE JUmCIAIBE

Au Palais de Justice. — Quelques lignes de M. Zadoc-Khan. — Le Talmud et le Code. — Les Tictimes résignées. — Le Juriste romain. — En bas et en haut. — Garde des sceaux et galopeehopine. — La Jurisprudence est changée pour moi. — Un arrêt de Loëw. — L'avocat général Loubers. — Férocité et corruption de la magittratare. — Les déblayements d'audience. — Physionomies de juges et notes d'audience. — Les lanceurs de souliers. — Les magistrats 'gais. — Pas de noms, n'est-ce pas î — Un jeune prodigue. — Les magistrats qui chantent. — La Polisseuse de pipes, — Les dessous de la Justice. — Le procureur généra) Leblond et ses b<\tards. — La Sainte-Chapelle. — Le saint roy Loys. *- La justice dans l'ancienne France. — Le Code et la Coutume. — Le Justiza d'Aragon. — L'élection des juges et la magistrature.

C'est au Palais de Justice qu'il faut aller si Ton veut voir les sacrifices humains ofîerts chaque jour à l'Idole mensongère à laquelle nul ne croit plus... C'est là que triomphe le Simulacre, sans qu'il soit même permis de sourire du culte solennel que lui rendent des gens qui ont pour la Justice actuelle plus de mépris que je n'en puis avoir moi-même.

Là seulement on éprouve bien la sensation de ce que peut être la un d'une Société qui n'a plus aucun principe, aucune attache de conscience, aucune corrélation avec le Divin qui est dans toute la nature, aucun rapport avec cet idéal qui était dans tous les hommes autrefois, qui ne vit plus que sur des formules que modifient, selon l'argent versé, les faux prêtres chargés d'appliquer ces formules arides et vaines.

Le Juif, d'un mot prononcé dans un endroit, qu'il suppose

sans écho, dit à chaque instant la vérité sur ce qui est présentement. M. Zadoc Khan dans une brochure : VEsclavage selon la Bible et le Talmud a expliqué ce qu'était la Justice présente :

« Cet admirable Gode civil romain, écrit-il, qui a inspiré tant de législateurs modernes, devait plaire à Tesprit fin et pénétrant des auteurs du Talmud. »

Et de fait, Byzance et Jérusalem fraternisent maintenant au Palais, sous les auspices de la Maçonnerie : ces deux villes mortes ont pris Paris tout vivant. Le Pharisien et le Juriste du bas-Empire, qui étaient faits pour se comprendre, se sont retrouvés après des siècles et travaillent de compagnie. La ruse grossière du Juif se complète de l'astuce du Grec. Les subtilités du Talmud se sont greffées sur les argaties des rhéteurs byzantins. Le traité Baba Kamina on le traité Ha Gozel s'est enté sur le Digeste. Les gloses savantes, dans lesquelles les enfants d'Israël apprenaient à tromperie Goy, se sont ajoutées aux commentaires fallacieux, aux artificieuses distinctions des scribes du Prétoire qui ont épilogue sur les Pandectes. R. Higa le Grand, bar Kippara ou bar Bethera sont des autorités égales à celles de Tribonien. Les Tosaphistes du Ghetto opèrent à côté des Sophistes de la Rome impériale. La toge et le taleth se sont accouplés et la simarre du conseiller laisse voir le Miszonophet du Cohen- Hagadol.

Tous ces gens-là s'entendent à merveille : ils vont le matin à la même synagogue, l'après-midi au même tribunal et le soir au même lupanar...

Le Gode apparaît maintenant, non plus sous l'aspect d'un livre qu'un magistrat des temps anciens ouvrait pour y trouver un texte précis, mais sous la forme plutôt d'un immense rouleau de Thora qui se déploierait à perte de vue, d'un gigantesque papyrus funéraire comme on en découvre dans les mausolées d'Egypte. Des hommes à mine patibulaire déroulent ces palimpsestes qui sentent la pourriture et l'humidité glaciale du tombeau et, d'une voix chevrotante et

cassée, ânonnent les fragments du rouleau qui leur paraissent s'appliquer plus ou moins bien avec le cas dont il s'agit. Ils appellent cela des attendus^ des considérants et des vus : j'ignore pourquoi, car ces jugements sont généralement inattendus ; quant aux juges, ils ne sont pas considérés par eux-mêmes, ils n'ont rien considéré dans Taffaire et ils n'y ont absolument rien vu...

Il résulte de cette collaboration entre Hérode et Justinien, entre les Gaïphes de Bullier et les Pilâtes de la conférence Mole, je ne sais quoi d'horrible, de scélérat et de convenable en même temps. Les gens reçoivent ces arrêts-là sans crier. J'ai suivi des couples, le mari et la femme, têtes de braves gens tous les deux, qui, frappés dans leur honneur et dans leurs biens, descendaient l'escalier côte à côte, sans parler. Ce n'est qu'une fois dehors, une fois le dernier municipal franchi, devant la grille, qu'ils se soulageaient, qu'ils disaient ensemble : « Quelles canailles l Où sommes-nous ? »

D'instinct, ils donnaient la note exacte sur la situation. Nous ne sommes plus dans l'ancien Droit français ; vaincus, nous sommes soumis à la loi du vainqueur.

J'ai indiqué déjà le rôle qu'avait joué dans la destruction de la vieille France ce Juriste romain, qui, aux dernières heures du Moyen Age, parvint à se glisser pour le corrompre dans ce monde droit et croyant, qui, pendant des siècles, s'était si bien passé de lui *.

Aujourd'hui il triomphe, comme il triomphera toujours dans les sociétés qui agonisent. Il n'a point changé depuis Rome et Byzance. C'est le suiveur de fortune, l'affranchi de Tibère, de Claude et de Néron, le rédacteur à souple échine qui se charge de convertir en arrêts pompeux les fantaisies de Théodora, l'indispensable outil de tout bas impérialat.

A Rome, comme dans le Paris d'aujourd'hui, ces êtres instrumentaires survivaient à toutes les révocations de palais

* La France Juive devant VOpinion.

et ils passaient au nouveau maître avec les meubles des appartements.

Pourquoi le despote les aurait-il chassés ? Où donc auraitil trouvé des confidents plus commodes et des complices plus serviles ? Abascentus, qui volait les dépêches des particuliers, servît cinq maîtres. Glaudius Etruscus entassa des infamies légales sous le règne de dix Césars et mourut à quatre-vingts ans sous Domitien. Paul, TafAranchi de Constance, excellait comme un Laferrière, un Cazot t)u un Loëw à embrouiller, au dernier moment, par un artifice de procédure, les causes qu*on aurait cru les plus simples ; on Pavait surnommé la Chaîne,., In complicandis negotUs, ditÂmmien Marcellin, artifex diras, unde ei Catenaeindictum est cognomen.

Le type est identique en haut comme en bas de l'échelle ; seulement, selon la position, il inspire des sentiments dissemblables. Odieux, quand il est environné d'honneurs, il émeut presque quand il se débat dans la fange. Qui n'a rencontré, un jour ou l'autre, dans une justice de paix, le déclassé que le peuple désigne sous le nom de Galope-chopine, Le pauvre hère attend que la cause dont il est chargé soit appelée en buvant une absinthe au café d'en face et, parfois, on le voit passer la tête par la porte entr'ouverte et (faute de montre), regarder l'heure exacte, au cadran de la mairie. Les Parisiens ne s'y trompent pas et connaissent cette figure, quelquefois marquée des stigmates de tous les vices, souvent aussi empreinte de la douloureuse tristesse des victimes de la Destinée...

Mettez la simarre de garde des sceaux ou bien la toge bordée d'hermine et la toque au liseré d'or sur ce malheureux, et vous aurez un légiste qui vaudra tous les légistes officiels. Cazot, qu'on prit ainsi, avait 3,000 textes à sa disposition comme président du tribunal des conflits, lorsqu'il s'agissadt d'écraser les faibles et de faire triompher la Violence et la Fraude. Il aurait revendu des textes à Cambacérès qui, du reste, avait commencé par tuer son roi, avant de défendre l'ordre social.

Sans doute, la magistrature a perdu depuis longtemps l'esprit de véritable justice, mais tant que Télément français domina, elle resta, du moin^, fidèle à la lettre de la loi. € CTest le texte de la loi, » disaient les hommes noirs, et ils appliquaient le texte. Israël a rite eu raison de ces préjugés surannés. Quand la loi formelle gêne les Juifs ou les Francs- Maçons, on la viole cyniquement.

Je vous ai montré dans la France juive devant rOpiniort, en plaçant les deux arrêts en regard, le même article de loi servant à condamner Bontoux et à acquitter Savary. Pour m'empêcher de faire la preuve dans mon affaire avec Marcel Deprez, la Cour de Cassation, sur l'ordre de Rothschild, créa une jurisprudence absolument nouvelle qui arracha de véritables cris de stupeur aux vieux praticiens du Palais.

Je sais qu'il convient d'être très circonspect sur ce point : « Ne parlez pas de votre procès, me disent tous mes amis, on vous a infligé, pour avoir discuté la paternité d'un piston, la même amende qu'à Meyer, qui avait voulu vous assassiner, la même amende qu'à cette hideuse Juive, la Roussen, l'ogresse de Porquerolles, qui avait martyrisé de malheureux petits enfants, faites semblant de trouver cela très bien^ autrement on vous poursuivrait pour compte rendu d'un procès en diffamation et on vous condamnerait encore*. »

Je fais semblant de trouver cela très bien et je me home à constater un point de droit, comme le constaterait un continuateur du recueil de jurisprudence de Dalloz.

Chacun sait, depuis le plus modeste tabellion de province jusqu'aux maîtres du barreau, que l'opposition à un jugement par défaut annule ce qui a été fait, remet les choses en rétat premier.

* J'ai toutes mes notés sur ce procès qui montre très curieusement où en est rA<:adémie des sciences, les moyens qu'on emploie pour lancer certains hommes, la façon dont on comprend la discussion scientifîque. Si un éditeur de Belgique veut publier cela, je suis à sa disposition. On introduisait les Châtiments en France dan? des bustes de Napoléon UI, l'éditeur n'a qu'à mettre sur la couverture : M, de Rothschild, bienfaiteur de VHumanité, la brochure entrera en France aussi bien qu'un ouvrage obscène.

quelconque ei que le président psalmodia quelques attendus ([u'il avait préparés d'avance sans s'occuper en aucune façon lie ce que raconterait le substitut.

Parfois, on amène quelque misérable, quelque demi-sauvage, à tête de primate, broussailleux, poilu, sombre, regardant autour de lui avec des yeux de bête tombée dans un piège ; il s'agite comme s'il avait quelque chose à dire; mais, dans ce cerveau rudiraentaire, le travail de coordination entre la parole et la pensée ne peut s'accomplir, il vomit une injure cl lance son vieux soulier tout crevé à la tête des juges.

C'est toujours la même injure et toujours le même geste dans toute la France. Ces hommes, qui ne peuvent parler, parlent avec leur soulier

On condamne les délinquants séance tenante à deux ans de prison et on les emmène, pendant que le greffier yient*ramasser le soulier, avec une pantomime qui exprime à la fois l'indignation pour l'outrage fait au tribunal et la surprise qu'on puisse avoir des chaussures en si mauvais état

Une fois la première condamnation prononcée, les autres viennent toutes seules. Les juges ne regardent même plus les nouvelles affaires, ils condamnent de confiance.

Certains présidents disent, avec un organe caverneux comme devait être celui de Rhadamanthe :

— Accusé, vos antécédents sont déplorables !

D'autres Grippe-Minaud aiment comme le chat à jouer avec la souris; ils interpellent l'accusé d'un air insouciant.

— Vous n'avez pas encore subi de condamnations, n'est-ce pas?

Le ciel s'ouvre alors pour le malheureux, il se dit : « Ils n'ont pas trouvé mon dossier, je suis sauvé, » et il répond avec conviction :

— Oh ! non, monsieur le président.

Le président se penche alors vers ses acolytes et leur montre la liste avec un geste qui signifie : « Voyez, mcs- FJeurs, jusqu'où peut aller la i)erversité humaine! »

A côté du président lugubre, il y a le président gai.

Barthelon est volontiers facétieux. Un jour, un de mes amis siégeait à côté de lui, par hasard, un juge se trouvant absent. Barthelon se tourne vers lui, après s'être concerté avec son voisin de droite, et dit : « Trois mois de prison, n'est-ce pas, messieurs? • puis il se penche vers l'avocat et lui dit gracieusement : « Maitre X..., vous avez la parole. »

Facétieux et discret Barthelon ! Dans l'affaire d'une modiste poursuivie pour banqueroute, il eut un mouvement superbe en disant à l'avocat de cette malheureuse, M® Deroste : « Surtout, pas de noms, n'est-cé'^ pas ? »

Cette pauvre femme était relativement très intéressante; elle s'était ruinée à la fois pour prêter à une grande dame de quoi étouffer une affaire monstrueuse sur laquelle il cor vient, je crois, de ne pas insister et pour suffire aux folles dépenses dun haut fonctionnaire de la République.

Ce fonctionnaire, qui fut longtemps tout-puissant au ministère de l'Intérieur, était dépositaire des fonds secrets et en profita pour s'approprier 300,000 francs. Ce fut lui, dit-on, qui remit au préfet Barrême les 30,000 francs qu'on ne retrouva pas sur son cadavre ; tous les trois mois on annonce qu'une instruction est ouverte contre cet ancien fonctionnaire; tantôt pour escroquerie, tantôt pour détournement de deniers publics, mais ce sont de ces instructions qui n'aboutissent jamais ^

* « Il paraît, disait au mois de décembre 1887, la Gazette det Tribunaux, toujours fort circonspecte, on le sait, dans ses affirmations que Tinslruction relative à l'assassinat de M. Barrême, préfet de l'Eure, se poursuit toujours ; on croit avoir des rcuseignements assez probants pour établir la culpabilité d'un ancien fonctionnaire du ministère, personnage fort connu et qui est déjà sous le coup d'un mandat d'amener pour escroquerie.

« Cet employé aurait été chargé par le ministère de remettre à M. Barrême, le jour môme où ce dernier quittait Paris, une somme de 30,000 francs, et, ainsi que nous l'avons dit, au moment où fut découvert le crime, on n'avait trouvé que la somme de 6,000 francs sur le cadavre du préfet de l'fciure.

tt L'employé dont il est question serait considéré, sinon comme Fauteur, du moins comme l'insligatcur du crime. »

LA FIK d'un monde. 29

En tous cas, ce fonctionnaire mystérieux ne peut se plaindre de la façon dont on s'exprime sur son compte à Taudience. On se sert constamment, en parlant de lui, de cet euphémisme aimable : c Un jeune prodigue, > tandis qu*on nomme en toutes lettres, et qu'on condamne par-dessus le marché, la femme du peuple devenue courtisane, qui a travaillé de son corps pour fournir de Targent à tous ces gens-là.

Le type du magistrat gai, c'est Onfroy de Bréville; il a mené le procès de Pranzini avec une verve digne des premiers sujets du Palais-Royal ; jamais on n'a fait couper une tête avec un pareil brio.

G*est lui qui disait à un des vieux amants de Marie Regnault : « Vous étiez le doyen, n'est-ce pas? > Mais c'est l'apostrophe directe à Pranzini qui l'inspirait le plus heureusement. Qui ne se rappelle la phrase fameuse : « Vous avez agi comme tout galant homme doit le faire, vous avez laissé un louis sur la cheminée ; > et cette interpellation folâtre après une déposition accablante, au moment où l'accusé commençait à avoir la vision de la place de la Roquette : € Eh bien ! mon gentilhomme, qu'en dites-vous ? »

M. Francis Magnard a flétri ce qu'avaient d^odieux ces plaisanteries qui sont vraiment macabres en pareille circonstance et il a eu cent fois raison.

La fonction du président des assises, écrivait M. Ma&nard très justement , est auguste comme toutes celles ou Ton accepte la responsabilité de trancher, s'il le faut, des existences humaines ; il ne faut jamais, seloB moi, la rendre plaisante ; une hache gaie est un contresens.

Déjà, au nom de l'équité, on a supprimé le résumé du président ; nous demandons, au nom au bon goût, que les présidents n'aient plus tant d'esprit au Palais de Justice.

Nous avons aussi le magistrat qui chante la chansonnette, mais l'espèce est plus fréquente en province qu'à Paris. Le procureur général Bouchez, il est vrai, entonne volontiers dans les repas de corps la Complainte de Fenayrou, musique de Serpette, ou bien : GamahutI écoutez-moi donc! Mais

c'est dans les départemeats que le flonflon griyois agite de préféreuce ses grelots.

A la soirée donnée à Saint-Claude par Spuller le Badois, pour l'inauguration de la statue de Voltaire, le plat courtisan du roi de Prusse, le président du tribunal civil, M. Theuriet, fut félicité pour une œuvre de sa composition que Vlndépendant de Montbéliard apprécie fort : La Polisseuse de pipes.

Foin du vicaire et du curé,

Des chanoines et de Tévéque l

J'ai Tceil noir et le teint cuivré,

Avec le profil d'une Grecque.

Si quelqu'un, d'un ton aigre-doux,

M'ose dire : Tu t'émancipes!

Je réponds : Qu'est que ça vous f... î

Je suis polisseuse de pipes 1

Quant à Fabreguettes, il a un faible pour les productions libres de Béranger. A une conférence donnée au profit de l'œuvre maçonnique des Femmes de France, le premier président de la cour d'appel de Toulouse fredonna les Deux sœurs de Charité,

Vierge défunte, une sœur grise Aux portes des cieux rencontra Une beauté leste et bien mise Qu'on regrettait à TOpéra.

Puis il commenta la chose; il montra à son aimable auditoire que la nymphe d'Opéra avait du bon et il engagea les dames de la magistrature, en particulier, à imiter les bonnes sœurs maçonnes qui ne se font pas prier, même en temps de paix, pour soulager Thumanité souffrante.

Depuis ce temps les magistrats du ressort, sentant sourdre sous leurs toques des végétations inconnues, se demandent si l'on a commencé par eux le reboisement des montagnes. Ils voient arriver leurs femmes à des heures indues, l'œil brillant et les cheveux ébouriffés.

— D'où viens-tu ?

474 DA FIN d'un monde

— Je viens de sauver la Vertu. Ne te rappelles-tu pas l'exemple que nous proposait notre premi ir président.

Moi, dit l'autre, par la détresse Voyant l'honnête homme abattu, Avec le prix d'une caresse Cent fois j'ai sauvé la Vertu.

Fidèle à ma méthode, je prends toujours des choses qui sont du domaine commun. Si on allait plus loin, si on écrivait ce que tout le monde connaît, répète, ce qui est d&ns la conversation courante, quelle lumière on projetterait sur l'état réel de la société actuelle !

Un financier me racontait que la maîtresse d'un magistrat, que chacun devine, lui avait expédié une amie pour lui offrir une ordonnance de non-lieu immédiate, moyennant 60,000 francs. Il m'a certifié le fait dix fois, il a cinq témoins de cette proposition. Quelques personnes déjeunaient ce jour-là chez lui, à côté du cabinet où avait lieu l'entretien ; il vint les rejoindre et leur dit : « Vous avez entendu ? Voilà ce qu'on me propose. Cela me parait trop cher. »

Le financier s'en tint à quelques sacritices qu'il avait consentis déjà en faveur d'un agentd'affaires, condamné jadis à deux ans de prison pour vol, et qui était l'inséparable d'un garde des sceaux. Ce garde des sceaux, qui avait abandonné sa femme, vivait avec une maîtresse et l'agent d'affaires dans les environs de la place Clichy.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, qu'après son refus, le financier lût poursuivi à outrance et condamné, quoique ses opérations ne tombassent en aucune façon sous le coup de la loi. Néanmoins, en sa qualité de financier, il finit par s'en tirer à peu près et il a toujours sa voiture et son hôtel.

Celui qui resta sur le carreau fut un aspirant greffier b(îsogneux, accusé, à tort ou à raison, d'avoir emprunté quelques pièces de cent sous à un plaideur et que la Justice humaine frappa impitoyablement avec le glaive qu'elle porte dans toutes les statues.

Toute cette histoire sortira un matin, comme sont sorties d'autres histoires, et j*aime mieux attendre les journaux. N*avons-nous pas assez, nous autres sociologues, de ce que la polémique, Tactualité, le compte rendu banal d'un procès nous jette comme documents, ainsi qu'un fleuve en roulant jette des épaves sur la rive ?

Où pourriez-vous trouver de plus piquants éléments pour le portrait d'un magistrat à la fin du xix* siècle, que dans le compte rendu publié par les journaux d'un procès intenté par les héritiers de Leblond * ?

Ce Leblond était un personnage considérable. Il avait protesté, avec l'indignation d'un Caton, contre les corruptions de la cour impériale; il s'était signalé au Sénat pour une interpellation contre les menées ultramontaines; il avait été tout ce que peut être un républicain aussi vertueux : sénateur d'abord, puis procureur général, et enfin conseiller à la Cour de Cassation.

Un jour, en essayant de souiller une dernière fois une créature jeune et belle du souffle impur de ses baisers de vieux, ce représentant de la haute magistrature française acheva dans un râle d'agonie le spasme suprême de son douloureux plaisir.

Prévenus aussitôt, les corps constitués se réunirent : les sénateurs prirent leurs insignes, les magistrats revêtirent leurs robes et l'on conduisit le défuuC au cimetière après avoir manifesté, par des discours bien sentis, le regret que la Mort cruelle n'eût pas épargné un républicain si austère...

A la lueur révélatrice du procès civil, cette vie apparut telle qu'elle était : honteuse. Jules Favre, un Thraséas comme Leblond était un Caton, et qui n'était pas indulgent non plus pour les faiblesses des tyrans, avait eu du moins la précaution de commettre des faux pour faire entrer ses enfants naturels dans le Code. C'est peut-être pour cela que l'Académie française l'avait chargé du rapport sur les prix

• Figaro et Matin du 19 juillet, Petit Journal du 20 juillet 1888.

de Verta. Leblond, lui, avait semé un peu partout des bâtards plus ou moins adultérins et incestueux sans leur donner le moindre état civil.

Les enfants des Niam-Niam et des peuplades des îles Fidgi ont encore une espèce de famille ; une des filles de ce grand prêtre du Droit, de ce procureur général, de ce conseiller à la Cour de Cassation, Marie-Madeleine, se trouvait dans cette situation extraordinaire de n'avoir même pas d'acte de naissance ; elle n'aurait pas pu en avoir un sans qu'il ouvrît un motif à poursuites.

Tous les détails sont précieux là dedans. Quand le vieux jurisconsulte, qui voulait, au mépris des lois qu'il appliquait implacablement à d'autres, tester en faveur d'enfants adultérins, se présenta chez le notaire, M» Megret, l'officier ministériel recula épouvanté, en se trouvant en présence d'un gaga que les dernières débauches avait mis dans cet état d'imbécillité sénile qui rend l'homme incapable d'accomplir un acte quelconque, fût-il notarié.

Voilà le joli maintenant, et c'est dans la plaidoirie d'un des avocats que nous le recueillons :

La veille du jour où Leblond avait affligé ainsi un notaire du spectacle de sa caducité, il siégeait à la Cour de cassation et c'est sur son rapport que Ton rendait un de ces arrêts qui font jurisprudence, comme on dit, qui fixent à jamais un point de droit dans l'intérêt supérieur de la Société et de la Morale.

Vous vous figurez d'ici la visite du matin chez les vieux magistrats paillards. La meretrix a fourni le tendron à la partie menacée ; elle sait ce qu'il faut en pareille circonstance. La fillette, câline, tapote les joues parcheminées du turpide qui s'est efTondré sur le canapé devant les bustes de Démosthène et de Cicéron, en face de la bibliothèque de Droit qui renferme 3 millions de textes.

— Tu as bien compris, sapajou de mon cœur, n'est-ce pas ? Ne va pas confondre, acquitter l'innocent et condamner le coupable? C'est le contraire qu'il faut...

— Mais oui, petite folle, c*est compris. Adieu, mon amour, à bientôt...

— Veux-tu demain ?"

— C'est un peu tôt...

— Ne te trompes pas surtout, dit la gamine, sur le seuil de la porte, avec un gentil baiser de la main, ne manque pas rinnocent ! Cela retomberait sur moi, car Madame a dit qu'on ne m'enverrait plus chez les gens sérieux.

Oh ! les dessous de la Justice! Je n'oublierai jamais l'accent avec lequel de Pêne disait à Daudet, sur le palier, au moment où les débats de l'affaire Meyer allaient commencer :

— Mon cher, vous êtes trop au courant de la vie parisienne pour ne pas savoir que le jugement est rendu d'avance.

C'est un endroit qui éveille des pensées que ce Palais de Justice. En face de toutes ces Chambres, de tous ces antres où pas un mot de vérité ne s'entend jamais, où s'entassent toutes ces paperasses, ces fraudes avec timbre légal, cette poussière mortuaire dans laquelle le monde actuel s'enfonce peu à peu, la Sainte-Chapelle se dresse, toujours rayonnante de jeunesse et de poésie.

On ne voit plus dans la miraculeuse chapelle, incomparable chef-d'œuvre d'architecture, construit en cinq ans dans ce Moyen Age que les Lockroy et les Proust appellent une époque de barbarie, la statue de la Vierge qui tenait d'abord la tête droite et qui la pencha en 1304, pour donner une marque d'approbation à un discours de Jean Scott sur l'Immaculée Conception. Mais les arcs en ogive décorés de unes colonnettes, les pointes de clochetons où la couronne d'épineg dominait la couronne de France, élèvent insensiblement l'esprit vers le ciel, vers l'azur, éveillent une impression de lumière, de saison claire, de jour qui naît.

Esté faisait bel et seri.

Doux et vers, et cler et joli, Délectable en chans d'oisillons, En haut bos près de fontenelle Courant sur menue gravelle.

Ainsi chante un ménestrel contemporain de saint Lonis, Adam de la Halle, et Ton se plait à rêver devant tous ces hommes au visage obscur, à la mine basse, à rœil libidineux, qui passent avec de gros dossiers, en échangeant des plaisanteries boulevardières, au saint roi Loys qui rendait la justice sous son chêne.

Le chêne lui aussi a disparu. S'il avait résisté au temps, il eût été coupé dans l'immense abatage auquel se livrèrent, dans la forêt de Yincennes. les Isaac et les Gabriel Lévy, qui, avec la complicité d'Alphand, firent pour 300,000 francs de dégâts dans le bois pour leur vaste escroquerie du Centenaire des chemins de fer.

Un être au cœur pur écoutant les plaideurs eux-mêmes, en plein air quand il fait beau temps, dans une salle du Palais ouvert à tous quand il pleut, n'est-ce pas le symbole de la Justice telle que la comprenait la vieille France ?

Cette Justice primitive et honnête se maintint en beaucoup d'endroits jusqu'en 1789, jusqu'au jour où le jurisconsulte romain, l'avocat, le robin triompha définitivement, mit la main sur la France, où la Basoche enfanta, comme une mère Gigogne engrossée, au fond d'un couloir, sur un sac de procédure, par un Chicaneau monstrueux, l'armée de 200,000 légistes que nous possédons aujourd'hui.

Dans la province, qui avait pu soustraire h l'influence déjà délétère de Paris, les jurés de chaque corps d'état, les tribunaux de corporations, les tribunaux de famille, les tribunaux locaux composés des anciens de chaque village, rappelaient ce qu'avait été l'admirable organisation du Moyen Age. Même sous Louis XIV, Racine pouvait écrire à Lioileau du fond du Languedoc : « C'est une belle chose de voir le compère cardeur et le menuisier gaillard, avec la robe rouge comme un président, donner des arrêts et aller les premiers à l'offrande. »

En Espagne, des milliers d'hommes se firent tuer pour défendre leur droit d'être jugés par des juges élus par eux,

lES siuulâgres 479

pour ne pas laisser toucher aux privilèges de leurs juges, de leur Justiza,

Quoi de plus beau que la lutte ainsi soutenue par TAragon contre le fils de Gharles-Quint, le tout-puissant Philippe II ! Antonio Ferez, Tancien confident du roi d'Espagne, parvient à s'échapper de sa prison; quoique brisé par la torture, il se hisse sur un cheval et court, bride abattue, vers les frontières de TAragon ; on se met à sa poursuite ; le fugitif enfonce les éperons dans le flanc de son cheval, il arrive à la tombée du jour au premier village d'Aragon et demande le Justiza.

En France, si on demandait à parler à l'improviste à un magistrat, on vous dirait : « 11 est chez la veuve Frétille en train d'assister aux Puces ou aux Jeux icariens. »

« Le Justiza est aux champs, il se fait tard, il va sans doute rentrer, • répond-on à Ferez. Et voici que le Justiza, un brave paysan couvert d'une peau de bique, apparaît à l'entrée du chemin. Ferez court se mettre sous sa protection; il se déclare manifeslado aux fueros d'Aragon en touchant le vêtement du Juge. A ce moment des cavalieis pénètrent au galop dans le village. Ce sont les estafiers du roi d'Espagne qui se précipitent pour ressaisir le prisonnier...

En vain on évoque devant ce paysan toute la grandeur du roi d'Espagne et de l'empereur des Indes ; on lui dit, comme dans Ruy Bios:

11 est dans Aranjuez ou dans l'Escurial, Sous un dais surmonté du globe impérial.

Un homme

Devant qui se couvrir est un honneur insigne

Qui peut laire tomber nos deux têtes d'un signe...

Le Justiza répond : < Cela est fort bien, mais ce fugitif est sur la terre d'Aragon ; il se réclame de la justice d'Aragon ; il sera jugé par Aragon. »

Philippe II fit la guerre, multiplia les supplices, livra le Justiza au bourreau, mais Ferez ne fut jamais livré et mourut tranquillement à Paris...

Si les conservateurs avaient été intelligents, il ne tenait qu*à eux de détruire une des créations les plus funestes de la Révolution, de briser cette magistrature qui est un si effroyable instrument de corruption, d'oppression et de démoralisation; ils n'avaient qu'à mettre les Radicaux au pied du mur et à les forcer de voter avec eux Télection des juges que Textréme-gaucbe avait fait figurer dans son programme, sans avoir, bien entendu, Tintention de l'accorder.

Tout n'est pas d'essence aussi révolutionnaire qu'on le croit dans les programmes que l'opinion publique impose aux députés avancés. Quand un cbien est malade, il va chercher tout naturellement Therbe qui le guérira; quand un homme étouffe, il ouvre la fenêtre ; quand un noyé sent qu'il coule à fond, il tente un dernier effort pour remonter à la surface. Les peuples onl ainsi des revendications en quelque sorte instinctives. Les classes ouvrières ont dû nécessairement et fatalement revenir, par les associations, les chambres syndicales, à ces corporations dont la destruction avait été, au dire des libéraux bourgeois, le plus glorieux exploit des hommes de 89. L'élection des juges est une aspiration du même ordre, un besoin de retourner, non seulement au delà de la Révolution, mais au delà des usurpations de la Monarchie absolue, vers les institutions populaires de nos pères.

Certains pays où l'élément chrétien est resté dominant deviendraient de véritables paradis avec des juges élus ; la rénovation sociale s'y produirait peu à peu d'elle-même. Dans beaucoup de pays rouges même, on nommerait pour juges d'honnêtes gens. Quand il s'agira d'une telle fonction, quand leurs plus chers intérêts seront en cause, les paysans se tourneront vers les hommes dont les familles sont connues, dont la vie est probe, vers les hommes qui ont une conscience ; ils procéderont toujours de même quand ils se trouveront directement en face de questions qui les touchent, qu'ils peuvent comprendre ; ils l'ont fait en 1871 et ce n'est pas leur faute si les représentants qu'ils avaient choisis se sont laissés enjôler et jobai-der par les intrigants parlementaires.

Les conservateurs ont la vue trop courte pour comprendre cela, pas plus qu'ils n'ont compris en 1871, quand ils étaient les maîtres, qu'en adoptant pour l'armée le système régional, en donnant toute l'autorité aux conseils généraux et en réduisant le préfet à n'être qu'un personnage inutile et sans autorité, ils auraient préparé, au moment d'une crise, un foyer de résistance sérieuse à la tyrannie de Paris.

Pour les conservateurs, le magistrat, qu'on l'ait pris dans un estaminet ou dans une loge maçonnique, qu'il s'appelle Loëw ou Ganel, est toujours un monsieur qu'il faut respecter parce qu'il est assis sur une espèce d'estrade, qu'il est habillé d'une certaine façon, qu'il a un jupon noir, qu'il est coiffe d'une toque et qu'il porte à cette toque le ruban doré que les courtisanes de jadis portaient à leur ceinture.

Leur pensée de derrière la tête à tous, je l'ai expliqué déjà dans la France juive devant V Opinion, c'est qu'il serait bien avantageux d'être au pouvoir parce que les infamies que les fonctionnaires judiciaires, rompus et dressés à la servilité par l'éducation des légistes, commettent contre les conservateurs aujourd'hui, ils les commettraient demain contre les républicains, si les conservateurs étaient les maîtres... ^

âlOANGER, SES JUGES, SES DÉFENSEURS ET SES VICTIMES

Un livre à faire. — La physiologie d'une escroquerie financière

— 100 volumes in-folio de procédure. — Habileté extrême mise au service de filouteries de l'ordre le plus bas. — Les moyens employés. — L'inégalité de la lutte. — Tous les maîtres du barreau du côté d'Erlanger. — Une affaire prise au hasard. — Les Réassurances générales. — La conlractatio frauduLosa. — Les souscripteurs fictifs. — Des gens qui souscrivent pour 2 millions et dont on ne peut pas retrouver le domicile. — Toujours prête à absoudre les grands coupables, parce qu'elle est vénale, la magistrature républicaine est implacable pour les petits. — Exemples à l'appui de celte affirmation. — Un jury trié sur le voleur. — Erlanger et ses entreprises. — Stercoraire et caïman. — Encore un curriculum vitœ de financier moderne.

— Les ténors du barreau. — M'' Barboux et la lettre de Chau^ vron. — La conscience des avocats. — Toujours les jeux scéniques. — Le silence de la Presse. — Un compte rendu de la Justice, — La grand'messe à Deauville.

Avec une magistrature pareille des arrêts comme ceux qui furent rendus dans Taffaire Erlanger n*ont rien qui puisse nous surprendre.

Je m'étonne qu'un homme de la nature de M. Rosny, par exemple, n'ait pas eu l'idée de s'emparer d'une affaire comme l'affaire Erlanger et d'écrire avec cela une page d'histoire sociale, que les générations futures auraient consultée avidement.

Je cite le nom de M . Rosny, parce qu'il avait tout ce qu'il faut pour remplir une telle tâche. Indifférent au succès vulgaire, travailleur infatigable, analyste d'une précision rigoureuse, dominé par le besoin d'apprendre, de comprendre,

d'expliquer, de ratiociner, de donner vingt- cinq raisons pour une, — ce qui en fait comme causeur un être insupportable \ entendre, — il applique toutes les facultés d'un cerveau jolide à écrire, avec des recherches de style incroyables, des romans comme le Bilatéral qui sont à peu près intelligibles pour une cinquantaine de personnes au plus ; il a beaucoup des qualités de Thistorien social, il n*a absolument aucun des dons charmants qui font un romancier : la poésie, Fimagination ailée, la légèreté du récit qui séduisent et conquièrent le lecteur.

Il y a là un chef-d'œuvre à faire pour quelqu'un qui aurait le temps et la force d'attention, la lucidité d'esprit nécessaire pour s'assimiler ce volumineux dossier, pour dégager ce que contiennent de vivant, d'instructif, d'amusant, de palpitant même, ces innombrables pièces de procédure, ces mémoires, ces plaidoiries, pour démonter, boulon par boulon, ce gigantesque échafaudage de chicane et pour dire : < Tenez ! voilà la civilisation moderne et ce qu'elle donne à l'analyse. »

Œuvre intéressante, certes, mais rude labeur ! Songez que les documents relatifs aux affaires d'Erlanger rempliraient iOO volumes in-folio, que, pour le débat en première instance seulement, il existe 425 actes de procédure...

Personne n'a pu suivre cette affaire depuis le commencement jusqu'à la fm. Un des avoués a eu, au bout de quelque temps, un accès de fièvre chaude ; un des avocats qui ne s'était occupé que d'une partie de ce procès, mais avec beaucoup d'application, il est vrai, a dû se reposer pendant trois mois, renoncer absolument à tout travail.

Ce que nous venons de dire ouvre, de suite, devant vous des horizons de spéculations formidables, d'entreprises compliquées, de vastes projets. Il n'en est rien. C'est précisément ici que commence le côte saisissant, dramatique, dirai-je volontiers, au point de vue social.

La base de toutes ces affaires est toujours la plus plate, la plus vulgaire, la plus ignoble escroquerie, — de ces escro-

queries comme en commettent, au sortir de Maim, des agcots d'affaires véreux qui n'ont pas le temps de combiner an plan.

On ne s'inquiète même pas de donner une apparence de vraisemblance aux entreprises que Ton lance; on annonce des mines qui n'ont jamais contenu une parcelle de minerai; on affirme aux actionnaires qu'on a payé 500,000 francs une petite feuille de chou financière, V Argent qui avait deux numéros en tout.

Vous vous imaginez qu'on va, au début, corrompre des gens dans une certaine situation, ayant une surface quelconque, et leur dire : « Faites semblant d'être souscripteurs ! » Nullement. Au moment de la constitution d'une Société on prend des noms de pauvres diables d'employés qui sont censés souscrire pour i ou 2 millions ; parfois même on inscrit, au hasard, des noms de gens qui n'existent pas, habitant des rues qui n'existent pas davantage.

Cela vous paraît fabuleux, mais si vous avez la patience de me suivre dans cette étude, vous verrez que je me liens même en deçà do la vérité.

La Société une fois constituée, on appelle le public à souscrire et l'on organise une bruyante campa^îne de presse. Le public souscrit, et, quaud on s'est débarrassé de toutes les actions, la Société tombe à zéro et les actionnaires s'adressent aux tribunaux.

C'est ainsi. Le cerveau du Juif est très peu créateur^ Erlan-

* AUmayer est de cette école. Kn elles-mêmes, les escroqueries commisesparliii sontpcu ori^nnales.maisquelle habileté déployée par cepittoresque voleur poiirdéjoiicrics recherches, quel artdâns les transformations, quel aplonil)! guel jçrand financier aurait fait cet homme s'il n'avait pas obéi à nn« sorte de dillettantisme, s*il n'avait pas voulu, comme on dit, jouer la difficulté!

11 convient, ajoutons-le, de ne pas regarder cela en coockney, de bien se rendre compte des comi)licité3 latentes, des appuis secrets, de la tendresse que les Juifs ont, au fond, pour ce ciievalier d'industrie qui est remarquable, qui honore la race à sa façon, qui fait parler de lui...

Toute cette floraison d'aventuriers sémitiques lâchés dans une société désorganisée est très curieuse à étudier; on rencontre à

ger obéit simplement à Timpulsion irrésistible du voleur, à Fâpre désir do prendre qui le tient; il est Thomme de la tribu, le Bédouin allant dérober une bourse dans la tente voisine, détachant le cheval ou enlevant le mouton qui excite sa convoitise.

Dès quo. le procès est commencé, la scène change. Cet être, qui a agi jusqu'ici comme un filou de bas étage, comme un coquin tout à fait subalterne, devient tout h coup un politique extraordinaire.

Le Juif donne sa mesure tout entière. Derrière le Bédouin ou le petit chapardeur au nez crochu qui vous fait votre mouchoir, comme on me l'a fait dans le ghetto dePresbourg, apparaît le baron israélite qui occupe une situation considérable à Paris et qui joue merveilleusement de tous les ressorts de la vie moderne.

Tous les moyens que le génie de l'intrigue peut suggérer à l'esprit le plus retors et le plus ingénieux, toutes les ressources que peut offrir la procédure, Erlanger les emploiera : il achètera les magistrats, les hommes d'Etat; il

chaque instant des types extraordinaires, comme ce d'Acosta dont les FoUs divers^ toujours ces bons Faits divers, si précieux pour l'histoire sociale contemporaine, nous racontent la vie étranpre.

« D'Acosta, ou plutôt Nathan (ianz, dit le Fii/aro du 17 mars 1888, car tel est ie véritable nom de cet aventurier, n'a pas encore été transféré à IJruxelles. il est h Mazas, à la disposition de M. le juge d'instruction I.evasseur, charité de relever les nombreuses escroqueries commises à Paris par le directeur du journal Les Deux- Mondes.

« D'Acosta est, en outre, très demandé en Europe. La Hollande, l'Allemagne, l'Angleterre, notamment, ont avisé le parquet de la Seine qu'ayant, dans ces trois pays, fait de nombreuses lupes, il y aurait lieu de le mettre', tour à tour, à la disposition de chacun de' ces gouvernements. 11 aura, en outre, à donner des explications sur le rôle politique qu'il a joué en Europe en se donnant comme membre actif de certaines Sociétés socialistes.

« Un exemple entre cent. Au congrès tenu à Londres en 1881,1. s'était Iciit accepter comme df'légué des socialistes mexicains; ailleurs, il se donnait comme affilié aux nihilistes, et, à Paris, il S'était faulilé parmi les socialistes les plus exaltés, représentant, disait-il, avec preuves à Tappui, l'opinion avancée de tel ou tel pays.

« En réalité, le seul but qu'il poursuivait était de pénétrer les

enverra de Targent aux uns, des femmes aux autres; il fera de son affaire une affaire internationale ; consul de Grèce, ce qui donne, par parenthèse, une singulière idée du sens moral du roi des Hellènes, il invoquera les immunités diplomatiques; il se servira du prince de Hohenlohe auquel il a fait sa part dans ses malpropres entreprises; il enrichira Dauphin; il soudoiera les républicains et il fînira par garder l'argent. Ceci, il l'a déclaré d'avance à un avocat : « J'ai 10 millions à sacrifier; j'aime mieux les donner à ceux qui me défendent que de les rendre à mes actionnaires. »

Remarquez que, dès le commencement de la lutte, l'avantage du terrain est pour le voleur : il a l'argent et ses actionnaires sont ruinés ; il a en mains les pièces, les preuves qui démontreraient sa culpabilité et laisse venir...

Que voulez-vous que fassent les malheureux dépouillés ? Avant même d'engager le débat, il faut qu'il payent. Rien qu'en frais d'expertises et de vérification de comptes, les divers procès relatifs aux affaires d'Erlanger ont coûté au moins 300,000 francs. Si le Parquet dépensait une pareille somme pour faire rendre justice à des actionnaires mis sur

secrets des sociétés dans lesquelles il se faisait admettre, afin de pouvoir se livrer sans danger à son métier d'espion.

« Au cours d'une perquisition faite au sièpe de son journal, 50, rue de Douai, M. Levasseur, assisté de M. Goron, a découvert, dans un grenier, une énorme caisse en fer, pleine de documents ne laissant aucun doute sur le rôle que jouait, en France, ce misérable. On croit qu'il a des complices ; la police espère les découvrir.

« — Mais enfin, lui disait hier M. Levasseur, qui savait déjà à quoi s'en tenir, dites-nous donc quels sont votre véritable nom et votre origine?

« — Ma foi, Monsieur, répondit le reptile, d'un ton gouailleur, je me suis, pendant le cours de mon existence, affublé de tant de noms divers que j'ai oublié celui que m'ont léiîué mes parents qui, cependant, je crois, étaient de nationalité hongroise et de race Israélite. »

Figurez-vous des agents de cette trempe dans une insurrection, à une époque de bouleversement social complet, et vous comprendrez que d'ardents révolutionnaires, qui causent avec vous à cœur ouvert, qui n'ont rien à redouter maintenant, vous déclarent qu'une partie des événements de la Commune demeurent pour eux absolument inexplicables.

la paille, il serait énergiqueraent blâmé par le ministre de la Justice. Ceux qui ont porté la première plainte ont dû commencer par débourser 12,000 francs.

Pour plaider de tels procès il faut des hommes spécialement organisés et surtout des hommes qui aient, comme on dit, Toreille du tribunal, qui puissent se faire écouter.

Grâce à l'argent, Erlanger a tous les maîtres de la barre, et ce qui indique bien la démoralisation du barreau actuel, c*est, qu'à part M« Falateuf, pas un seul membre du Conseil de Tordre n'a plaidé contre le financier prussien

Quand Erlanger redoute qu'un homme en vue ne soit sollicité de plaider contre lui, il va le trouver, lui demande une consultation sur un point accessoire et la paye 10,000 francs. Le voulût-il, l'autre ne peut plus plaider contre un homme qui, si peu que ce soit, a été son client.

Je n'ai pas l'intention, bien entendu, d'entrer dans les détails des multiples procès concernant le Crédit général français. Il est nécessaire, cependant, si je veux que les historiens de l'Avenir sachent ce qu'était la magistrature française sous la troisième République, la notion qu'elle avait du Bien et du Mal, de faire figurer, dans ce livre, un résumé d'une affaire suivie à travers toutes ses phases.

Je vois d'ici mon lecteur qui fait la grimace et qui se prépare à sauter ces pages : il a tort, cela l'instruirait et lui serait utile matériellement.

C'est toujours la même plaisanterie, d'ailleurs.

Quand vous résumez, en quelques lignes, une question qui vous a coûté beaucoup de recherches, on répond : < C'est un pamphlétaire ; où sont les preuves de tout ce qu'il affirme ? » Quand vous entrez dans la discussion approfondie d'un débat, le lecteur file h l'anglaise en disant : « C'est un écrivain assommant. »

En tous cas, je crois nécessaire de prendre une affaire comme type et je vais vous expliquer l'affaire des Réassurances générales.

Le 20 Juia 1879, MM. Emile d*Erianger et Berthîer frères, s'associent avec k Crédit général français pour attraper aux gogos 8,750,000 francs.

A cette fin, ils inventèrent un truc perfectionné qu'ils dénommèrent :

Page 1