I.A Hi;( DT\ MONBE
^icullère. EdTib , pour conclure, on me propose^ en légitime mariage, une fille naturelle de M. de Beaufort, ou quelque demoiselle du Parc -aux -Cerfs, avec le titre et les honneurs de valet porte-manteau du Roi I Et tous ces biens, tous ces honneurs, pour une comédie à la façon du sieur de Portelaiice, ou d’une tirade tragique du seigneur de Bleslxils :
Et n'oubliez Jamais qu'une belle action
'Suffit i «on auteur pour satisfaction.
Diderot, — Avec tant d’ironie et de verve, avez-vous eu tort de vous dépenser en petite monnaie I et voyez donc où vous en êtes réduit, malheureuse créature croupissant dans la fange do toutes les débauches , quand il vous eût été si facile, à votre compte, de dire à Voltaire, à M. de Buifon, à Montesquieu, au cardinal de Bernis, au maréchal de Villars, au maréchal duc de Riclielieu : Bonjour, confrères! Dites-moi , cependant , pourquoi donc, avec tant d'esprit et d’érudilioa et si peu de modestie, à tu et à loi avec la Duclos, la Deseino et la Balincourt, et tout le tripot des comédiens, des chanteurs, des batteurs de fer, des batteurs de pavé, des racicurs de guitares, des joueurs de flûte , 6t des tapoteurs de clavecin ; ayant tes entrées partout dans l’antichambre et dans les cuisines, et jusque dans la garde-robe de Rebel et de FrançœuT... insolent et, chien couchant habile à mordre, à japper; — monsieur Rameau, vous n’avez jamais rien fait d’utile et de bon?
Rameau. — HumI j'ai fait dans ma vie une chose plus difiieile que la tragédie et la comédie... Un ballet! Voilà
LA FIN D’UN MONDE
la vraie mes à boirai II y faut le rêve, il y faut l'action, il y faut Yestris. Vestris! un si grand homme l- Il n’y a pas longtemps qu’il m’envoya chercher paivM. son laquais : T- Mais comment donc I monsieur, je suis -aux ordres de M. Yestris; marchez, je vous suis 1 M. Yestris m’avait envoyé son carrosse, et j’y monte; j’arrive, et Cgiirez-vOus : un suisse en grande livrée, un hôtel, et peu s’en faut que le grand Yestris n’ait posé son marbre à la porte de son hôtel. Escalier, antichambre et seconde antichambro , petit salon et grand salon; tout au fond de l’appartement, un cabinet d’étude où se tenait le grand homme... invisible et présent. A peine eus-je franchi la dernière feuille du plus riche des paravents c(ue la Chine ait vernis, je vois un homme, un demi-dieu! II portait sur sa tête chai*mante un bonnet à la Camargo, brodé par la- main des Grâces ou par la main de Salé; il ’élait revêtu d’uh hmple justaucorps de velours - rubis , sur une veste d’un superbe! iissu, qui m’a semblé d’or massif, à demi couché dans un vaste fauteuil , les pieds , un peu grands, je l’avoüe, étendus sur un tabouret aux armes dos ’Ypstris< On disait qu’il était vieux 1... Il n’y a que dos méchants, La Beaumelle ou Fréron, pour trouver vieux ce joli mortel , à la peau douce et potelée , et des rides si bienveillantes, si charmantes, qu’on se les ferait faire exprès! Il parlait lentement, mignonnement, d’une voix douce et reposée; et sa main moulée, par Apollon I sa mainl... figurez-vous les doigts les plus blancs, les plus effilés, tout chargés de bagues éblouissantes : rubis, diamants, perles, cheveux, cheveux bruns, cheveux d’or. Cette main , disons mieux , ce nuage effilé, sortait galante
r.\ FtN D’UN MONDK.
des profoRdes cachettes d’une dentelle do Malines, et venait badiner, donchalante, avec les glands d’or qui pendaient d'un beau jet à bec-de-corbin.
— Mon ami, me dit ce grand homme, aussitôt qu’il pensa que je l’avais assez contemplé , on m’a dit du bien de ton esprit, et que tu consentirais à écrire, à composer un ballet pour le modeste danseur que tu vois devant toi. J'ai rêvé bien longtemps àu ballet que je veux faire; il y faut un beau rôle pour moi d’abord , et puis un rôle qui convienne à M"* Allard. Veux - tu que nous cherchions ensemble? AllonsI rassure- toi I Ne tremblons pas ainsi. Prends ce siège et Sieds-tor, je suis bon prince; on t’écoute, et les duchesses attendront.
«Je pris un pliant, je m’assis face à face, et les yeux baissés, les naains 'jointes , jé proposai à M. Vestris un ballet intitulé : la Fontaine de Jouvence. Au premier acte , il se fût montré tout voûté par l’âge, et plus laid que l'abbé Desfontaines ou l’oculiste Jeannin de Blanche^ combe; au second acte, il serait revenu vif et léger comme un papillon qui bat de l’aile , et tout semblable au jeune duc de Fronsac. J'avais déjà indiqué des poses convenables à la majesté de ce grand homme :
— Ehl dit- il, la Fontaine de Jouvence , il y a des gens qüi en veulent à tous les piédestaux , et qui disent à ce propos toutes sortes de sottises. J’ai des ennemis, mon ami , qui n’en a pas ? Le roi de Prnsse a les siens , j’ai les miens. Voltaire en a. Cherchons un autre suj«t, s’il te plaît.
— Monsieur Vestris, lui dis-je, aimeriez-vous un ballet qui serait intitqlé : la Toilette de Vénus, ou les Ruses, de
LA FIN D’UN XrONDE.
rMwour? M“* Allard sera Vénus, vous serez l’Amour?
— Ouï, dit-il, c’est cela, c’est mon idée, et cette
toilette de Vénus me convient. Donc , le théâtre représente... . ,
— Un frais bocage , et dqns ce bocage une touffe de roses, et paiini ces roses- un miroir d’argent avec sa bordure on or. M*‘* Allard, c’est-à-dire Vénus, est^à sa toilette, entourée de ses nymphes. Elle donne un dernier coup d’œil à son pouff, à son chignon, à son tour de gorge, et d’un regard charmant elle consulte l’Amour... L’Amour, c’est vous, monsieur- Vestris.
— Oui, mon ami, c’est moi; j’arrive, et’ plus Vénus me regarde, et plus.je voltige, en dansant sur les fleurs, autour des nymphes. Ah! les pauvres nymphes! je les vois d’ici
. Brûlant de plus de feux que je n’en allumai!
Je les vois, je les tiens! Les voilà qui m’entourent; les voilà qui me contemplent; les voilà qui me disent en leurs provocations :.a Jeune dieu d’Amour, enseigne aux nymphes bocagères la mollesse et le désir , l’inconstance et la passion , le sourire et le sérieux. » D’abord je résiste, et je leur dis : non J comme ci, comme ça; bientôt cependant, 'vaincu par ces beaux yeux , je vais pour me jeter dans leurs bras... Vaine espérance, elles embrassent une ombre, et je m’enfuis, semblable à Galatée; elle se montre, a dit Homère, afin de se mieux cacher. ,
— Oui, monsieur Vestris; mais vous revenez bien vite, attiré par les faunes des bois qui font la cour aux nym-