‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 21 sur 89 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Je le rencontrai le mois suivant ( même j’avoue, assez volontiers, que je le cherchais un peu) dans un hahit plus décent, qui se promepait, à pas comptés, comme un rêveur. On l’eût pris de loin pour un philosophe. Il ne voyait personde, il ne me voyait pas moi-même. Il allait tout droit devant soi; et quand je- l’abordai, il me salua sans trop d’empressement. Nous fîmes ainsi quelques pas comme deux inconnus qui suivent la même route ; à la fin , réveillé en sursaut, il me dit : ie souffre ! Et le poëte May n’eût pas mieux dit.

Diderot. « Vous souffrez. Rameau ? C’est tant mieux ; voilà, j’imagine , la première fois de votre vie que vous convenez d’une souffrance avec vous-même... »

Il leva l’épaule d’un air dédaigneux :

O Oh! les philosophes, dit-il, race idiote! Ils s’appliquent à comprendre, à deviner, à expliquer les’ secrêts les plus cachés de l’àme humaine, et sitôt qu’ils ont sOUs

aO> -LA FIN D'UN MONDE.

les yout un homme tant soit peu dissemblable des créatures humaines , ils s'étonnent , et , voulant tout comprendre, ils ne savent rien comprendre I En voilà un qui est un sage, à ce qu'on dit, grand ennemi du mensonge, ami patient de la vérité. Je me montre à lui , dans tout ce que j’ai d'étrange cl de hardi; je lui raconte abondamment les tumultes de mon âme et les passions de mon cœur. Cet homme, à sa volonté , m’appelle ou me' repousse. Il a , sous son air rustique, une habileté trèsgrande , et si j'oublie un instant la distance qui sépare un mendiant tel que moi d'un parasite de bonne maison tel que lui , soyez sûr que d’un mot il me l’a fait sentir.

U Rien n'est plus simple ; aussitôt que je lui dis : a Comment vas -tu, Diderot?.» Il répond : « Monsieur Rameau, je vous salue I » Et si je lui dis : « Monsieur Diderot, bonjour, comment allez-vous? » Il me répond : « Ça va bien. Rameau; et toi ? » Cependant, je l'amuse et je le distrais; je suis, pour cet homme, un phénomène en morale; il m’étudie, il me cherche, et quand il a bien vu qu'il ne mp trouvait pas, il me dit des injures, sous le bon prétexte (le me corriger. No te souvient-il pas, Diderot, qu’un grand poète a dit en bon latin : a Ne s’étonner de rien est la véritable et presque la seule condition du bonheur? » Or, M. Diderot s'étonne de Rameau, chantant, dansant et jouant du violon dans la ruel Où diable veut-il donc que j’en joue ? Il s'étonne à l’aspect de Rameau portant la défroque des grands seigneurs; quel habit veut-il donc que je porte, sinon les livrées de nos smgneurs, les gentilshommes de* la chambre.

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et les souliers à talons dé messieurs, les mar(}uis duj'OEilde-bœuf^ • .

« Quof détonnant- qu'un pauvre, lière, un .malheureux, un meurt-de-fàim , s’affuble, en contenant sa honte, de ces misérables livrées? Et cepen(]ant M. .Diderot ne s’étonnera pas é’il rencontre en son chemin uq homnne épais, griisonnant, mal bâti, en chapeau garni.de panacbes.bleus et blancs, en hausse-: col, en casaqué.-de. taffetas bleu, au milieu de la casaque, une croix fprmée par une, dentelle- d'argent. Quoi 'de plus étrange è|. de plus inattendu sous la calotte du ciel? Ajoutons à ce posr tu.tne étonnant des chaüsæ,,s de taffetas couleur de rose , ornées de rubans bleus et blancs qui pendent autour 4c sa ceintu,re, et , pour compléter cette parade énorme, une longue pique, dont le fer est garni de rubans couleur de feu. Voilà ce que j'appelle un phénomène, ei la huitième merveille du monde!. Eh. bi^n, M. Diderot, qui s’étonne à ce point de Rameau sous l'habit de marquis, répondra tout simplement . que cet étrange accoutrement est le costume 4c monseigneur le capitaine des gardes du corps de Sa Majesté. Moi-méme, à mon habit brodé, si j'avais ajouté le , cordon - bleu el la plaque de*l'erdre du Saint- Esprit, M. Diderot, que .voilà, m'aurait sajué plus, basique terre ; if m’eût dit : « Mopseigneur » gros comme le bras ; il eût adrpiré ma danse., il eût honoré mes- chansons.

O mon^liabU, que vous rçmcrck- :

C’est vous qui me valez cela. » ,

Voilà comme, il.répoodait ! Il fallait se soumettre I II était

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