‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 24 sur 89 · I. V FlJj D CN MOÿDE · texte numérisé non relu

I. V FlJj D CN MOÿDE

des Sa/so7JS qu’ Antoine Danchet, l’auteur d7/esionc ^ que Menesson , l'auteur dè ^enlo la Fée et d’Ajax. Près de mon. père, Laroque^t Cambert éuieht deux pleutres, PaiBcal Collas et Thëo'bal deüx faqqins, Marc-Antoine Carpentier et Jean-Joseph Mouret deux bélîtres. Or, voUà comme il s’y prit pour suffire au spectacle annoncé.

' ' a il dédoubla un vieux sac, et d’un lambe^ü il fit une toile à son théâtre; il fut assez adroit' pour déchirer (^uf votre respect) ce lambeau de chemise, et il en fit cinq poupées, sur chacun de ses doigts , barbouillées avec de l’encre et un peu de sang, La première poupée avait, avec ses grands sourcils et’ sa bouche en cœur, un faux air de mademoiselle Desmatins, dans l’opéra d'Hippodamte. La seconde, aussi plate qu’un garçon de quinze ans, rappelait la rondeur de mademoiselle Pélissier, dans le rôle de Thétis. La troisième, à la tête rouge, était semblable à mademoiselle Petipa, représentant Thisbé poursuivie par la lionne. Il y avait aussi mademoiselle Le Maure ^ assise. effrontément ■ sur le petit doigt de moapère,et mademoiselle Salé, une grande dégingandée de la danse sérieuse. .

« Ah ! que mon père était un drôle de corpsi Comme il trouvait le trait, l’œil en coulisse et .la tète penchée! Il se tenait derrière sq toile, et, pour appeler la foule, il chantait toutes sortes de chansons composées par toutes sortes de musiciens, grands et petits. A sa grande surprise, il trouva que cette corde à son cou serrée avait étranglé une douzaine de c/mIs qui se tenaient dans sa gorge, et que, grâce à ce remède ' héroïque, .il avait la voix plus claire que jamais^ Naturellement le

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restant de son simple appareil avait été employé à faire une décoration digne de la foire Saintr-Germain. Il avait fait, à la sanguine, un temple, un «alon, un tombeau, une mansarde ,■ une prison , une place publique; en un mot , tout le courant de la comédie et de la tragédie; U eût joué, sans hésiter, (Corneille et Molière, et tout 'Voltaire', avec l'aide unique de des cinq décorations. Deux boute de chandelle complétèrent l’agrément de ce spectacle. Enfin, jamais on ne vit rien de pareil dans les fameuses troupes de Bertrand, de Dominique ou de Francisquine. A voir surgir si vite et si bien, dans la désolation de son cabaret, ées comédiens, ce spectacle, ce luminaire, et surtout ce poëte in naturalibus , qui joue et qui chante avec la voix des tempêtes, cette parade éclatante au dehors , la cabaretière était éperdue, ébahie... amoureuse. Où diable, ami Diderot, l'amour va-t-il se nicher?

a A ces bruits étranges, à ces chants de fête, à cette affiche où tant de plaisirs étaient, promis , ces pauvres gei\s foulés par la guerre oublient soudain la pluie et leur désespoir; ces hommes et ces femmes qui n'avaient plus rien à perdre , et rien à donner, accourent dans cet hôtel-garni du froid , (le la faim et de la soif. Chacbn y mit du sien, et fut assis selon sa condition; la dame sur une chaise d’honneur, les femmes sur des bancs, les hommes sur leurs pieds. Il y eut vraiment foule et grande recette , et mon père, inspiré par cet auguste auditoire, et surtout par le désir 'dé remplir son estomac vide , inventa et joua des choâss charmantes.

« Il commença par une comédie en prose; et de sa petite voix la plus douce et la plus coquine, de sa vok la plus

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ronflante et ]a plus superbe, 'il copia tour à touf la Dangegevillè et M. Poisson, la petite 'Briant et SI. Dubois, màdem.oisellë Gstussin et M. Grandvàl. Pour les avoir entendues deux ou trois fois, il avait gardé toutes ces éhansons dans sa tëte^ et pensez-vous, Diderot, que la comédie et la tfagédie improvisée par lin malheureux pendu, derrière un sac â cTiarbon, en présence dé villageois déguenillés, n'ait pas vàlu, pour le moins, toutes les pièces de Boursault, de Hautéroche et'du papa Champmeslé ?

« Pensez-vous que nos cinq poupées n’aient pas latsàé bien loin : Arminius, Alcibiade, Tiridate ou l’Hypermneslre de Théodore Rioupéroux ? Mon père en savaHplus long que Legrand, Alain, Boindin, Cahute, Solj', Mar^ montel ou Marchadier. Aussi comme on niait, jborâme on pleurait I Jamais Caliste, Amémphis ou la Cléfipâtre de a MarmontéI n’ont soulevé -tant d’ émotions , tant d’admirations. Et plus mon père s'emparait du public, plus il se sentait gagner, Jui aussi, par des transports inconnus. Si bien ’ qu’à sa dernière scène, au moment où il chantait le couplet final, il fit tomber d’un geste impertinent le voile qui le protégeait. Jugez de l’épouvante à l’aspect do ce grand buste osseux, recouvert d’une peau mal tannée, de ces yeux pleins de flammé, de ces dents brillantes, et de ce cou déi harné où s’enroulait comme une couleUvro .la trace ardente de la corde à laquelle il avait échappé I a Ainsi, grâce à son talent, à sa bonne humeur, à cotte inépuisable singerie, à ce ragoût de poésie et de chansons, le pauvre homme à demi pendu eut, le même soir : du vin, du pain, une éclanclie, un habit, une cravate, et deux petits écus.'Il fut sauvé; il se sauva, trois jours après, du

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cô(è de l’Altemagne, emportant la cabaretière enceinte de ee pauvre enfant, de ce. Bameau que vous avez sous ies jifiux. C’est moi-môme. Ainsi , vous aurez beau chercher dans les livres de M-. d'Hozier, dans les cahiers de de :^intot] dans \‘ Armorial de La Chesnaye des Bois, dans le NabUiaire f/e la Uouryogno, ou tout sim})len)ent dans * VÀlmçinack royal, vous ne trouverez pas, à l'arbre généalogique des Bameau (inter Aamos), les onze saints reconnus jwuV tels dans la maison de Clermont-.Tonnecçe ; vous ne trouverez jvis la généalogie de la mai^n dès ducs de Lévjs, qui,reiiK)nte s la* suinte Vierge. L'n gibet, une corde, une besace, un violon : voilà nos aripes parlantes, et nous n’avon.s jias raison d’en être tiers. » .

A ces mots, il rentra dans’sou silence, et il me 'quitta brusquement, sans faire plus de bruit que le flatop d’Oliane de Descluimps, ou Denas le Tyran de Marmontel.

•r.HAPlTJÔlÉ IV. ■ '

Quand je le- revis, le lendemain, daps^'la nie, il naaréhait d’uli pas héreïqud et la tète haute. On eût dit qn’il s’étail > allégé d’un grand û^rdeau,et qu’il avait rétrouvé le réspecl de lui-ïnénie. « Ah! me dit-il, du plus loin qu’il m’aper- ' çut, je sois content- de vous voir ; j’ai passé, une bonne nuit, j’ai bien déjeuné, ce matin, d’une tasse'delait chaud qui sortait du bain de mâdeméiselle Théophile* ( un autre aura la rôtie) 5 ainsi soye» le bienvenu. Dites-moi cependant, j’ai'besoin de lé -savoir, l’histoire dé notre rencontre, il y a trois ans ? En quel lieu vous ai-je vu pour la dernière fois? que faisaià^je alors? qaelS-oht été mfes discours?" * DioEROt. Rien ne m’est pFus lâéile; et vôns'aflef. vous souvenir tout' aussi bien qué moi. C’était quelques jours avant mon départ pour la Russie, au*eaË de la Régènce'où vous éegardier, Jaute de mieux , jouef aux , échecs. Ce joqr-là, ^ùdain, fatigué de ros poi/.sscôoMqui n’aliitienrpas à la cheville do I’hilidor,'TOusvous’ prîtes pour moi d’un Yéritahle eiilho'usiasmp; h vttus voir

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m’écouler, me sourire et m’applaudir, on eût dit que j’étais un fermier général. Il n’est pas d’agaceries, il n’est pas d’avancés que vous ne m’ayez faites, et des récits, en veux-tu, en voilà ! Tenez, maintenant je m’en souviens, c’était le jour où la petite Hus, uno drôlesse, une vraie coquine, dont vous étiez, le commensal , le flatteur et le boute-en-train, vous avait mis à la porte de Bertin du casuel, parce que, dans un moment de vérité sans excuse, vous aviez eu la folie et l'audace inexplicables d'admirer en sa présence un chef d’emploi, mademoiselle Dangeville I a — Ahl disiez-vous à la petite Hus, la Dangeville! Elle a la grâce, elle a l’esprit, elle a le charme et le gazouillement; on aime à la voir, à l’entendre; elle est gaie, elle est p^mpte, intelligente, et rien de faux, de^mpassé, de fanfreluché dans son jeu. » Voilà ce q^ue vous disiez, et la dame effarée, étonpée aussi de trouver tant d’audace à ce maraud do flatteur, livide, et n’y tenant plus, vous a pris au collet et jeté à la porte avant dîner ; « Va-t’ en d’ici 1 va-t’en, bélître, animal, butor 1 Va-f’en dîner chez la Dangeville! » Et vous, resté seul, par la pluie et le froid , sans savoir où dîner,, où coucher ^ vous avez dit,: Raca! à cette opulente maison. Vous n’avez pas voulu rentrer, -en demandant pardon, dans ces cuisines brûlantes où chantaient .ylngt xasserolea, où le toumebroche était un vrai mouvement perpétuel.

« Yqus vous êtes fermé, vous^mème, à vpus^éme, cette salle à manger où vous étiez à bouche que veux-iu avecd'àbbé Delaporte, avec Saurin, Liégoon l’architecte, et le sieur Larrivée eU madame l^rivée, son épouse ! — Une salle à. manger porpétuelle, où l’on se tutoyait, s’empiffrait,

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s’enivrait I Vous n’avez pas voulu plus longtemps mentir aux lois les plus évidentes de l’art poétique, et pour être fidèle à la justice, à l’équité de vos yeux, de vos oreilles, de votre entendement, vous avez quitté ce bon financier, qui mettait tant de petits écus dans votre poche, ô martyr généreux du bon goût! C’est cela! Vous avez déchiré la ceinture dorée de cette abominable saltimbanque, et vous êtes rentré définitivement dans la bonne renommée de votre propre esprit. Cependant vos boyaux criaient, votre estomac hurlait, votre gorge râlait, le vent sifflait... Vaines menaces! plainte inutile ! Vous êtes resté inébranlable sur les ruines de votre dîner. Gloire à vous, votre dignité est saine et sauve, et vous voilà délivré de la nécessité de dire à cette femme , à toute heure : « O grand esprit ! » quand elle est bête comme une oie ; « O grand talent ! » quand elle est sotte comme un prunier sans prunes. Ah ! que vous avez bien fait de la planter là, avec son Mallet , avec son Palissot, avec son Baculard , avec ce tas de gueux qui l’encensent, à tout bout de champ, pour une culotte ou pour un dîner. »

Parlant ainsi , Rameau me suivait de la tête et des yeux. Il exagérait mon ^este, il ouvrait une bouche énorme; il se posait comme un héros sur un piédestal, comme un dieu sur son autel.

« Et voilà comme , ô Rameau , vOus avez échappé à cette ménagerie, où l’abbé Leblanc et l’abbé d’OIivet montraient patte blanche, où Dorât trônait à'côté de M“' Panier; où Criquette et Micou, la chatte et le chat,"faisaient le gros dos quand vous paraissiez, et miaulaient douloureusement s’ils ne voyaient pas leur ami Rameau! Quel

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martyre, et quel grand sacrifice aux autels d'Apollon î Vous m'avez dit encore, co mémo jour, je m’en souviens, que vous aviez un fils naturel ; que ce fils, digne de vous, vous l'éleviez avec un zèle, un dévouement tout paternels; môme il me souvient que cette éducation libérale' on peut le dire, vous avait poussé à do folles dépenses. Vous souvenez-vous de tout cela ?

R.AMGAU. — S’il m’en souvient 1 Le plus bel enfant du monde! un rien qui vaille, doué de tous les vices dès sa naissance; un petit brigand déjà gourmand, pateliq, paresseux, lâche, abject, mais là, d'une parfaite abjection, et menteur à plaisir; un chien sans fidélité, chassant de race , un lion sans courage, un singe adroit, un serpent venimeux. Il lui fallait un dieu... je lui fis adorer un louis d’or. — « Mon fils, mon cher fils, tu vois ce louis? c’est un dieu! Il te donne, à ta volonté, des- billes, des dragées, des toupies, des biscuits, des jouets, tout ce qu'un enfant peut désirer. »

Diderot. — Voilà bien comment vous l'éleviez , et je suis sûr que cet aimable enfant faisait de grands progrès à pareille école. Eh bien , je voudrais savoir ce qu’il est devenu, et quelles ont été les conséquences do cette admirable éducation ? »

Ici, notre homme après avoir regardé do droite et de gaucho si quelque étranger pouvait l’entendre :

O reine ! à quels récits condamnez-vous Rameau !

« Vous réveillez» me dit-il, bien des douleurs, mais puisque vous désirez savoir ce chapitre de ma vie, écoutez

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l’histoire (le trois éducations que j’ai faites, et dans lesquelles vous me retrouverez tout entier.

« Avant d’avoir un fils, et d’en faire un Émile à ma façon, j’étais entré, comme précepteur, chez monseigneur le duc de... je ne vous dirai pas ce nom-là , c’est dangereux pour moi, ce serait dangereux pour vous. Quand nous autres, les petits, nous prononçons certains noms superbes, les murs ont des oreilles , les délateurs sortent des pavés , les bastilles s’ouvrent d’elles-mémes. Quoi que nous ayons vu, entendu, suivi, nos maîtres ne nous font pas l’honneur de nous prier d’étre discrets , tant ils comptent que nous serons prudents. Le jeune duc avait perdu son père à la chasse; il était le maître absolu d’un duché-pairie et d’une grande maison. Vous ne savez pas exactement, vous autres philosophes, ce que c’est qu’un duc et pair; vous vous figurez que sa maison ressemble à l’hôtel de M“' Guimard, à la ménagerie de Bertin, ou à la Sorbonne du baron d’Holbach. Ainsi le jiasteur de Virgile comparait sa cabane au Capitole, et son hameau à la ville aux sept collines.

« J’entrai dans ce duché-pairie en qualité de valet de chambre- répétiteur, car il eût été malsain de donner le titre de précepteur à un hon^me tel que moi. Chaque matin, j’attendais que mon jeune maître fût disposé à entendre mes leçons, et quand^par hasard, il me faisait prévenir qu’il était prêt à me recevoir, je le trouvais, au préalable, magnifiquement vêtu, qui s’était assis dans un grand fauteuil à baldaquin, et moi, debout, je demandais humblement à monseigneur quelle espèce de leçon il voulait prendre ce matin. Comme il appartenait à une

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très- illustre maison, il ouvrait volonlici"S lés livres de d’Hozier, et je lui expliquais de mon mieux les lois héraldiques : or, argent, gueules, pourpre, hermine, contre-hermine; tranché, taillé, gironné. Je lui disais qüelles sont les pièces honorables : Iwnde, chefs, fasces et sautoirs; les attributs : tréflés, ondés, crénelés, danchés, brochants, surmontés. De là, ndbs étudiions les armoiries de quelques grandes maisons du royaume: Senneterre, Vaudré, Bussi, Courtenay, Tonnerre, Tavannes, Aüjertas, Nicolaï. Ça l’amusait, ça lui plaisait. Il connaissait les oiseaux : aigle, i«on, coq, canette et merlette. Il connaissait les poissons: dauphin, barbot, chabot, coquille. Les plantes, les (leurs, les fruits héraldiques, les raves tigées et fouillées, il les préférait à toutes les fleurs des jardins et des prairies. Il se retrouvait sans peine en tous cos casques, couronnes, clutussc-irnppes, écussons, gon fanons; enfin, pour conclure, comme il portait deux fleurs de lis dans ses armes, il avait toujours à la bouche la devise de la maison de Bourbon : « Les lis ne travaillent pas! » Si bien que dans cette abrutissante étude il avait puisé un immense orgueil, pendant que j’y trouvais un immense ennui.

« Quelquefois nous remplacions le blason par l’histoire romaine, et, de celte grande histoire, il voulait savoir uniquement comment se comportaient les sénateurs de Borne; à quelle heure ils recevaient leurs clients nombreux; dans quel ordre ils plaçaient sous leurs portiques les bustes et les statues de leurs ancêtres. Des travaux de la guerre et des honneurs qu’elle apporte avec elle, il n’en étiùt pas question ; mais bien des jeux de toutes sortes, de

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la paume et du bain, des promenades, des galeries, des théâtres, du Champ de Mars, des esclaves surtout, des poëtes,des parasites, de tous les malheureux qui tendaient la main à la sportule insolente ; et parmi tant de princes, tant de vaillants capitaines, tant de dames illustres, l'honneur de leur sexe, il. choisissait Antoine et Cléopâtre, il adorait Héliogabale, il s’inclinait devant. Néron ! i

La corruption lui plaisait; le luxe était sa fête. Il n’aimait que les récits d’une délicatesse outrée. Il côtoyait l’impossible... il me faisait peur! Ce qu’il adorait surtout dans notre histoire» c’était l’argent; il estimait le connétable de Clisson comme il estimait Crassus, et parce que le connétable de Clisson possédait trente millions de notre monnaie. 11 n’était pas loin d’admirer lé maréchal d’Âncre ; il honorait Fouquet pour ses dépenses, Mazarin pour ses pillages, Louis XIV pour ses bâtiments et pour avoir donné cent mille écus par mois à M"' de Fontanges, ce qui faisait sept millions chaque année. Et dans tous, ces désordres, dans toutes ces dépenses, il n’avait pas un regret, |)38 une pitié pour le pauvre, et pas une charité, ou bien si, parfois, rencontrant un héros de sa maison, Crillon, par exemple, il prêtait une oreille attentive à ses hauts faits, et comme enfin j’espérais le tenir dans un bon sentier, soudain entraient ciiez lui ses amis les petitsmaîtres, les turlupins, les diseurs de bons mots, et la leçon était finie, et l’on parlait d’autre chose : « Chevalier! savez-vous qu’au defnier Longchamps, le duc de Bourl)on a causé à la porte du carrossé de la Beaupré? — Marquis! avez-vous entendu dire que le prince de Conti était amoureux do M“' Beaumesnil?

a — M"' Michelot, de l'Opéra, a mis au jour un enfant mâle; il est inscrit au corople du duc de Bourbon. M“' Renard porte le deuil du prince de Montbarrey qui se porte aussi bien que vous et moi. Écoutez, messieurs, la chanson que Bourgeois Marx, mon colporteur ordinaire, m’a apportée ce matin , de M"' Laguerre et de M, le duc de Bouillon?... C’est tout ce qu’il y a de plus nouveau. » Et voici qu’ils chantaient cette aimable chanson.;

Douillnn est preux et vailUnt,

Il aime La Guerre;

A tout autre amusement Son cœur la profère.

Ma foi, vive un chambellan Qui toujours s'en va disant :

Moi j’aime La Guerre, 6 gué,

« Sur quoi le précepteur était congédié pour tout le reste du jour; mais l’instant d’après revenait, dans ma personne, le valet de chambre, et nous jtarlions, mon maître et moi, pour courir les aventures. Mais enfin, un beau jour, mon jeune scigneur-se prit de dispute avec un sien cousin qui l’étendit roide mort sur le jiavé du roi. Ain.si finit cette belle éducation. Qu’en dites- vous, Diderot?

Diderot. — Mais qu’a dit votre jeune maître, avant de mourir? Comment est-il mort?

Rameau. — Sur ma parole, il est bien mort, non pas sans peine, au moins, sans peur. Il me fit ouvrir sa cassette et jeter au feu toutes sortes de portraits, de lettres, de cheveux, de gages compromettants. Et voyant un vieux domestique à lui qui pleurait : o Courtois, lui dit-il, nous

sommes tous mortels; mais puisque c’est toi qui conduiras mon corbillard et qui me mèneras au caveau de mes aïeux, prends soin de ne pas m’arrêter, sur la route, à la porte, des cabarets. » Il demanda ensuite [à voir M"'*’ la duchesse sa mère; on lui répondit-que M'”*^ la duchesse était au cercle de monseigneur le cardinal, et qu’elle serait ici dans une heure... Au bout de dix minutes, il était mort, et moi j’eus la faiblesse de pleurer ce faquin sans entrailles, ce prince idiot qui me menait à la baguette, et qui n’avait pas eu pour moi une grâce, un sourire, un mot d’amitié. En ce temps-là, j’étais jeune encore, ignorant, innocent! Écoutez, Diderot, ma seconde éducation :

O Dans cette maison splendide, une des merveilles de Paris, dont les chambres d’apparat étaient dorées, dont les voûtes étaient chargées de peintures, où l’on voyait accrochés aux murailles le saint Jean et le saint Sébastien de Guide, la Diane du Titien, la Vénus du vieux Palma, le Scipion de Rubens; dans ces murailles où la fortune avait entassé, depuis quatre ou cinq générations, l’argent de l’Église et l’argent de la cour, l’argent de la guerre et l’argent de la paix, tout ce que les beaux-arts ont de rare et de précieux, se cachait, comme une ombre en peine, une enfant niai vêtue, abandonnée! Elle était sordide, en cheveux mêlés pt pleins de vermine, et pas un ne regardait cette enfanU Elle dînait au bout de la table des principaux valets'. . . par pitié , je m’étais assis à côté d’elle. D’abord, elle fut effarouchée, elle eut peur et se recula, comme si j’avais voulu la battre. Il n’y eut jamais rien de si humilié, de si triste que cette infortunée. Elle

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avait div-âcpl ans; on ne lui en au^dit pas donné douze : et, depuis tantôt dix-sept ans qu'elle était de ce monde, j’étais la seule créature humaine qui lui eût montré quelque sympathie. Eh bien! monsieur Diderot, le croirez-vous? cette enfant était la propre sœur de mon seigneur et maître ! A défaut de monseigneur, elle était l’héritière dé cette illustre maison ; c’est pourquoi on ne l’avait pas mise encore au couvent. On attendait que monseigneur fût marié et qu’il eût un fils, pour cloîtrer celte abandonnée en quelque grande abbaye royale, où elle serait descendue comme on descend dans la tombe. Il me fallut bien du temps pour l’apprivoiser; et quand enfin elle cxinsentit à répondre à mes questions, je m’aperçus qu’elle était muette.

« AhI que de peines je me suis données pour lui apprendre à lire, à écrire, à me répondre, à m’interroger! Qu’elle allait lentement dans cette voie, et comme elle allait d’un pas tremblant! Je lui ai tout appris : à se peigner, à se laver, à se vêtir, à se regarder dans un miroir. Hélas! si je ne lui avais appris que cela! Mais nous étions vraiment seuls dans ce vaste hôtel ; nous vivions , elle et moi, sous les combles, dans de grandes chambres sans parquets, sans feu, mal fermées. Donc, je lui appris ce que je savais d’in.stinctl... Elle devint mère! Elle eut un fils! Elle accoucha sans un cri, sans une plainte, au .sommet de cette maison où elle était moins qu’une étrangère, et moi, sous mon manteau’ troué, j’emportai l’enfant, ce même enfant que nous avons rencontré l’autre jour, que je saluais jusqu’à terre et qui m’a frappé de son fouet!

« Mais voilà le plus plaisant de l’histoire. Un jour que nous étions, elle et moi, dans les mansardes, et que je lui

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racontais, de mon mipux, Tesprilde la duchesse de Grammont, les séductions de la princesse de Beauvau, les amours de la princesse d’Hénin, la grâce de la comtesse de Simiane et de la marquise de Coigny, nous entendîmes un grand bruit dans l’escalier qui menait aux mansardes. On montait à grands pas, on criait : Madame! où êtes-vous, madame?... On la prit, on, la porta dans le salon éperdue, épouvantée, et moi je la suivais en criant ; Grâce, pitié, miséricorde! Ah! que j’étais loin du drame affreux qui allait s’accomplir!

« Dans l’intervalle, en effet, ceitc enfant au rebut, cette idiote, et cett,e mal peignée, inconnue à sa mère, et si méprisée que maîtres et valets l’avaient laissée à ma discrétion, ma maîtresse enfin... ma maltresse! elle était devenue une espèce de reine; elle avait conquis, par la mort de son frère, une douzaine de châteaux, de forêts, d’hôtels, de domaines, de litres, de seigneuries. Elle était pair de France; elle avait la grandesse en Espagne; elle portait dans son tablier déchiré une des charges de la couronne. Elle était duchesse de Péguilain, comtesse d’Asterac, de Gore et de Pontgibeau, marquise de Létour, et tout ce qu’on peul être, elle l’était. Sa mère elle-même, à son aspect, se leva de son fauteuil, disons mieux, de son trône, et, s’inclinant devant la fortune do sa fille, elle lui demanda scs bonnes grâces, la suppliant de lui pardonner l’oubli qu’elle en avait fait jusqu’à ce jour.

« Vraiment, déjà ce n’était plus la même femme; elle s’était redressée, elle avait relevé la tête ; elle avait trouvé tout à coup le geste insolent et le regard terrible, et l’orgueil de son frère. Elle donna sa main à baiser à tous ses

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