‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 26 sur 89 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quand je le retrouvai huit jours après, il était encore changé d’allure et d’aspect; U sortait du café Procope, et se frottait les mains en homme très-content de luimême. « On ne vous voit guère au café, me dit^U, et chacun s’en étonne. Auriez-vous peur de Piron et de ses bons mots? Piron vous aime, et Piron vous craint. Vous avez la dent mauvaise ; il rit, vous vous fâchez; il vous égratigne, et vous l’assommez. D’ailleurs, vous avez pour vous sourire et vous applaudir toute l’encyclopédie et tout le parti des philosophes. Voltaire est de votre côté, Piron est tout seul avec son chef-d’œuvre. Et puis, c’est un bon homme, et, quand il a battu son adversaire, il en est fâché tout le premier. Ce café Procope, on s’y amuse, on s’y plaît ; on y dit tout ce qu’on veut ; on y dit millé atrocités contre tout le monde, et tant do calomnies, de médisances, de chansons, d’épigrammes, de gueulées, de bouts-rimés 1 C’est un pêle-mêle insensé de platitudes.

J«l I.A KIN D l’N MONDK.

que chacun s’arrache et colporte avec une rage, un plaisir, , un contentement! C'est à qui frappera sur ses meilleurs amis, et, faute de mieux, à qui se daubera soi-mt^me. Témoin Laharpe; il a décoché contre sa Mêlante une épigramme', et son épigramme a réussi plus que Mêlanief Ah! oui!

« Nous sommes là-dedans un tas de gredins de la plume et de bandits de l'écritoire, sans sou ni maille, sans feu ni lieu, de vrais aboyeurs, tous un collier au cou, l'oreille coupée et la gueule ouverte, et pille et pille ! Et nous mordons, et nous sommes mordus! Et nous nous réjouissons de toutes sortes de pots-pourris, et rien n’échappe à notre espionnage, à notre ironie anonyme, à nos morsures. AhI le joli métier! et les jolis écrivains : l’abbé Aubert et Chamois, Chevrier qui est mort de peur avanthier, quand il a cru qu’om venait le prendre et le conduire au Châtelet; Lg Beaumelle, Dupuy, Desportes, qui a fait cinquante volumes, dont vous n’avez pas lu le premier mot; le docteur Rrballier, l’ennemi de Voltaire, et Coqueley de Chaussepierre , un animal monstrueux. Il porto en sa poche-un drame intitulé : le Roué verluetix, et si vous saviez, Diderot, quel gredin I Nous avibns aussi l’abbé Cerutti, ci-devant jésuite. Il était le plus jeune de la bande ; il avait les yeux noirs et les cheveux bouclés; il était aussi dangereux et aussi méchant que La Grange de Checieux, censeur royal... Amours, pleurez! Grâces, pleurez I l’abbé Cerutti vient d’épouser, des deux mains, la vieille duchesse de Brancas. Cerutti est pis que duc, Cerutti mange et ne mord plus. Sa fortune étant fuite, il no se gène avec personne. Il m’a rencontré l’autre

LA FIN D'UN MONDE. S

jour (il était en carrosse) ; et ce prestolet m’a éclaboussé, de la tète aux pieds, en me désignant à sa duchesse. Nous avons aussi chez Procope, en (ait d’aiguiseurs de vers, Lemrerre et Sainte-Foy, Rochon et Duclayron, auteur de ['Arlequin sauvage; et Pèlerin et Flomel, et le premier de tous, Marin, le gazetier Marin, le pourvoyeur des Bastilles; ce même Marin que l’on montrait à la foire, au milieu de toutes sortes d’animaux féroces : C'est ici que l’on voit le -monstre marin, cet aninial sans pareil, ne à la dotal ! N’ ayez garde aussi que je vous oublie, ô mes chers confrères de la chronique scandaleuse : Linguet, l’abbé Grosier, l’abbé de La Porte, l’abbé du Tertre, exjésuite, de Gaux, de Rességuier, Palissot, Bret, Berlan, de Bruix, Dorât, Louis, Bergier, d’Arnauld, Coste, Blondel. Patte, Poinsinot, Vandermonde, de Sivery, Le Roy, Castillon, Colardcau, d’Eon de Beaumont, homme et femme, espion et catin.

a Que dis-je? Et ce fourbe à petit collet, Gossard? Et le roi des fourbes, le chevalier de La Morlière, "un tyran de comédie, un pirate de coulisses, un claqueur. Pour un dîner, il eût applaudi le Régulas de Dorât! pour un souper, il insultait la Dangeville. O le méchant homme ! A peine si deux ou trois fois il a écrit une page qui se lise; et tel qu’il est, il s’est fait l’arbitre de toutes les renommées. Chacun tremble à son aspect , et la maîtresse et l’amant. Chacun le flatte et le supplie. Il fait peur à Lekain ; il intimide Molé ; le regard faux de La Morlière suflBt à troubler celte grande cavale de Clairon. Il a fait réussir par son bon godt le Zaruekma du sieur Codier, et, par son caprice, il a fait passer M"' Duplant avant

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M"' de Beaumesnil. Il est le bienvenu chez le prince de Soubise, il est l'ami de Palissot, le collaborateur de Voisenon, le parasite de M. de Marigny. Chacun le hait et le salue. Quand il entre à la comédie, on s’incline; à l’Opéra, sa présence est une fête; au café, il est le maître absolu. Il me protège, il me tutoie; il m’appelle son petit Rameau; je suis son témoin dans ses duels à coups de bâton. Je le méprise et le recherche. Voilà ma compagnie habituelle, et, quand huit jours se passent sans le voir, je suis comme un corps’san^ âme... il me semble que je ne suis plus l)on à rien.

üiDEROT. — Et sans doute, ce matin môme, vous avez fait à vous tous de la bonne besogne ?

Raueau. — Une besogne excellente! on a déchiré la ville et la cour; hormis le roi et le lieutenant de police, nous n’avons épargné personne, et ce soir je vous promets que nos chansons et nos anecdotes ne tomberont pas dans l’oreille des sourds. Ce soir, tout Paris saura que Dug-dzon a surpris, dans la poche de sa femme,, une lettre du marquis doLangeac; on saura que M'*' Doligny est partie en poste pour Villers-Colterets; que M“' Contât... elle est amusante l’histoire de M“' Contât, et je vais vous la dire. Elle a reçu avant-hier la visite d’un prince du sang, et par mégarde elle avait laissé traîner plusieurs assignations de ses créanciers , qui tombèrent entre les mains de Son Altesse. « N’est-ce que cela? dit le prince, eh bien, je m’en charge I » En effet, le surlendemain il revint avec un arrêt de surséance pour une année! O les bons billets de mademoiselle Contât!

« Dans cette même séance à tout brûler, nous autres.

les jurés-peseurs de rhonnêtelé des femmes et de l'honneur des hommes, nous avons arrêté que M"' Guimard avait trompé le prince de Soubise pour le maréchal de l’Hospital; que le comte de Lauraguais était l’auteur du mémoire intitulé : Pour moi, par moi! que l’ambassadeur d’Autriche, le. comte Mercy d’Argenteau, avait acheté une baronnie, une terre à clocher, à M"* Levasseur ; que M**'' Dumesnil avait bien fait d’enlever le rôle d’Eryphile à M"*' Vestris , et que MOlé (j’ai fait déclarer ceci pour vous, monsieur Diderot) était pathétique et touchant, dans le Père de famille. -

« Avons-nous mangé de la Clairon! de la Rosalie et de M""' la duchesse de Mazarin ! Avons-nous ri de M. de Créqui, s’arrêtant devant une auberge, à lire: « Ici, bon vin, bon logis, jolie servante à pied et à cheval, » et ne voyant pas qu’il est à la porte de monseigneur l’évéque de Rennes I Quant aux chansons, c’est à n’en pas finir. Nous tournons le couplet sans rime et sans raison, avec des refrains à l’emporte-pièce, et sur des airs à la diable :

.La Vestris acliètc à grand prix Les bravos de la populace ;

A force .d’art et de grimace.

Elle fait applaudir ses cris ;

Elle ne vaut pas, à tout prendre.

Pas un sou

Diderot. — .Mais je ne sais rien de plus bète que vos chansons.

Rameau. — Certainement, c’est bête, et justement il y dans cette ville un tas d’oisifs" qui ne vivent pas d’autre

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