‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 28 sur 89 · I.A FIN D'UN MONDK · texte numérisé non relu

I.A FIN D'UN MONDK

indignés vraiment, quand nous avons vu, sur les panneaux de cô beau carrosse.

Où tant d’or se relève en bosse,

se becqueter ces deux colombes amoureuses, dans un nid de fleurs de lis. Nous savons aussi que la grande Clairon sera tantôt princesse et margrave de Baireuth. Elle sera reine, elle aura sa cour, ses chambellans, sa maison, son almanach, ses ducs et pairs, ses gouverneurs et lieutepants généraux, ses brigadiers d'infanterie, et sa chambre souveraine. Elle aura, son garde-meuble de la copronne, son école royale militaire, et son gouvernement de l’hôtel royal des invalides. Elle aura son arsenal, son cliàteau royal de la Bastille, son état-major général de la cavalerie légère, et ses chevaliers de la Toison d’Or. Elle aura son chancelier garde des sceaux, son prévôt maître des cérémonies, ses trésoriers, ses ministres, ses ambassadeurs. Elle aura sa chapelle et son grand - maître , son grand chambellan; elle aura sa garde-robe et ses capitaines des gardes du corps ; elle aura sa petite écurie et sa grande écurie, et ses cent-suisses, et son maître d'hôtel, et ses gardes de la porte, et ses secrétaires de la chambre et du cabinet. Voilà ce qui l’attend, celte auguste Clairon, la plus mauvaise comédienne de la comédie. Et songer que M. de Voltaire, un si grand homme, n’a pas de honte d’écrire, à la louange de cette infante, des vers de mirlitons :

Ia>s talents, l’esprit, le génie.

Chez Clairon sont très-assidus...

ttJ LA FIN D'UN MONDE.

( Nous VOUS dirons aussi demain, pas plus tard, comment le sieur Nebel , directeur de l'Opéra, a surpris M"' Petit dans sa loge avec M. de Meslay, président de la Chambre des comptes ! comment M'‘* Guimard a préféré ce même Dauberval au prince de Soubise, et comment M'"' de Chamois, la protégée du marquis de Permengle, au moment où elle montait sur le théâtre, a été prise et conduite aux Madelonnettes, et, l’infortunée, un vil exempt a brisé son sceptre et sa couronne. On l’a rasée, on l’a fouettée, on l’a condamnée à la bure-, au pain noir pour le reste de ses jours , pendant que M'*' Rosalie était portée au troisième ciel de l’Opéra. Messieurs , pleurez M"' Dangeville , elle a perdu M. le duc de Praslin , membre do l’Académie des sciences. Mesdames, pleurez Marmontel, il est en train de quitter la femme de son financier, pour épouser une Agnès de la rue Saint-Denis :

Ce Marmontel si gros, si long, si lent, si lourd...

« Pleurez M“* Guèle, une danseuse surnuméraire; elle se croyait morte... elle a donné tout son bien à ses parents pauvres ; elle est ressuscitée, et son bien est mangé. C’est une fortune à recommencer. Plaignez .M“' Cléophile, elle porte à son palais une feuille d’or, et , qui pis est, elle a pour son poëte M. de Laharpe :

Quoiqu’ Amour m’ait dans ses chaînes Engagé plus d’une fois;

Quoiqu’ Amour, malgré scs peines,

.M’ait fait adorer ses lois.

LA FIN D’UN MONDE

Par une erreur très-facile

Dans un cœur bien enflammé , : .

• Je crois, près de Cléophile,

N’avoir pas encore aimé.

« Ce môme soir, dira la chronique, madame Sénac a quitté le comte de La Marche pour le duc de Fitz-James, et le comte de La Marche a convolé avec M*'* Prévost. Dans la rue Meslay habite une belle fille appelée M*'* d’Argent; elle était peu connub. Aujourd’hui sa fortune est faite; un homme s’est jeté par sa fenêtre en criant : fe Trieurs pour elle! et s’est cassé le cou. M'*' Châtillon est condamnée à un an d’hôpital, pour avoir séduit un cent-suisse des Tuileries. M™' de Chanbonnas , la digne mère de madame de Làngeac , a perdu son procès contre M"* Panier, sur le rapport d’un vieux grand’chambrier , M. Pasquier, revenu depuis longtemps des erreurs de sa jeunesse :

Panier disait en s’en allant :

Moi sans art je sais plaire.

On peut se passer de talent Quand on est minaudiëi^. >

Mon nez retroussé.

Mon maintien pincé,,

Ont toujours fait merveille.

Mon ton, mon caquet.

Tout est déjà prêt Pour quand je serai vieille.

« Voilà, ou peu s’en faut, le travail de la nuit passée, et vous pensez bien, Diderot, que parmi nous c’était à qui

LA FIN Dl'N MON DK.

ne s’en irait pas le premier, tant chacun avait peur de servir de plastron à tous les autres. Nous nous connaissons si bien, nous nous estimons si peu I Sans compter ceci , que monsieur le lieutenant de police aura la fleur du panier de nos calomnies, le dernier couplet et le premier couplet de nos chansons. Ça l’amuse I il fait son profit de nos badinages; il en divertit la favorite, et la favorite, à son tour, en fait des gorges chaudes avec Sa Majesté. Puis, bonté divine ! si la dame a négligé de sourire, si le maître a froncé le sourcil, si le lieutenant de police a jugé

Que nous faisons un bruit

A rendre les gens sourds,

à Saint-Lazare! à la Bastille! au fort de Jouxl ces mécréants, ces trouble -fêtes! Tout n’est {«s rose et jasmin dans notre métier! Un bon mot nous tue, un couplet nous enferme. Il y a contre nous des rancunes qui durent vingt années. Je suis encore épouvanté de ce que j’ai vu l’autre soir, avant de venir dans nos cavernes chercher la même peine peut-être, et le même cliàliment.

«Un pauvre homme oublié, Dieu le sait! nous revenait du château de Ham, en Picardie, où, depuis vingt-sept ans, il était enfoui dans un cachot de huit pieds carrés, sur la ])aille, en proie aux plus vils insectes, sans feu, sans vêtements, sans lumière. Il était seul, abandonné, plus que mort, et toutes ces misères, en châtiment d’une action qui ferait envie aux plus honnêtes gens. Ce pauvre homme c'ait à l’Opéra lorsque fut arrêté, contre le droit

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des gens, le prétendant, le dernier des Stuarts, qui réclamait en vain l’hospitalité de la France.- Il vit le dernier des Stuarts colleté par Quidor; il entendit cette voix royale appeler à son aide et se débattre en invoquant le nom de Louis XIV... Le nom du grand roi se perdit dans l’espace, à peine si les échos du château de Saint-Germain l’entendirent, et le Stuart fut traité comme un pamphlétairel Rentré chez lui, le pauvre diable dont je parle écrivit d’une main pleine do fièvre cette adjuration au peuple français :

Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile ,

Des princes malheureux vous n’ôtes plus l'asile.

« Pourquoi donc tout d’un coup l’avait-on rendu à la douce lumière du jour? Comment rentrait-il soudain , après tant d’années, dans ce café Procope, ou l’eîçempt l’était venu prendre? C’est encore un 'mystère. Il est revenu... Ses yeux éblouis n’ont reconnu personne. II. a pleuré, et, quand on lui a demandé son nom, il n’a su que répondre. On eût mieux fait de le tuer tout de suite, il aurait moins souffert. C’est un fantôme... et pourtant il n’est pas mort!

« Vous soupirez! consolez- vous , avec les quatre vers ([ue les garçons de Procope ont inscrits sur le collier du chien de RibsUicr :

Passant, lisez sur mon collier Ma décadence et ma misère :

J’étais le chien de Bélisaire ,

Je suis le chien de Riballier.

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