I..V KIN D'UN MONDE
0 Avez-vous VU comment nous avons traité le marquis de Pezay, notre ami, le talon-rouge?
Ce jeune homme a beaucoup acquis,
Beaucoup acquis, je vous assure ;
En deui ans, malgré la nature,
11 s’est fait pofitc et marquis.
« Enfin, n’étaient ces cachots, ces chaînes, ces étriviéres, ces pailles pourries, tout vu le mieux du monde. Le prince de Monaco est toujours aux pieds do Carabine, M. de Voltaire est toujours amoureux du génie et du talent de Blin de Saint-.Maur. .M. Dorât est toujours à la porte de M“'' Dubois, et se console en lui faisant des vers :
Chassé deux fois, c’est trop, friponne,
Quoique je m’attende à tes jeux.
« Le sieur Collinet, fils du bourreau d’Amiens, fait toujours des livres pour l’instruction de la jeunesse, et, cette année encore, nous avons un mandement sur l’air :
A Paris l'y a deux lieutenants.
A Paris sont en grand soulas Deux saints prélats :
L’un est le chef et l’autre son Premier garçon.
Leur carnaval est d’annoncer Qu’on peut laisser Filles, garçons, femmes et veufs.
Casser des œufs.
Diderot. — Ce que vous dites là on riant. Rameau, est la critique amère de cette profession des lettres qui
t.V FIN DTN MONDE. a')
serait la^plus honorée et la plus honorabhe des professions, si elle n’était pas. livrée incessamment à tous les aventuriers de la plume et de l’écritoire. O misère! est-co vrai qu’il faille un diplôme, un chef-d’œuvre, une maîtrise, avant qu’on ait le droit de faire un bouton de guêtre, et que le premier venu se croie autorisé à faire un livre?
« Quelle foule , hélas I de nos chers confrères les écrivains, si nous comptions les princes, les ducs, les comtes, les marquis, les barons et les chevaliers qui écrivent en prose et en vers? Ouvrons les livres nouveaux des six derniers mois de cette année, et nous trouverons, acharnés à cette œuvre de ténèbres, dos maréchaux de France, des lieutenants généraux, des maréchaux de camp, des brigadiers, des colonels, des capitaines des gardes du corps. Les uns et les autres, chacun s’en mêle : chevaliers du Saint-Esprit, chevaliers do Malte, chevaliers de Saint- Louis, chevaliers do Saint-Lazare, chevaliers de Saint- Michel , chevaliers d’industrie et- chevaliers sans chevalerie. Et, dans cetto liste, il ne faut pas oublier les gens d’église: prélats, abbés, chanoines, curés» vicaires et sacristains. La magistrature, à son tour, arrive avec ses présidents, conseillers, maîtres des requêtes, maîtres des comptes, avocats, greffiers et procureurs. Les financiers, de leur côté, no s’en gênent guère : fermiers généraux, receveurs généraux, payeurs des rentes et leurs commis. Ils font presque autant de livres que lés médecins, les chirurgiens, les apothicaires et les dentistes. Chaque artiste de différents états possède aussi son orateur, son historien, son démonstrateur : peintres, musiciens, violons de l’Opéra et joueurs de vielle. Enfin, parmi les artistes
LA FIN D’UN MON DK
et les artisans, nous trouvons des horlogers, des maréchaux ferrants, un maître maçon, un maître boulonnier. Jl y a aussi quelques libraires, Luneau de Bbisgermain, |>ar exemple; mais ceux-là écrivent peu, tant ils ont peur de se ruiner eux-mèmes. Encorè, si chacun de ces écrivailleurs s’en tenait à se partie, à sa profession, à ce qu’il sait plus ou moins bien! mais non, ces messieurs n’ont point de cesse qu'ils n’aient été sur les brisées les uns des autres. Ainsi, messieurs les curés font des tragédies, les magistrats d&s romans, Jes maîtres boutonniers des ouvrages de métaphysique et do morale. Les ordres religieux brillent également dans YAlmamch des Beaux- Ar.ts par le nombre des plumitifs. J’en ai compU* soixante et cinq |>armi les jésuites, quarante-sept chez les bénédictins, quatorze dans la congrégation des oratoriens, dix parmi les chanoines réguliers, huit chez les jacobins, six parmi les capucins, trois ou quatre chez les augustins, deux parmi les prémontrés, autant chez les Cordeliers et les carmes, un seul chez les célestins, un seul chez le> théatins, un seul chez les minimes. Les femmes auteurs sont au nombre de vingt-cinq, tant dames que demoiselles, etc. Les provinces qui fournissent le plus d’écrivains sont la Normandie, la Bretagne, la Provence et le Languedoc.
Rameau. — J’en conviens; mais si les poëtes étaient moins rares, nous n’aurions pas l’ode,sur la Patience, de M. Lcmierre.
Didebot. — Nous n’aurions pas les deux épitres de l’abbé Delaunay, l’une au chien du roi, l’autre à monseigneur l’évéque d'Orléans.
Rameau. — Et le Mercure! on lui couperait les vivres en le privant de ses poëtes. et de ses poôtesses : M“* de Pomponne de Molac, M,"*' de L’Estival; M. D. X. D. S., garde du corps du roi, compagnie de Noailles; M. Buy deMornas; M. Sireuil; M“* DubOcage; M. L’Affichard; la petite Bligny; M. Oye, vicaire à Oye, diocèse d’Autun, et tous ces grands auteurs qui nous envoient de la province une foule de petits poèmes, dont le seul titre est une suite d’enchantements :