‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 3 sur 89 · I.A FIN DfN MON DK · texte numérisé non relu

I.A FIN DfN MON DK

— Oh! ma foi, me disais-je, autant vaut promener ma femme; au moins le public m’en sait gré, et les voisins, * nous voyant passer, disent entre eux : « Vo\ez , com|)ère, voici M. Diderot qui se convertit... » Ça les fait rire, et va ne me déplaît jws.

Pensez donc si je fus bien aise et content lors<iue M"* Volant, de sa voix aigre-douce (elle n'avait pas fait ses frais de grande toilette! ) , se mit à me dire enfin , comme une (Àdimène du Marais : Ramener. -moi chez nous ! Je la ramenai vite et vite, et m’en revins, triomphant, du côté de mon logis, léger comme un échappé du cours de M. Larcher. Je marchais d’un bon piis, le vrai j)as d’un Jiomme libre, et qui va seul, s’arréuuit à son bon plaisir, regardant toute chose, admirant na’ivement, suivant d'un œil ébloui la fillette qui passe, interrogeant le quai chargé do livres, jaugeant, d’un coup d’œil, les bouti(jues entr'ouvertes, marchandant reslani|>e nouvelle...

Ail! que c’est beau, la rue! et que c’est cîiarmant le carrefour, quand on va seul! Que c’est joli, l’eau qui coule au loin de Paris, dans les |tlaineset dans les jardins do làbas! Enfin, comme on redevient véritablement un philo-

soplie hardi, sans gène, et la tête liante, aussitôt que la tête obéit, sans façon, à toutes les émotions de votre cœur, à tous les étonnements do votre cerveau!

— Pardieu! me disais-je, il faut convenir que j’ai bien fait de planter là ces grands paniers, ces grands yeux de fayence, cette machine osseuse et dégingandée, et qui se dandine accrochée à mon bras, pour que les écoliers, les soldats et les séminaristes se retournent en disant : Par Vénus! Saprebleuf ôu .Von Dieu! la belle femme! En ce

LA FIN D'IIN MONDE. .'

momoiit il s'cn fallait de bien peu que je ne fisse un entrechat à la Camargo, un jeté-battu à la Vestris, tant j’étais léger, tant mes pensée.s étaient légères. J’étais semblable au centaure délivré du petit dieu qui le monte et le tourmente, et qui le mène, à son gré, par un cheveu I

Cependant je n’étais pas seul, par la raison que je porto incessamment, dans ma tète fumante, un drame, un conte, nn roman, quehjue chose à faire, à rêver, à contempler. C’est ainsi que j’ai longtemjis porté la Religieuse en scs longs voiles mystiques! J’ai eu longtemps à ma droite, à ma gauche, alerte et charmant comme un autre Asmodée, un vrai démon nommé Jac^«e.s‘ le fala- . liste, et des contes, des romans, des Pensées pliilosophi- ' gués, des drames, des comédies, des Bijoux indiscrets, des fantaisies... un Olyînpc en blocl Hélas! maintenant, c’est l'Encyclopédie à porter, plus lourde que l'Etna, et je la sentais peser sur mes épaules, à mesure que, du quai des Théatins, je gravissais la voie escarpée et silencieuse qui me ramenait à ma tâche obscure do chaque jour, augmentée et surchargée des ^ronderies perpétuelles de mon foyer domestique.

— O malheureux Diderot I as -tu mal arrangé ta viel As -tu volontairemenl gâté une foule do petits Iwnheurs «pie la nature, bonne mère, avait enfouis dans ton âme ouverte à toutes les impressions! Regarde, infortuné, ce qui t'arrive! A peine es-tu délivré du talîetas mordoré, des mules à hauts talons, des fanfreluches, de l’ambre et des rubans de M"* Volant, tu vas retomber dans le ridicule, le parapluie et la tabatière de M“* Diderot, sans compter la question ordinaire de chaque jour ;

(i I. A IMN MONÜIi.

— D'où venez-vous? Qu'avez-vous fail? Où donc avezvous déjeuné? Chez qui? Dans quel café? Pourquoi si tanl, d’où vient si lot? Pourquoi n’avez-vous pas travaillé [)lus longtemps? Qu’allez-vous faire, ù cetto liouro? Où dincrcz-vous? Où souperez-vous ce soir? Avoz-vous corrigé ces épreuves? M’avoz-vous rapporté de l’argent? Et ceci, et cela; des parenthèses', des silences; un dialogue, un ramage saugrenu ; un monologue et des soupirs élouiïés... J’en étals presqtfe ù regretter M"* Volant.

Ces tristes pensées avaient singulièrement appesanti ma démarche; on n’est pas très-allant quand on carguo sa voile aux tcm|)ètes conjugales; et puis l’ilgo arrive , on finit par trouver très- longs les mêmes sentiers parcourus si longtemps du pas léger do la jeunesse : — Où vas-tu, jeune homme?... où vâs-lu, vieillard? Le premier a des ailes, l’autre un bâton : j'en étais au Mlon.

Vous savez, sans doute, qu’a|>rès une montée assez rude, on arrive à la fontaine, ornement de la rue Taranne? O fontaine, moins poéti(|uo et moins claire que cette source aimaldc où le pointe Horace a puisé tant de douces chansons : Bandusie, aimée des iwi'ies, dont le (lot murmure encore, après doux mille années, dans les élégies de Gentil-Bernard et du chevalier Berlin 1 Que do fois, jeune homme, à l'heure où les meilleurs bourgeois do la bonne ville, assis à leur table opulente, hument et dégustent leur bon vin, ai-je puis»', dans ma fontaine, la liqueur abondante, mais [)ou généreuse, qui m’aidait à dévorer mon pain sect Voyez, la coupe hospitalière est encore attachée à la chaîne do ferl...

lEer encore, je l’ai vidée, haut la main, cetto coui>o, et

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sans honte.... avec la joie et l’orgueil d’un brave écrivain qui ne sait (lalter, ni mentir, ni solliciter les pensions do l’archevêque, ni mendier chez le prince de Conti, ni tendre une main déshonorée à la maîtresse r.oyale, ou , présenter un placet clandestin aii nouveau fermier général 1 Non, non, ma fontaine innocente, on no te sera pas infidèle, et je ne te changerais pas contre le vin de Bordeaux qui se distribue aux tables do M. le maréchal duc do Richelieu, pour tout le vin d’Aï qui se boit sans gaieté, Sms honnenr et sans bonne humeur, chez les Trois Louisonl... C’est pourquoi je ne passe guère devant notre fontaine hospitalière sans lui adresser un regard tendre avec un petit brin do chanson : . .

11 ne faut pas dire : Fontaine,

Je ne boirai pas de ton eau !

Donc, j’allais décidément rentrer chez moi, coûte que coûte, au hasard de dîner avec ma femme et mon chat, en tète -à- tète, lorsqu’au milieu de la rue Taranno, au coin de la rue du Sépulcre, un rassemblement pacifique attira mon attention. Il n’y a pas do peuple au monde qui sache écouter, regarder, bayer aux corneilles et se tenir debout. Sur ses doux jambes, aussi longtemps que le peuple de Paris. Chacun , dans cette foule, arrêté par le plaisir d’entendre ou do voir, prend une attitude appropriée à la circonstance, et volontiers je vous dirais, de loin , ce qui se passe au milieu du groupe avant de savoir le premier mot du spectacle auquel il est attiré.

S’agit-il du chien savant, du cheval diseur d’aventures, do l’ours qui danse, ou do l’aboyeur qui chante une chan-

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