I.A FIN D’IiN MOXDF
son du l’onl-Nouf, le groupe a sa |>ose arrêtée à l’avaiKe, et cos braves gens rnx de dox , comme on dit chez les Vernet, expriment d’une infaillible façon la joie ou l'épouvante, l'ironio ou l'admiration.
Je sais à l’avance, et par intuition, si la chanson cpii se chante est une menace, une .satire, un blasphème, une prière; un drame où lîeneviève de Bralwiit s'impose aux imaginations attendries, une comédie où le Juif errant raconte à scs amis attristés ses fatigues, ses ennuis, ses désespoirs. Un groupe est un homme ; il se passionne, il s’agite, il reste en repos comme un seul homme ; un seul geste, une .seule émotion, une seule attitude; la |K'usée est la même, et l'artiste, à son gré, apaise ou soulève, en maître absolu, toutes ces conscijjpces éparses.
Ainsi je compris tout de suite, a voir ces tètes penchées et ces pieds qui battaient la mesure, les hommes oubliant de regarder les femmes, les femmes oublieuses de SC montrer, (pi’une émotion très-grande avait envahi cette foule attentive, et tenue à distance par une xolonté qui doininait foutes les volontés d’alentour... J'ai rencontré rarement tant d’attention, tant de silence uni.s,à la même curio.silé, et je me demandais quel était l'escamofeiir, disons mieux , le magicien qui entassait autour de son génie et de ses miracles une telle couronne, lorsqu’avançant do quelques pas, j’entendis à mon tour des accents pathétiques, des sons inelTablos : passions, gaietés, douleurs, enchantements! Or, l enchanleur était un musicien, certes, un grand musicien, qui tenait suspendu à ses accords magiques ces âmes et ces oreilles également charmées.
LA FIN D L'N MONDE
l’,o virluo.-a en plein vent, qu’il m’était impossible encore d’entrevoir, s’abandonnait, superbe, à la verve, ii l’invention d’un grand artiste. Il avait commencé par jouer, pour la canaille des halles et des faubourgs, le^? plus vulgaires symphonies de la foire ou de la Courtille; oui , mais bientôt, oublieux do la foule, il jouait |>our hiiméme; il jouait de la vieille musique, à laquelle il ajou- '
tait toutes sortes de fantaisies do sa composition , entremêlant , dans un thème ivre et fou , les œuvres les plus différentes, et il fallait vraiment être un virtuose, un habitué de l’0{)éra, voire des Bouffons d’Italie, i>our reconna’Bre en ces étranges fantaisies les emprunts que faisait ce merveilleux saltimbanque aux musiciens des temps passés, des temps présents. Il avait tout d’abord talé son auditoire on lui jouant des piéludes qui couraient la rue, et maintenant il finissait par les opéras qui avaient charmé Louis XIV, et dont les échos de Versailles avaient seuls gardé lo souvenir.
C’était tour à tour l'Amadis, le Roland, le Phaëton,
\' Armide et l’/si’s de LuIIi; puis la Catalhde cl lo Polyxène, avec un brin do Te DeumI et des branles et des mascarades, cl des fêtes de Bacclms, entremêlées de rpurnpc ffalante, et de la Servante inailresse, et tantôt le Stabal de Pergolèso, et tantôt le Veni Creator, tantôt le Jnbilale! puis le Cantique pour M"'“ de Maiutenon. Que vous dirai-je? un pot-pourri féroce et charmant du bon papa Duni, et du fameux Baptiste, un polisson de génie.
Maître, il donnait, sur son violon frappé d’un archet plein de Gèvre, une vio inconnue, un accent tout nouveau k ces fragments qui avaient été la danse et l’amour
LA FIS U'I'N MONÜK.
des Moiites[»an, des Fonlanges et des La Valliêro. Et si vivo était son action, si complètement il appartenait à cos motifs dont il dis[)osait en véritable inventeur, que je me sentis attiré à ce grand artiste... à co violoniste do carrefour... niorsito-.\pollon I
— Certes (co fut mon second mouvement), il faut que je le voie; il y a on tout ceci entliousiasmo, inspiration, misère et mystèVe. Et , curieux do cet être énergiipic et turbulent, je me poussais dans cetlo foule, et plus je m’approchais do cet étrange musicien, plus il me semblait que ces vieilles sarabartdes, qu’il remplissait {ditesmoi comment?) d’énergie et de colère, s’adressaient, comme un défi, k quelque ennemi qui se tenait caché derrière les rideaux épais d’une fenêtre à balcon. Cet archet rageur, qui pesait sur ces cordes violentes tour à tour et délicates, ressemblait à une menace, à une vengeance. Quant au joueur do violon, il me fut permis, grâce à son déliro, à son oubli do la terre, à scs yeux levés au ciel, do l’étudier tout à mon aise. Il tenait ati pavé comme s’il eét été cloué là, de ses deux pieds, chaussés do souliers à talons rouges, à boucles... et qui faisaient eau do toutes parts. Des bas do soie (hélasMa maille en était rompue) s’enroulaient autour' de cette jambe athlétique et rattachée énergiquement à une rotule dont le cheval de bronze eût été fier.
Tout ce grand corps, sans ventre, efflanqué , mais robuste et vigoureux, reposait sur cette base pesante. Le violon, tenu d'une main vigoureuse, s’appuyait sur une mâchoire armée d’une rangée de dents qui auraient fait envie au requin lui-même. La main droite, ornée à son
LA FIN D’UN MONDE
petit doigt d’un rubis de qualité médi#cre, allait et venait rapide, intelligente, et le terrible instrument, tout rempli de rires, de sanglots, do blasphèmes, de prières..., tant d’amour, tant do douleur I... était d’une grande taille, en mémo temps l’archet n’en finissait pas. La tète était couverte insolemment d’une perruque ébourilTée, où la poudre était jetée à pleines mains; un chapeau galonné..., vrai chapeau do capitaine à la tapageuse, abritait de son ombre ironique un front vaste et relevé d’épais sourcils noirs. L’œil, petit, grisâtre et bridé, brillait comme un feu sur la grève dans cette cavité profonde.
— AhI grand Dieu! m’écriai-je enfin, est-ce possible, est-ce vrai?... C’est lui! c’est bien luil... Cependant jo doutais encore. — Eh quoi! tomber si bas, dans la rue, au coin do la borne, en habit do marquis 1 En etfet, il portait un habit en velours pourpre, en boutons nacrés; doublé do soie et brodé d’or... vêtement superbe et fangeux ! qui retombait royalement et misérablement sur une culotte en nankin, attachée aux genoux par des fic^elles. Les manchettes étaient en dentelles de plusieurs paroisses, trouées, tachées do graisse et pantelantes. Quel luxe et quelle misèrel Ah I quelle honto et quelle pitié 1... Le plus vif sourire et téule intelligence illuminaient ce visage abominablo et beau pourtant, sur lequel toutes les passions et tous les vices, toutes les grandeurs et toutes les misères, les inspirations les plus nobles , les instincts les plus honteux avaient laissé la trace ardente de leurs dévastations.
Il était évident qu’à cetto heure, en ce moment de relâche, notre homme avait oublié qu’il était un comédien ,
t. A FIN D’UN MONDIÎ.
un comodicn de parade et do Irt^leau. Sa musique était devenue une espèce d’âme à son usage et parfaitement dédaigneuse de ces grandi's oreilles ouvertes au rigodon vulgaire. Il se racontait, pour lui-mème, à lui seul, dans l accent vrai et la véritable expression qui se Irouvent sans qu'on les cherclie, une suite de tri*s- beaux airs qui traversaient son cerveau plein d’oubli et de souvenir: l’oubli de la misère présente, le souvenir des belles eboses d’autrefois I II disait, comme un ancien en parlant de ses amours : « Me voilà devenu IVieuI »
A la fin cette extase était arrivée à son degré suprême, et, visiblement, ce misérable dieu d’un instant retombait dans ses fanges. Hélas I sa divinité passagère s’était èrrèlée à celte fenêtre où je ne .sais quelle irritation le retenait. Mais ni ses défis, ni ses colères, ni son api>el au cljef-d’œuvre, et tout ce grand talent d’ironie et d’insulU' qu’il défdoyail.sur ces cordes irrilét», ne vinrent à bout de celte fenêtre, obstinément fermée... Elle était sourde, elle était muette, elle rendait à cet homme outrage, horreur, mépris... Il finit par le comprendre, et, soudain, je pus voir (car moi seul je le regardais) le feu de .«on re gîrd s' éteindre, et ses doigts crispés se détendre, et bientôt son regard malheureux revenir à celte foule idiote, à cette foule ingrate, et pauvre aussi, qui l’acceptait comme un jouet, non pas comme un misérable implorant quelque aumône... A peine si quelques gros sous étaient tombés, çà et là, autour do son escarcelle inutile!
Pu bout de son archet baissé vers la terre, il calculait la somme, et jamais addition ne Ait plus lamentable I Ah I