‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 36 sur 89 · I.A FIN D'UN monde · texte numérisé non relu

I.A FIN D'UN monde

n’est pas moi qui serai du côté des livres qu’on brûle, et des auteurs que l’exempt Quidor entraîne à la Bastille , à Bicôtre, au Châtelet. Je serai plutôt mouchard. comme Morande ! Et ce n’est pas moi qui ferai les livres dangereux, mais j'irai les chercher en Angleterre, én Allemagne, avec de bons louis d’or que M. Lenoir aura, mis dans mes poches, et rien ne m’arrêtera, ni les larmes de la femme, ni les cris dés enfants, ét je chanterai par les chemins la phanson de Cahuzac :

Les jiauvres sont toujours des sots ;

Les petits sont mangés des gros.

«• Qu bien je ferai semblant d’être un faiseur de pamphlets moi-môme , et je verrai tous les faiseurs venir à mei 'sans crainte, et je les dénoncerai à M. Lenoir'. . , » Tels étaient les enseignemènts de ces livres, brûlés par la main du bourreau 1

a Quand il fut plus grand, je lui montrai bien en face (il avait la tête i»ue, et se tenait dans l’attitude du plus profond recueillement) le, marquis de La VrilHère, assisté Be M. Marchais et de M. Renard. «Mon ami, mon cher ils, sois encore attentif à celui-là 1 L’homme que voici, assisté de ses deux acolytes , est plus terrible et plùs puissant que le roi de France. Il a dans sa poche un cahier dé petits papiers, sur lesquels il lui suffit d’apposer sa: signature, ^pour fetirer (je l’espace et du s,oleil, pour les retirer à tout jamais, éleméllement, entends-tu bien, sans procès, sans plaidoirie, et saris défense et sans loi, uniquement parce que tel est son bon plaisir, les pauvres gens qui lui-dé-

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plaisent. Il marche entouré d’ombre, de fantômes, de tortures. I! ouvre, et ferme au nom du roi, qui li’en sait rien, cinquante prisons, cinquante 'bastilles : le château du Taureau, celui de Saumur, Château-Trompette, Pierre- Encise, le fort de Brehon, le’Mont-Saint-Michel, au péril de la mer J le château deHam, lesUes Sainte-Marguefite; et toujours, et toujours. Saint -Lazare^ Bicôtre et Charenton.

« Et partout, et partout, des prisons- : Angers, Nancy, Rouen, Beauvoisis, Tanlay, Amboise, Armentières, Lille, Château-Thierry, Romans, Cadillac, Pontorson, Poitiers. Et j’en oublie. Et quant aux femmes... les femmes, elles aussi, obéissent à la lettre de cachet... sans procès, sans jugement, elles sônt rasées, elles sont fouettées, elles sont meurtries, elles sont brisées! Pour un regard qui déplaît, on les jette auç déserts de l’ Afrique. Sur un signe de cet homme, elles ont pour prison et souvent pour tombeau : le Refuge à Dijon , les, Annonciades à Clermont, là Madeleine à La Flèche , Notre-Damo^e-Charité à Guingamp, lesUrsulines à'Ghinon, les Hospitalières à Gomont ; et la Salpétrière, et Sainte-Pélagie, et les Madelonnettes, et le ehâteau de Valdonne 1... » Et pour mettre le comble à cette adomtion de la force, à ces implacabilités du pouvoir absolu, je le menais sous les murs de la Bastille, et je lui faisais savourer, comme il convient, cet isolement, ce silence, et les désespoirs muets qui pesaient sur le vaste faubourg. Ce mot^là dit tout, mon enfant: là Bastille ! il n’y a pas d’enfant de Paris qui ne tremble à son aspect. ^ »

« Et nous allions, de long- en large, épiant le regard de

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la sentinelje immobile. Alors il’enfant se serrait près de

moi en disant ; « Mon père , allons-uOus-ên, je serai bien

sage I » et moi , è ce seul mot : « Je serai bien sage I » ô

bonheur,, me disais-jp, il sera un lâche, un ■hypocrite, un

traître, un banqueroutier, un ThéVenot de Morande; il

sera completi Et véritablement , je le jure ici, Diderot, il est complet# , ' . ’

Diderot. — J’ai connu un autre enfant aussi complet que le vôtre, et cette enfant ‘était une fil(p. Elle avait été élevée. avec beaucoup, moinè de soin que votre jeune homme , et pourtant elle valait son pesant d’or. Elle avait du. bon sang d’usurier dans Ips vernçs. Son père était ao prêteur à. la petite semaine; il dérobait, de son mieux., le pauvre monde.' Il tomba , peu à peu, dans la vieiU lesse; il devint tout décrépit; alors il- eut peur; il fit venir un. prêtre, et Ip prêtre eut horreur de cette fortune volée. «Il faut restituer, disait-il , restituer l sinon, vous êtes damné 1 » .-

« Là-dessus le nloribond s’épouvante; il se repent,-'il fait appeler sa fille à son lit de mort ; il expose en tremblant lé péril où il se trouve I Un grand trouble! un grand repentir I fuis les flammes et l’enfer étemel I En même temps, avec un sourire attendri, i| prenait les m'aiqs de ^ fillel 11 la qjriait du regard I il la priait en silence I a Hélas! dkrü à la fin, si tu voulais racheter mon âme, et si tu me permettais de restituer un peu de l^rgent que j’ai volé, mon enfant! quelle mort paisible tu donnerais à ton père I »

Rameau. — Eh bien? ■ , . '

Diderot. —Elle écouta tranquillement cette prière ! Elle

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vit d'un œil sec les douleurs , les remords , les spasmes de ce pauvre homme 1 «Oh là là! dit-elle enfin, moucher père, y pensez-vous? restituer! vous en mourriez. Et puis je vous connais, mon père. Est-il vrai que votre vie ait été un long jeûne, une longue privation de toute chose, un oubli complet de bien-être et de bienfaisance? Avezvous assez méprisé les bons repas, les bons habits, le Jeu en hiver, la glace en été, l’estime et la bonne opinion do vos voisins? Et toujours comptant votre argbnt, gardant votre or, la haine au cœur, le trébuchet à la main ? O bravo homme! ô bon père, oublieux de votre paradis ici-bas I Vous aurez vécu dans l'enfer pour laisser une enfant riche, entourée, obéissante aux sept péchés capitaux! Voilà l’enfer I vous y ôtes. Quant à l’autre enfer, vous le trouverez un paradis, comparé à votre enfer d’ici-bas.

Rameau. — C’est joli... mon enfant eût dit tout cela.

. Diderot. — Mais elle, aussitôt que ce père aux millions eut rendu ce qu’il appelait son âme , elle eut soin de l’ensevelir. Elle chercha longtemps dans ses défroqués: ce drap-ci était trop neuf; ce drap-là décomplétait la douzaine I Enfin elle trouva un habit d’arlequin sur lequel le défunt avait prêté ui\ petit écu, le dernier mercredi des Cendres , et la damé ensevelit son père en son habit d’arlequm I ... Que dis-tü de cela. Rameau?

Rameau. — Mon fils eût gardé pour lui l’habit d’arlequin I et le môme soir il eût dUhsé au bal masqué de rOpérâ, ce. fameux bal ma.squé inventé par le çheyalier de Bouillon , qui en eut six mille livres de pension, -r- Turenne et le bal masqué ! »

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