‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 37 sur 89 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Didbkot. — a D’où venez-vous, Rameau ?

Rameau. — Ke savez-vous donc pas que nous sommes au trente du mois?

Didehot. — Que vous importe. Auriez-vous des billets à payer?

Rameau. — Et qui di^Ie voulez-vous, qui prenne mies billets? Mais le trente de chaque mois, ne faut-il pas composer la valise du colporteur, pour le mois Suivant? C’est déjà beaucoup d’ètre accepté par la chambre syndicale, et ‘reçu par M. le procureur du roi, d’avoir une médaille, une patente, une mallette. Encore faut-il se procurer de la morue. Or nous sommes, dans la bonne ville de Paris, une douzaine de gens de 'lettres, que l’on pourrait appeler les courriers de cabinet du colporteur. Nous désignons à ces messieurs les livres permis, les livres défendus, les brochures tolérées, la morue, en un mot. Ici les ouvrages anonymes, plus loin les signatures

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contrefaites; ce qu’il faut à r^coIier,.à la duchesse, à la servante, au mousquetaire, à la religieuse, aux.capucins, au maître à danser. Lé colportage ! il n’y s rien, dans toute la littérature, qui soit' d’une importance plus grande, et Voltaire, et Rousseau; et Crébillon père, etCrébillon fils, et vous-même, monsieur Diderot, vous ne travaillez que pour le colportage et pour le colporteur.

« Les meilleurs livres , les plus courus, les plus' utiles aux saines doctrines, 'aux bonnes mœurs ; Candide, Acajou, la Religieuse et les Bijoux indiscrets, et autres lumières , seraient encor© sous le boisseau , sans l’aide et l’assistance du colporteur- Il est la joie intime de la maison , la fête du boudoir, l’ami de l’antichambre. Il plaît au vieillard, au jeune homme, à la suivante, 'à la maîtresse; il apport© à la fois, dans sa boite -de Pandore, la vérité et le mensongp , le vice et la vertu, la théologie et le roman. Le colporteur est doublé d’un héros;, il eh a l’adresse et lé courage, et le sang-froid ; rien ne l’arrête. Il entre, il sort; il va, il vient. C’esfun sylphe, une ombre, un fantôme. Il esLna'ff, il est retors ; il est la'voix, il est l’écho; il sait tout, il dit tout. Je suis de ceux qui remplissent, chaque mois, sa corbeille. H s’en rapporte â mon goût et surtout à ma prudence pour les- facéties, pour les quolibets, pour les ponts-neufs, pour les dissertations, heureux si toutes ces belles cho^s ne lui valent^>as plus de quinze jours d’étrivières et de pain sec à Saint-Lazare.

« Dissertçilion Sur M... procureur en la cour, par ses clercs et consorts.

É Dissertation siér M... docteur eh médeoine, par ceux qui ne sont pas ses malades.

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« JH^seriatim sur Jean-Gilles-Cbaude Venez-y-voir^ expéditionnaire,^ qui a pris le,nom de sa femme. parce qu’elle est do famille d’épée,. et qu’elle s’en ressent élleméme, ayant plus de disposition quo ses trois frères à être chevau-léger. ». ,

« Telles sont les facéties du présent n\oiè, et je réponds à mon colporteur du,sel-et de l’agrément de, ces brochures. Puis, quand jl est Ipen-lesté, c’est- à lui de choisir l’heure et le moment favorables, Tes uns disent quo les lectures du .matin sont les meilleures; les autres soutiennent que l’ennui du soir est favorable k la vente. Un bon’colportour"doit savoir ce qui convient. à cliqque heqrç de la journée; il. est bon juge en tous les livres qu' il colporte; il connaît les bonnes et les mauvaises pratiques. Il vous dit hardiment : Il faut ici des contes, plus loin des. histoires, des vaudevilles; des drames bien noirs, des almanachs, (Jes journaux,’ des traduçtions de l’anglais. J’en connais .un qui compare les lecteurs à de.,s bûches : il y en a, dil-iK de belles, de droites et de bien faites; d’autres absolument rabougries; quelques-unes lisses, d’autres avec l'écorce rude et gercée; mais l’éoorce ne veut rien ■dire et le cœur, en généraj, en est pourri ; plusieurs, dans le nombre, ont été si longtemps flottées qu’ellos s’allument à la morndée étincelle, sans jamais laisser le plus petit charbon. . :

« Vous autres philosophes, vous n’avez jamais trouvé mieuip que la comparaison de la. bûçhe et du lecteur. A peine savez-vous 1’impoi‘tance du titre, et le labeuc que nous avons à présenter .sous un titre ) sonorç et

bien fait, les livres qùe nous.' vonlpns vendre. Il y a des

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titres ijriâles et des titres femelles ; il y a les titres de malheurs, qui sont les plus heureux du monde, ün petit livre endimanché d’une vignette peu vêtue, on le cache au milieu des édits, arrête, déclarations de chaque mois. C’est ainsi- qho nous avons fait passer; ZambeddinyZinzolin, Angola, ta Paysanne philosophe, Iphis, Mémoire sur le R. P. Dominique V Écureuil, commissaire général èt provincial des RR. PP. Récollets.

« Parfois même , on donne au petit livre un titré qui dérouterait l’exempt de police le plus retors : Arrêt du conseil-d' État du roi pour les monnaies; Nouveau règlement pour les enfants mineurs ; les Mariages clandestins; les Testaments. L’exempt regarde et passe, et la chose est vendue. Ainsi nous avons écoulé le banquet de Platon, avec la Clef et le Passe-partout ; nous avons vendu, en vèux-tu? en voilà I des Tanzai et des Sopha. Et la IMtre sur les aveugles , et les Opinions de chez Procope , et l’Ame des homdies, du terrible vicomte do Mirabeau. ’

« Jout se vend, même les dissertations de M. de Com-

balurier; mais il ne faut pas qu’on nous prenne; nous avons dans les prisons d’État un certain comte de mauvaise aventuré, qui, dans ses accès de fièvre érotique et dans le hennisseraentfie sa jeunessè au désespoir, a composé deux fameux livres : l’Érotika Biblionefle Libertin dé qualité! C’est abominable, et ça s’enlève! AhI le malreux' à quels excès sa prison le condamne ! On vend les livres de ce déshérité, pêle-mêle avec les livres dé M. de Cogollin, du capucin Bellegueule, et la Lettre de Biblis à Caunus, par Sautereau de Marsy. L’un fîpt passer

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l’autre. Zophilelte, un conte de Mannontel, a fàit vendre les Tableatix de la nature et la Nécessité d’aimer; poënae qui a concouru pour le prix de l’Académie. Avant tout, le vrai colporteur doit piquer la curiosité du lecteur; il n’est pas forcé de la satisfaire. Aujourd’hui, par exemple, nous mettons en vente plusieurs livres presque nouveaux, dont le titre seul est très-curieux : Les Amours de miledi Melpomène et de milord Amphigouri; Apollon-Pantin et les Muses panUnes ; Discours prononcé à la porte de l’Académie, par l’abbé Leblanc ; Nocriore ^ ou Histoire véritable et merveilleuse d’un prodige arrivé à l’endroit du nommé Fotz, muet du sérail d’Ispahàn, auquel est survenu subitement, l’usage de la parole ; Nouveau supplément du grand Dictionnaire historique de Moréri, en dix petits feuillets d’impression.

« Et huit jours ne se passeront pas sans que la lecture, et surtout la vente de ces nouveautés, nous aient appris si nous avons touché juste , et quel danger nous attend , «n récompense de tous ces petits livres. Faites, mon Dieu, que le ^ieur d’Hemmery ne soit pas trop irrité contre nous, et qu’il nous ait pardonné le dernier tour que nous lui avons joué !

Didehot. — J’ai entendu confusément le récit d’une assez bonne plaisanterie, et je ne .serais pas fàphé d'en savoir de vous tout le menu.

Rameau. — Ce d’Hemmery ést un ancien cuistre; il a porté la petite calotte à SaintcSulpice, et il en fut chassé parce qu’il était ignorant comme un fils unique, et j;rand délateur pandessus le marché. Notre homme, émancipé.de cêt habit, se faufila chez M. de Sartines, et, de succès en

succès, il en vint à se mêler directement de la censure des nouveautés et des journaux.- Il n’y a pas longteièps, nous fîmes, passer sous ses yeux l’article que voici ;

« On écrit de Troie, à la date du 21 du mois d’avril :

Le io de ce mois d’avril^ M. Achille a fait assembler le conseil r pour demander qu’on lui rende une servante appelée Briséis. Cette proposition fît naître une querelle assez vive entre Achille et Agamemnon. Après de longues contestations , Briséis est rendue à son père , mais le bouillant Achille sort du conseil en jurant comme un païen, et en ameutant les Grecs contre les Troyens. — Du 23 au 24, trois combats sont livrés autour de la \ille assiégée, et les Grecs sont battus et repoussés jusqu’à leurs retranchements. Alors les Grçcs reviennent au terrible Achille comme à leur dernier espoir. Ulysse et Ajax sont députés auprès de ce héros qui demeure inflexible. Ulysse, en s’en retournant, Sé joint à Diomède, et ils .vont, la nuit, épier tous deux ce qui se passe parmi les Troyens. Ils entreiit dans le camp des ennemis... favorisés par le sommeil des sentinelles, ils y font un grand carnage. Rhésus, qui venait d’arriver avec les recrues qu’on envoyait de Thraoe au • secours de Troie, Rhésus, est tué dans cette action mémo^rable. On ne sait pas encore quelles seront les suites de cette guerre. Nos courriers sont en campagne , et nous renvoyons nos lecteurs au numéro prochain. »

A ce récit très-simple et très-modéré de ces combats héroïques, d’Hemmery se trouble; il s’en va chercher le conseil de son ami Framboisier... ces deux fortes têtes dé» cident que le journal n’a pas le droit de, parler de la paix et de la guerre sans le congé de monseigneur le lieutenant

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