‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 38 sur 89 · LA FIN D'DN MONDE · texte numérisé non relu

LA FIN D'DN MONDE

général de police. En même teiilps, le journal est suspendu , le journaliste entraîné à Bicôlre , dénoncé tomme un pertijrbateur du rbpôs public. Ces braves géns s’étaient figuré que la scène se passait à Troyes en Champagne, et ils ne parlaient rien moi«s que de nous dénoncer à M. de Saint-Fargeau , président de la chambre des vacations, inagistrat inflexible et bon jansénistê.

Diderot. — Il est dur aux colporteurs, M. de5aint- Fargeaq? f • • ’ . • • '

Rameau. — S’il est d\ir? Il est cruel. D’un seul- arrêt il a- condamné cinquante malheureux colporteurs : Aléquignon, librâirc, Joseph Achier, ci-devant exempt' de robe courte, Xhevenet, Sorin, Simonnet, clercs- de procureur, Dombey et Chaumont avec leurs femmes, leurs filleSj leur- servante... que dis-je? il a condamné Babet qui vous disait si genümeht : Voulez-vom un livre obscÉim? et qui vous glissait, tiède encore de la douce' chaleur de son corsage, uqe Journée du chrétien,' on le dernier sermon de l’abbé Poulie!;.. Ils ont tué la petite Babet à coups de martinet.’. . ils n’ont pas trouyé qu’elle fût trop châtiée! U est sans, pitié, ce bon jurisconsulte; hier encore il y avait, de son bail, en Grève, trois ûialheureux : Jean- Baptiste Josserand, garçon épicier’, Jean Lécuyer, brocanteur, et Marip Suisse ,'Jemmo de Lécuyer, attachés -au carcan pour avoir colporté : le Christianisme dévoilé, Éricie ou la Vestale , et l'Homme aux quarante écus , une des' plus aimables plaisanteries de M. de Voltaire^

« Ils sont restés -attachés ati poteau infamant pendant trois jours consécutifef puis le bourreau a marqué Josserand et Lécuyer au fer rouge... et les voilà aux galères,

Iç premier pour neuf arts, le second pour cùiq ans,. et la malheureuse femme empfisonnée pour dix ans dans ja maison de force de rilôpital génépal. Avis aux colporteurs d’être phis prudents à l’avenir, et de so méfier de Voltaire et de tous les gens que l’on brûle au pied du grand escalier du palais I ^ . •

« A bon entendeur, salut! , Or, oette fois; nous' avons voulu plaire à d’Hcmm^ry, à Framboisier, >à M. de Saint- Fargeau, et nous avons mis au-dessus de la mallette les plus naïves compositions de nos poëtes les plus éminents ; Antoine Bernard, Ausicourt, Barraud, le chevalier deBeaulieu, de La Bergerie, de Berchoux, Caigniez, do La Cha.beaussière, Chambrey de Jus^y, de Conjon, Coquact, Croizetièrç, Davesne, Delaunay de Merlerault, Régnault, de Beaucaron, Svlvain Maréçhal, Sourjon.de Pile de.Rhé, Le Cat, de La Mothe, Martin de Noirlieu, Jllpyet de Melqn, Matan de Varenne, le chevalier Mende M.onpas, sans oublier Lodis Coste de Pujolas. Nous avons des vers de Fabbé Lelas, ex-jèsuite, contre M..de Voltaire; pne lettre ecclésiastique sur \dL.Conve>ituxilüü ; la requête de JI'"' là comtesse de Merle contre M"' Gilbert de Voisiqs, sa* fille; un joli, morceau de La Beaumelle, urt ami de M. de gaau, et les Incas de Marmontel ;

Le Marmontel semble se reproduire,

D’un pas agile il court de rang en rang.

« Voulez- vous , monsieur, Tépltre de M. Blin de ^aint- Mor , à propqs.du rôle d’Orphanis , tragédjo do M. Simonneau? Voulez - vous la réponse de M. Simonneau? Aimeriez-vous mieux d’honnêtes dissertations philosophiques

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sur la morale , sur l’obéissance et sur le devoir ? quelque beau traité de la Grandeur de Vàme ? des idées, deâ pensées; des sentiments , des désirs , des passions , des sens, des plaisirs, des douleurs, des vérités, 'des opinions, des travaux, de la liberté, des vertus, des défauts, de la prospérité, de l’adversité, de la piété, de la superstition, de la vie présente, de la vie future? Rien de plus autorisé, rien de moins dangereux que toutes ces belles choses. Nous avons aussi de grands journaux littéraires très-protégés de Framboisier et de M. de Saint-Florentin: l’Observateur littéraire, par M. Marmonfel ; le Censeur hebdomadaire, par M. d’Âquin; la Renommée littéraire, par le grapd poëte lyriijue , M. Lebrun ; les Observations sur la littérature moderne, par l’abbé de La Porte.

DibBflOT. — Et Fréron que vbus oubliez?

RXheXu. — Ne mettons pas Fréron en si mauvaise compagnie ; il est de mes amis, et je l’aime autant que vous le haïssez. En fait de journaux, qui le croirait? nous en avons des masses ; un tas de journaux sans danger où le lecteur n’a qu’à choisir : Journal de» Savants ; Journal de Trévoux ; JourAal économique; JourneU d’agriculture, de commerce et de ^nance; Journal de médecine; Journal de physique; Journal d’histoire naturelle ; Journal étranger ; Journal encyclopédique ; Journal de Verdun; Journal de Genève; Journal ecclésiastique; Journal d’éducation; JournaTde Paris; Journal de Nancy ; Journal de librairie; Journal britannique; Journal anglais; le Mercure français; les Causes célèbres; l’Esprit des journaux; Gazette des tribunaux de France, d'Otrethl, d’Amsterdam, de Hollande] le Mer-

DigitL

cure galant; les Annales de Linguet; Almanach des Muses; le Pour et le Contre ^ par M. l’abbé Prévost; Ouvrages des Savants ; Lettre sur quelques écrits de Ce temps ; Observations sur la littérature; Réflexions' sur les ouvrages de littérature; République des lettres. Bibliothèque ancienne et moderne, de Le Clerc;- Courrier lyrique et amusant, passe-temps des toilettes; etjiour que rien. ne manque à ces fêtes du bel esprit, les meilleurs écrits de nos trois ou quatre écono'mistes : M. Melon, l’abbé Bandeau, l-’abbé Roubaud, le doéteur Dupont, et les improvisations sereines déMM. Guenée, Gérard, Chevreuil, Milo, Godescard, Pey, Asseline, Royou, Geoffroy et Grosier ; tous gens presque abbés, bien pensants et bien écrivants, à la dernière mode de leur journal et du temps présent. •

O Nous avons a^ussi du Jossan et du Pidansat de Maurobert, voire du Poinsinet :

Pégase constipé s’eflbrçait un matin :

Le petit Poinsinet fut son premier crottin.

« Voilà des hommes, voilà des choses qui sont la vraie sauvegarde et le vrai passe- port d’une mallette. Alors, sous ces feuilles innocentes, on cache habilement le Gazetier Cuirassé et toutes sortes d’épigrammes qui courent le monde, celle-ci, par exemple , àl’adresse de M. de Saint-Florentin :

Ci-glt la main d’un grand ministre,

Qui ne signa que du sinistre :

Dieu nous garde du cachet’

Qui met les gens au guichet !

« Puis des allégories, des légendes avec leurs images; qui se vendront jusqu’à la dernière : '

j Révéré. — Un vaisseau battu par la tempête. La range. . j — Ventis ucgeluif^ et undis.

j Revers. — Un soleil éclipsé. . '

* . ‘ ’ I Légende. — Abeunte nitebit.

' I.E noc l Revers. — Une roue. ^ •

P’AiOLiLieN. . I Légende. — Sursum, moxque deorsùm.

L’ Archevêque i Revers. — Une taupe.

DE Paris. ( Légende. — Occulte laborat.

- 1 Revers. — Un mouton.

1 F rPUPLE <

, ' ’ j Légende. — Exuviis cumuiantur opes.

Bref, tiput l’esprit du jôur :

L’esprit du jour est l’esprit dominant;

Et la pièce du jour est la pièce suivie.

L’homme du jour est le plus amusant;

Et l’actrice du jour- est la plus applaudie.

Le ton du jour est celui que l’on prend ;

« Le fruit du jour est le seul que l’on goûte ;

' Et l’exemple du jour est le plus séduisant.

• La nouvelle 'du jour est celle qu’on écoute ;' .

Et l’air du jpur est celui qu’on apprend.

« Toutes les satires, nous les cachons dans nos mallettes , même les satires de Robbé de Beauveset contre un tas d’inrtocents qui ne savent pas qu’ils sont attaqués par Robbé de BeauVeset ;

Ami Robbé, chantre du mal immonde.

Toi dont les vers en dégoûtent le monde...

LA FIN D’UN MONDE

« Ne riez pas , M. Robbé a ses lecteurs. Nous avons vendu cent exemplaires de Biblis à Caunus, du Déisme réfuté par lui-méme , Aes, .Wdilations nocturnep sur la vie y la mort et l’immortalité, de l’Enfant bien corrigé, par M. l’abbé Lemonnier. M. Chalet de Jetphort a ses pratique$; M. de Bignicourt, M. do Sireuil, ancien valet de chambre du roiy M. de Fontenailles, M. Léonard, le comte do Laurencin et le marquis de Fulvy ont les leurs. En fait de tragédies et comédies, le colportage a le choix entre quatre mille poëmes épiques, dramatiques! lyriques, dans lesquels il n’y a pas dix traits de génie. Tout sp vend, tout passe, et quand l’épigrammo en français offre un danger trop grand, nous faisans l’épigramme en latin :

Imperato^’e Ludovico végétante.

Principes in exilio,

Magnatps in opprbbrio,

Justitia in oblivio ,

Publicæ privatæque res in arcto,

Latrocinium in aîrario,

Lcnocinium in laticlavio;

1 Anne vindictaj Domini.

Et cette épigramme, on la cache à l’aide d’une dissertation Du supin indéclinable et du participe déclinable, ou mieux encore au folio verso de quelques louanges adressées aux puissants de ce temps-ci ;

« Graison funèbre d’illustrissime et révérendissimo seigneur, monseigneur Georges- Louis Phélippeaux d’Herbaut, patriarche, archevêque de Bourges, primat des Aquitaines, chancelier-commandeur des ordres du roi, supérieur de la maison’ et société royale de Navarre, etc.

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prononcée, en avril, dans l’église patriarcale, primatiale et métropolitaine do Bourges; par M. l’abbé Fauchet, son vicaire général, chanoine d’honneur de sa métropole, abbé commendataire de Montfort, prédicateur ordinaire du roi. f

Diderot. — Il me semble que nous n’étions pas si farouches que cela,' de mon temps. Nous faisions des mé- . chancetés innocentes, qui nous valaient, tout au plus, quelques jours de prison oii quelques livres d’amende. Autretrefois pous avions le Temple qui était un lieu d’asile, et le grand prieur du Temple, M. je prince de Conti, qui protégeait les malheureux écrivains. Pjus d’un parmi nous s’était même habitué à passer six ipois de l’année en prison.

« Il y avait, dans ma jeunesse, un certain abbé Lenglet, qui n’était jamais d’accord avçc la censure et les censeurs.

Il défendait son manuscrit phrase à phrase, et l’imprimait tel quel, malgré le censeur. — Puis, quand on venait le prendre pour le conduire à la Bastille, il criait, de loin, à l’exempt qui venait l’arrêter : « Monsieur Tapin , monsieur Tapin, ne montez pas, je descends; mon paquet est déjà faiti » Et, son paquet sous le bras, il s’en allait gaiement à la Bastille avec M. Tapin.

Rameau. — Il est mort, ce bon M. Tapin; il a été cruellement remplacé par le sieur Honoré Desbrugnièrqs, écuyer, conseiller du roi, inspecteur de police de la bonne Ville de Paris. Ce Desbrùgnières entrerait par la brèche d’une maison, plutôt que d’entrer par la porte. Il a pour les livres une haine hydrophobe! 11 vous empoigne, il TOUS traîne, il vous jette au cachot, comme si vous étiez

LA FIN D’UN MONDE

le dernier des malfaiteurs. Où donc êtes-vous, mon bon monsieur Tapin?

Diderot. — Avez-vous oublié, dans tous vos journaux, le Journal des Deuils, de M'*' Fauconnier?

Rameau. — Non pas ; il est trop curieux, ce Journal des Deuils, écrit par une fille du vieux sérail, et la chose est trop amusante, de voir cette vieille lubricité qui devient, par privilège du roi, le ‘juge suprême de tous les morts de ce tenjps-ci. Minos , Éaque et Rhadamante, représentés par cette parque de la prostitution! Elle juge aujourd’hui Gresset et Piroh, les deux plus belles comédies de ce siècle; le Poêle et le Méchant; le bel-esprit qui rêve et le bel-esprit qui mord. Piron et Gresset, réunis dans cette fauconnerie, et cette Plutarque-Fauconnier, à son gré, distribuant les palmes, les couronnes et les respects de l’avenir !

«C’est donc par ce mélange adroit du beau, du mauvais et surtout du pire, que le colporteur peut se tirèr d’affaire. Il faut dire aussi qu’il a pour rien un grand nombre de livres qu’il colporte, et que messieurs les auteurs sont trop heureux de les lui donner./ Il a pour rién ( pour ce qu’ils valent ) les vers du marquis de Villette , leâ bons mots du marquis de Louvois, les épigramçaes de Flins des Oliviers, les chansons de M. de Piis et, par-dessus le marché, son épigramme : .

Ton Pégase, Piis, est tombé dans l’ornière ;

Le dieu du goût t’a fermé l’ostium ;

Au bon Jésus je fais cette prière :

Auge Piis ingenium.

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«• Malheureusement les choses qui se donnent pour rien ne çe vendent guère, et représentent la \me morue. Il faut au lecteur blasé des épices, des chansons gaillardes et le bon mot de la veille. Ainsi , CÆtte semaine, on Vous donnera l’histoire do la maladie et. de la résurrection du fameux comédien Molé. Il était malade* et son médecin lui ayant reconimandé le vm do Bordeaux., les dames de la ville et de la cour firent porter chez M. Molé quatéo mille bouteilles du meilleur vin qui se boive à Paris! Ce n’est pas tout : la Comédie annonce, au bénéfice du grand Molé, une repré.sentation extraordinaire; et déjà nous avons dans nos mallettes vingt chansons dont Molé est le héros :

Le grand bruit de Paris, dit-on.

Est que mainte femme de nom Quête pour une tragédie.

Où do|t jouer la Frétillon Povr enrichir un histrion.

' Tous les jours nouvelle folie.

Le faquin ,

La catin ,

Intéresse . '

Baronne, marquise et duchesse.

a Quatre mille bouteilles de vin de Bordcauxl Plus de bouteilles que ce comédien n’a' déclamé de vers, pen-^ dant que nous autres,. les vrais artistes, nous en sommes réduits à boire l'eau des fontaines ! Ils ont fait aussi une loterie en l’honneur de Jéliotte ; ils ont donné un bal en l’honneur de Grandval. Ils détestent les poètes, ils n’aiment que les comédiens, ils n’adorent que les

comédiennes. Tout pour eux, tout par elles. Naguère, ils ont payé les dettes du danseur DauberTaJ qui menaçait de s’expatrier en Suisse. Quel grand malheur ! renoncer Dauberval," à Xéliotto, et porter le deuil de Molé !

Diderot. — Si, pour le présent mois, vous n'avez que cela, vous aùrez, à mon compte, une mallette peu garnie, et, pour cette, fois, la morue aura raison.

Rameau. — Si vous étiez discret, je vous diraisja flenr du panier de ce mois-ci. Nous avons là de bons . petits pamphlets qui réjouiront le grand commun de Versailles : le traité sur la maussaderie, par la duchesse do Laval; les Effets de l’eau bénite, dédiés à M'"' de Luxembourg ; l’Empire des femmes, dédié à M"'" de Châlons, par le duc de Coigny ; les tVinuties, par la princesse de Chimay; Traité sur les corps opaques, dédié à la marquise do ' ■ Montmorin ; la Belle et la Bête, dédié à la comtesse de Crenay, par M. de Mégrigny; Traité sur le tortillage, par la comtesse d’IIarville; Histoire des Treize Cantons, par M'"' de La Suze ; Observations sur les Précieuses ridicules, par la marquise de Bourbon -Bussy; Traité sur le Patelinage, par M"'" d’Anarey.

Diderot. — Vous avez beau dire, Rameau, ^c’est un vilain métier que font messieurs vos colporteurs!

Rameau.' — On fait ce qu’on peut. Les colporteurs ga- ' gnent leur pain, Jes faiseurs d’esprit le dépensent en petite monnaie. Ils ne sont pas les plu.s forts, ils doivent être les plus habiles. Vous les exilez des grandes^qnestions, ils • retombent dans les quolibets, (jans les almanachs, dans les étrennes, dans les cljansons :

Lise à treize ans demanda ses étrennes.

On lui donna des almanachs chantants;

Du dieu d’amour clic y vit les fredaines :

Elle eu sourit, car Lise avait treize ans.

O Avez-vous jamais entendu parier de M. Pierre Rousseau, de Toulouse? II a, dans sa maison, soixante personnes, grands - pères et grand’mères, pères et mères, enfants et sert iteurs, qui sont, occupés, toute l*année , à écrire la Gazelle des Gazettes, soulignant, conunentaiit toute chose. Ils vivent, tous les soixante, do ce petit commerce; aimeriez- vous mieux les voir mourir de faim? L’esprit souffle où il peut-, il ne va pas où il veut :

De par le roi , ces vers soient trouvés beaux !

Signé : Louis ; et plus bas : Phélippeaux.

Voltaire, le plus grand esprit du monde et le roi des esprits, Voltaire a besoin qu’on le colporte. Il y a des puissances injustes qui échapperaient à toute espèce de châtiment," n’était le colporteur, ha Fricassée, en cinquante couplets, ça a fait verser bien des larmes méritées. Avec dos chansons contre Mazarin, le peuple a supporté le gouvernement de"ce pauvre homme. Une facétie est souvent • une consolation, verrez aujourd’hui la. mise

en vente des Sept péchés moftels du Poussin, représentés par sept drôlesses qui ne feront qu’en rire. Un billet d’enterrement, qmtnd il est bien fait, vaut souvent mieux qu’une oraison funèbre, et va plus vite. On donnait, le mois passé, -la liste des vaisseaux du ’lliéàtre-Français ; cette liste est jolie et fait rire. Ainsi, l’ami Desessarts monte

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le Balourd, m«ayBÀs voilier; La Rive, le Bélâtre, bâtiment mou; Bouret, l’ Honnête, bâtiment plat; Dugazon, l’ Intrigant, bâtiment sujet à ployer. Où donc est le mal , je vous prie? Ils s’endormiraient sans ces petites flagellations ;

Et l’on n’est pas méchant pour se moquer dçs sots. ’

« Rire est si boni N’avez -vous pas bien ri du chevalier d’Orteuil, écrivant dans le Journal de Paris cette lettre mémorable qui commence par ces mots ; Tout le monde connaît mon beau cheval?... N’êtes-vous pas content de savoir ce joli mot d’un prince du sang à M"' Contât, qui lui disait : « Je ne suis pas faite, monseigneur, pour un caprice; il faut vivre avec moi!

— Hélas I mademoiselle, on m’a toujours dit que je ne savais pas vivre! » Et il tourné les talons. Quant à moi, pauvre diable et qui n’ai que cela pour mè divertir, j’aime un bon mot bien dit, une méchanceté bien faite, et c’est pourquoi je regrette, et beaucoup, de ne pas être des assemblées de M‘*' Quinault, de M”' Geoffrin et de M"' Lespinasse. Elles font aussi des pamphlets, ces dameslà; elles sont plqs méchantes que les hommes, parcé qu’elles se sentent plus protégées et plus défendues. Ah! les femmes qui parlent, les femmes qui jasertt et qui donnent à souper pour exciter la causerie ! il n’y a rien de plus dangereux. Vieilles, elles s’arrachent leurs caùseurs; jeunes, elles s’arrachaient leurs amants. Vous accusez nos méchants livres, Diderot ; nous rf'en ferons jamais autant, dans toute une année du café Procope, que ces dames en quinze jours d’insomnie. Elles sont vraiment la Provi- /

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dence des colporteurs qui leur doivent, entre autres causeries, les bluettes que voici : l’Ammemenl à In mode; l' Apre s-souper des dames, ou les Amuseynenls d’È(jlé; le Badinage amusant; le Calendrier des Amis; les Caractères, ou la Pure Vérité;' Chiffon, ou la Cliiffonnerie de Vénus; Étrennes récréatives; Ktrennes variées, ou Mélange amusant ; l’Amusement des Belles; l’Inventaire de saint Michel, pièce nouvelle en un acte; Je ne saurais me taire; les Papillotes, ou Extrait du Recueil de M. de ***; le Perroquet, ou les Masques levés p Tout ce qu’il vous plaira.

Diderot. — ("est votre faute, à vous tous, les barbouilleurs de papier; vous avez donné l'exemple à^ces dames, «Iles le suivent. De quoi vous plaignez-vous?

Rameau. — Je me plains de la coneurrence. Elles n’ont pas le droit d’ètre si méchantes que nous. Elles ont d’autres moyens de nuire : elles ont l’intrigue, elles ont le salon et l'alcôve; elles ont la lettre anonyme, elles ont cette phrase toute faite : « Une Immble femme 1 une pauvre femme! » Elles ont ce, la- de commun avec les abbés, qu’elles portent une robe, et que ce serait une honte de . les châtier. Elles ressemblent à la pierre à aiguiser qui ne salirait couper, mais qui donne au couteau le tranchant, et la pointe au poignard... Ce sont les femmes qui poussent les hommes aux journaux clandestins, aux guet-apens de ,1a causerie, aux mépris de ce monde à part, qui bourdonne dans le grand faubourg. Elles sont un centre o.ù la princes^ et la courtisane sp rçncontrent ; un écho de tous les bruits de l’OEil-dc-Bœuf et de la place Royale ; un obstacle à l’Academie; elles sont vraiment l’hydre à

cent tôtes. Aussitôt qu’une tôto est coupée, il eh vient dix autres. Elles ont des inventions! dos imaginations, dessuperstitions... Vous-avez entendu parler de la nouvelle marquise de Fleuri?

Diderot. — Vous no parlez pas, j’espère, de la famille de M. le cardinal de Fleury.?

Rameau. — Non, je parle ici d’une coquine, une vit-’ tuose , une hérôino des Nouvelles à la main, appelée M’** de Fresne, qui signe les vers que fait exprès pour elle, à six liards la pièce, et c’est bien cher, notre, ami Baculard d’Arnauld. Cette de Fresne, au sortir du régiment des gardes françaises, se voyant riche et f>el-esprit, voulyt, par-dessus le marché de tant de chevance, être à son tour upe vraie marquise, et elle découvrit, je no sais comment, un mien camarade, •■un bon homme, appelé très-sérieusement le marquis do Fleuri. Il joue assez bien du téorbe; il est vraiment marquis, mais si pauvre et sj ruiné, que je le protège, et que parfois nous faisons ensemble un petit duo, moi jouant du violon, lui du téorbe, et le tout h son bénéfice. Ils aiment cette musique-là, dans le cabaret du marquis; en nous annonce un jour à l’avance, et nous faisons, d’ordinaire, assez bonne recette. Ce fut dans ce lieu de plaisance que M"' de Fresne le déterra et qu’elle vipt, couverte d’un voile, à la cxmférepce, où j’étais le témoin du marquis. Voici donc, mot pour mot, la conversation entre la dame et le monsieur :

La de Fresne. — Monsieur le marquis de Fleuri, m’étant bien assurée que vous étiez un vrai marquis, et votre nom commençant par un F, comme le mien, ce qui peut faire un beau chiffre, partie de gueules et d’argent, à la

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