‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 5 sur 89 · I. \ FIN D’CN MUNDE · texte numérisé non relu

I. \ FIN D’CN MUNDE

qui' j'avais peine à le voirl Quelle pitié profonde il m’insjiirait, ce misérable homme et ce magnifique improvisateur! Il avait renoncé ( tant son calcul était sérieux! ) à toute sa gouaiüe! Une attitude humiüée avait remjfiacé sa tenue hautaine et sui>erbe.... Il avait faim! ,

Son estomac criait plus haut que son orgueil. Absolument, i! voulait échapper, tout ce soir, au vent de bise, à la solitude, à la misère, au ruisseau, à la foule I Ah ! que n’eùt-i! pas fait, on ce moment, pour un louis d'or! Quels serments n’eùt-il pas prêtés! quel fermier généra! n’cùtil pas adoré, à deux genoux! devant quelle drôlesse heuresse et triomphante eût-il refusé d’humilier ce crâne où fermentaient les inspirations les plus charmantes! Triste condition que la nôtre! à quelles bassesses so condamne un homme à Jeun et sans honneur! Alors le voilà jioussé par cette ambition famélique et chantant de nouvelles prières à CO peu[>le oisif qui le regarde! — H était comme un immense instrument, tout rempli des accents les plus divers : tantôt pathétique et tendre, et tantôt plein de majesté, de grandeur; il était semblable à ce musicien do l'antiquité qui faisait subir, à son auditoire obéissant, sa Joie et sa fureur, sa crainte et son espoir, sa haine et ses amours...

Rien n’y faisait! Tout d’un coup, sans crier : gare! i! redevint un chanteur de gaudrioles! 11 louchait au sublime, il tombe on plein dans la charge! 1! était un grand artiste, il n’est plus qu’un bouffon bouffonnant les coitranles delà foire Saiirt-Germajn, et les Ponts-neufs de Moulinet. C’étaient des risées sur toute la gamme anacréontique des lonlaniaire et lonlanderiretle , et Ma

LA FIN U’ U N MON DR

raison s’en va grand Irain! El si gaies cl si décollelées étaient ces effronteries do la musique en plein vent que plusieurs pataitls tombèrent aux pieds du bouffon I II les guignait de l’œil I 11 les comptait en redoublant ses trilles assassines I La quête marchait un peu, mais ne marchait guère I 11 lui fallait encore une trentaine do sous pourqu'il eût un petit ccul Un petit écu , c’était son compte; il ne pouvait pas vivre à moins ce jour-là : tant pour le pain, tant pour la fricassée, et tant jwur la bouteille I

Un petit écul 11 sera plus riche que Bourette, et plus heureux que le roi do France, en ce moment caché dans les tièdes entresols du palais de Versailles, sous le giron soyeux de sa nouvelle maltresse. Donc il se mit à redoubler de fantaisies et d'invention I il était comédien autant que musicien, pour le moins. Il en eût remontré à Préville, à Dugazon, à Molé, à Dazincourt, à toute la clique de la comédie I 11 avait le masque, il avait le geste, il avait la marche... il avait tout, avec un redoublement d’insolence et de vanité! Comédien-musicien I quoi encore? Il- savait chanter 1 II chantait à désespérer M. Gros et M“* Fel. La grâce et la voix do Stentor.

Je connaissais cette voix formidable; il suffisait de l’a- • voir entendue une seule fois pour retenir, dans son oreille déchirée, cette note à l'accent vibrant comme Emmanuel, le bourdon de Notre-Dame, un jour de tocsin, il parlait à son peuple, à la façon de Démoslhènes, jeune homme, aux flots irrités de la meç. Son geste était superbe et tendre à la fois, son geste était semblable à celui du mendiant qui demandait l'aumône à la statue et qui cherchait les poses les plus pitoyables, afin d’attendrir ce cœur de bronze.

LA IMN u;UN MONDK.

Et pensez doue quelle était cetlo voix de la plaine et du mont, quand elle se mettait à chauler!

C’était alors une violence, une force, une pitié, un éclat, mille échos, cl les tempêtes les plus furieuses dans ce gosier, puissant comme un orgue où souffleraient les^ quatre vents du ciel! Et cantique oü chanson, chant do guerre ou chant d’amour, menace ou plainte, il était vraiment 'irrésistible. Il allait, il venait, commençant tout sans rien achever, choisissant son monde et son auditoire. On eût dit qu’il les connaissait par leur nom, par leur métier, par leurs petites intrigues. Il avait un couplet pour le galant tailleur :

Maniant les ciseaux ^ '

I Du dieu de Paplios.

Et le tailleur no lui refusait pas son obole! — Il avait sa chanson toute prête à dire au bourgeois do Paris. En vain le bourgeois sago et prudent passe h distance , en se tirant hors de sa portée : il le découvre et le salue. —

O bourgeois I

Le bourgeois volagu

Va faire l’amour ■<. •

Dans son voisinage...

— Drôle insolent! disait le bourgeois... Du mémo pas, • le honliomme allait dîner, sans se douter qu’il avait sous les yeux un personnage aussi curieux que Voltaire et mille fois plus intéressant que d’Alembertt — Monsieur I Blonsieurl criait lo Stentor, rentrez vite, on vous attend : la soupe est sur la table et fumel Or ça, le vin est tiré, il

!.A l’IN DfX MOXDB

faut le hwire! — Monsieur! Monsieurl je vois pointer dans votre porhe, à tîuiiclte, un numéro du Mercure... Ah! monsieur, soyez lieureux ; un mois avant les autres mortels, je vous dirai |X)ur rien les mots des éni},'mes et des lojrogriplKS du dernier .Mercure, n savoir : cheminée , apoatrojihe , Inpisierie , gùteau , cnminn et imutonfle , où l'on trouve, on cherchant bien : pâtisserie, Iris, Issé, Atis, (le) Tasse, tasse, astre, àtre, Asirée, A|>is, Satyre, Perse, IsIrFe, Pise, Paris, Pâris, Pie, pie, air. ariette, rapt, rat. Pirate, Ser|>e, étape, fière, paler, l’air. Sire, pite, ris, riz, tapis, presse, paresse, parti, piste, trape, ut, guet, eau, Tago, âge, auge, Aga, Mai, Ino, lo, amo, nom, an,*Caën, ami, main, coin...; et de son logogriphe , et de son énigme, il poursuivait son Sganarelle jusqu'au seuil de sa maison.

Tant il obéissait, ce prime-sautier, à son caprice! Il venait de mettre en fuite un gros Itonnet do la rue Saint- Denis, qui peut-être eût fini par lui donner ipielqiie chose ! Par sa façon de hurler, il épouvantait tous* les autres. Il n’amusait que les jwiivres diables: il ne plaisait qu’ailx •meurt-de-faim, il n’apitoyait que les indigents!

Entre autres pitiés passagères, mais charmantes, il rencontra (je l’ai vue) une enfant de quinze ans, bou- (pietièro de son état, qui portait sur son éventaire une douzaine do bouquets. L’enfant s'était arrêtée à ces chansons; elle se tenait là gentiment, sur sa base élégante, la hanche en avant, le sourire à la lèvre, et scs licau.x yeux pleins d’un feu mouillé. A l’asjiect do cet abandonné, la petite bouquetière eut l'idée heureuse d’offrir à son chanteur un bouquet de violettes : un gros bpuquel I

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