‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 40 sur 89 · I.A KIN 1^'UN MONDE · texte numérisé non relu

I.A KIN 1^'UN MONDE

nera la main jusqu’au perron de i’églisç, cl là, nous nous saluerons pour ne plus nous revoir ?

Le marquis de Fleuri. — Oui, madame.

DE Fresne. — Et jamais M. do Fleuri ne réclamera ses droits conjugaux?

Le marquis de Fleuri. — En doutez-vous, madame?

M“' UE Fresne. — El jamais il ne me reconnaîtra pour sa femme, en quelque lieu que ce soit?

Le màrquis de Fleuri. — Parbleu! madame..:

M"' DE Fresne. — Et jaipais il no tourmentera de sa palernile mademoiselle sa fille et messieurs ses enfants?

Le .marquis de Fleuri. — Vous moquez-vous de moi, madame? Est-ce qu'il y a de quoi se vanter?

« Ici finit l'cnlrelien ; et, huit jours après, M. le marquis de Fleuri, très-embelli par scs habits d’emjyurit, s’en vint, la tète haute et l’oreille basse, au-devant de de Fresne, escortée dç M. le marquis Forval, de M. le vicomte Sainval et de M. le chevalier Dorival. Je lésai vus, je les ai bénis, ces enfants de l’amour et du hasard. La rfoce achevée, nous avons reconduit madame à son carrosse, et nous sommes retournés gaiement aU cabaret , le marquis et moi, dépenser quatre ou cinq jours de la pension do mon ami. Que dites-vous de celte jietile fête, monsieur' le phüosoplie?

fiiDEROT. — Elle vaut l’honneur de tenir sa place en vos mallettes, et M**” de Fresne ira très-bien avec Baculard d’Arnauld , épousant M'*' Chouchou la marchande de modes, dans la chapcU'e des Saints -Innocents; avec Al"' Quinault, mariée au duc de Nevers; avec le comte d’ilérouville, épousant Lololte la maîtresse du comte d’Al-

LA KIN D’Un monde.

bcrmalc; avec le \:jcoiT>le de Clément-, épousftnt la fille de M*'* Devarenne; avec le marquis de Langeac, donnant son vilain nom à M'"' Sabbatier, la maltresse du duc do La Vrillière. If faut convenir que nous faisons des mar quises à bon marclié!

• Rame.4(i. — Sans compter -les fabriques plus clandestines. « Est-ce qüe vous croyez être le fils de. votre père? » disait la duchesse de Chaumes à monsieur son fils.

Diderot. — Mettez aussi,. Rameau, dans votre mallette, une touchante histoire d’un jeune officier aux gardes, M. do La' Ddinayo do La Roirie, Il voulait épouser M"<-’ Bcaumesnrl, de l’Opéra, mais la demoiselle n’a pas voulu quitter l’Opéra, la danse et les fôtes de chaque soir; et le pauvre amoureux s’est fait trappiste.

Rameau. — Elles sont remplies dé ces sortes di’histôires, mes mallettes; on n’y voit que suicides amoureux, chansons amoureuses , dépits amoureux : autant de morue! Ça ne vaut guère mieux que les rômances de Moncrif, les lettres do M“* Fel , les romans de M"'" de Graffigny; pas mieux que les pièces anacréontiqués, fables , tableaux do la nature , mcqurs du siècle, comparaisons, conseils et maximes, épi grainmes et madrigaux , énigmes, cantates, variétés , étrennes et bouquets, lexicographie, traductions, compilations... Je donnerais toutes ces belles choses pour cette encyclopédie à l’usage do la jeunesse élégante et galante de ce temps-ci :

« Le Dictionnaire du monde j nécessaire à tous les gens aimables qui veulent ruiner les femmes, composé par un gentilhomme florentin, revu par deux chevaliers gascons, et. publié par l’auteur de la comédie des Tuteurs.»

UB LA FIN D L'N MONDE

« Et voilà comme, frère Ptalon , pui.S(j4ic c’est ainsi iju’on vous nomme, la mallette est le résumé ridicule e complet, terrible et cliarmanl, de.s nafvetéè, des malices, des crimes, des vertus, du génie et de l’esprit français:

Vaste Glaniart , où tous nos trépassés Gisent en paix , l'un sur l'autre entassés.

« La mallette est le vrai temple de Mémoire^ et le colporteur en est l’Apollon. Je suis une des neuf Muses , je suis la Mnéinosyne à bon marché.

« La mallette est la boite de Patidore, moins l’espérance ! un vrai gouffre! Eh! quelles rages! que de malédictions! quelles batailles! Malheureux philosophes! écrivains misérables! n’ôtes.-vous pas honteux de ce travail stérile? »

Lti jour d’été, S. A. R. Ms'' le prince do Conti, se trouvant seul dans son hôtel , imagina de descendre aux cuisines. Tout le monde était sorti. Seul , un petit marmiton, devant un grand feu j. jetait au feu des meules de bois; le jwuvre enfant en était tout rouge et tout suant.

— üue fais-tu là? dit le prince étonné à son fouille-

au-pot. ^

— Monseigneur, répondit le garçdn , je fais de la cendre pour monsieur le chef!

Ce marmiton était fait à voire ima^e, ô philosophes, ontasseurs de nuages, faiseurs de cendres et do révolutions 1

CHAIMTRE \III

Dans l’intervalle , arriva la Fùle-Dieu, une des grandes fêtes du Paris catholique et chrétien. Nous autres philosophes, quand reviennent ces grands jours solennels, nous sommes généralement abandonnés à nous-mêmes. Nos adeptes les plus zélés nous quittent pour rentrer, ncfût-ce qu’un instant, dans le giron de l’Église. Nos maîtresses d’hier nous ferment leur porte, et se réconcilient avec leur curé, sauf à se fâcher avec lui dans huit jours. La confession remplit l’église ! Il n’est servante ni valet qui ne se livre au 7neâ culpâj et, se comparant avec ce païen leur maître, ne le voue au feu éternel. Nos logis ressemblent à des cloîtres. On jeûne, on prie! « Seigneur, prenez en pitié ce malheureux (c’est de moi qu’on iwrlel), et le recevez dans votre miséricorde! » Objets d'horreur pour nos femmes , objets de pitié pour nos enfants ! Même la servante, oubliant un instant de faire danser l’anse du i>anier, nouscliàlie en nous laissant. inourir

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de Paim. Anathème! anathème! En môme temps, plus d’un, parmi nos abonnés et nos lecteurs, nous écrit qu’il renoncé a l’Encyclopédie, au doute, au bel esprit, et qu’il nous serait très-obligé de lui renvoyer, pour ses pauvres, l'argent do sa souscription. La ^débâcle est générale et complète, et c’est à qui déchirera le rituel des esprits forts, pour nous en jeter les morceauv au visage. Mon ami Rameau ne fut pas le dernier à sentir l’influonce agissante et toute-puissante de la grande fête catholique, et même il tenta de me convertir, moi Diderot! lui Rameau ! '

« Ne riez pas, me disait-il, je suis un malheureux, très-in(]uiet du qu’en-dira-t-on, et c’est par vanité pure que je me suis mis à la suite de votre philosophie. Au fond de mon àme est caché, sans qu’on s’en doute, un chrétien. Yqus haïssez les prêtros, et je les aime; vous félicitez l’Angleterre d’être à l’abri des moines et des loups : c’est très-joli ce que vous dites là; mais les moines sont mes bienfaiteurs. J’avais six ans, j’allais tête nue et nupieds, |>arla poussière ardente des grands chemins : c’est un moine qui m’a sauvé; j’étais ignorant comme un prince du sang; c’est un moine qui m’apprit à lire; et si je suis à cette heure un musicien, un critique eh musique, et si mon violon réjiond , docile, à toutes les plaintes de mon àme, à toutes les inspirations de mon cœur, un moine est mon maître, et ce violon, ce chef-d’œuvre, un moine me l’a laissé en mourant. «Mon fils, me dit-il, tu n’as rien, tu n’es rien au nlondé ; avec un peu de génie, il le manque une volonté ferme, une foi vive en notre art. Tu douteras de tout, même de la musique, et, faible esprit, tu ca-

lomnieras mômô la musique. U faut donc que je -te vienne en aide après ma mort, que tu tiennes de moi, ton maître et ton père adoptif, de quoi .gagner ton pain quotidien.

« Prends mon violon! demande à ce fidèle instrument des gaietés pour tes semblables, des prières pour ton Dieu. Que le pieux cantique et la chanson joyeuse alternent sur ces cordes, faites pour la danse au bord des frais gazons, et pour l’hymne aux pieds des autels. sois libre, obéis à ton caprice, obéis aux nécessités de l’heure présente; à condition cependant que ce violon que je le laisse,, ami de ta jeunesse, et protecteur de les heures, sévères ^ compagnon de tes amours, de tes rêves, de tes douleurs, jamais lu no l’oublieras; tu ne le céderas- à personne. Il ira dans tes sentiers; il reposera dans ton linceul. Mon fils, telle est ma prière, lel èst\mpn ordre... Tu nie feras le serment de rester fidèle à cette, force, à cette grâce, à ce conseil,' à cette voix de ton ami k*. vieux moine, et si tu n’as pas assez de vertu pour m’obéir par reconnaissance, apprends ceci, mon fils, que ta vie est attachée à ce bois soiiore, à ces cordes vibrantes, à ce docile arcJiet. à l’instrument tout entier que je te laisse,. en prévoyant pour toi, sans guide et sans honneur, toutes sortes de misères. » Voilà pourquoi, Diderot, je suis chrétien à mes heures! pourquoi je porte avec moi le violon du bon père, et pourquoi, dans les grandes fêtes de l’année, un remords do ma vie errante et de mon vagabondage misérable me saisit et m’emporte loin de la grande Babylone, la mère des impudicités de la terre... Aijien! »

C’est ainsi que mons Rameau parlait dans ses jours de croyance... et-mol, qui ne tiens pas à un prosélyte de plus

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