‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 41 sur 89 · I.A PIN D'UN MONDE · texte numérisé non relu

I.A PIN D'UN MONDE

OH do moins, j’étais piqué do cetto éloquence et je la traitais du haut de ma grandeur.

Diderot. — «Allez, allez. Rameau, lui disais-je, obéissez, à votre vocation, soyez chrétien.

Rameau. — Vraiment oui, je le serai. Mais dites-moi, Diderot, comment il se fait que, ne croyant à rien, vous • ne volez point, vous no tuez point, vous ho monter point.

Diderot. — Pourquoi ? parce que je suis tout simplement un honnête homme.

Rameau. — Alors que gagnez-vous à ne pas croire?

Didbrot. — Vous avez donc un intérêt, vous Rameau, à être un croyant?

Rameau. — J’ai l’intérêt do ne jioint voler, de ne point as.sassiner, d’être un vagabond tovrt simplement.

Diderot. — Mais, grand chanteur de Pange lingun! si votre croyance ne vous sert qu’à cela , j’aime autant mon doute.

Raaieau. — A quoi bon, encore une fois, à q\ioi bon ce doute ? Il vous force à la tempérance , à la bienveillance et à la nécessité de refréner vos passions.

Diderot.-— Mais à quoi bon votre croyance? Elle vous laisse un flatteur, un menteur, uii agent do toutes les mauvaises manœuvres, nn esclave de votre infime nature et , de votre corruption. La belle affaire! Etre Incessamment ballotté do l’athéisme au bapU'mo des cloches!... A votre "place, il me semble que j’aimerais autant ne rien croire, et vivre en homme d’honneur.

Rameau. — Non,' monsieur Diderot. Ne rien croire est trop doc. On flotte au hasard dans un tourbillon qui vous emporte. 'Il n’y a plus de temple, il n’y a plus d’autel, il

' !. \ FIN DU N MONDE. D'il

n’y a plus do Dieu qui vous regarde et qui vous pardonne; on n’est plus qu’un malheureux tout courbé vers la terre et poussé dans les abîmes. Moi je crois, et plus je suis un pauvre diable, et plus j’ai besoin do pardon, plus je crois au Dieu qui pardonne. Il me faut un prêtre; il me faut des autels, de l’encens, des orgues qui chantent la louange du Seigneur, des bannières, des encensoirs, des enfants de chœur, des tableaux, des hiiracles, des processions. .

«Ah! si vous aviez vu la dernière procession deSaint- Sulpice! Il n’y a pas de drame, il n’y a pas d’opéra, pas de chœur, pas de ballet, et rien sur la terre, qui ressemble aux grandes cérémonies populaires de cette religion divine à laquelle vous ne croyez pas. — Pauvre homme! et vous croyez à M. Lekain, à M. Brizard, à M. Jéliotte, à M"" ’ Je veux bien cependant vous

raconter ce grand drame, où le roi lui-même a joué le personnage d’un comparse. Celui-là, certes, en dépit de toutes scs fautes, et de tant de passions qui l’assiègent, est un roi catholique et chrétien ; celui-là n’est pas homme à s'en aller, par un chemin fleuri de primevères, au feu . éternel. Sitôt que l’heure arrive, il congédie avec terreur sa maltresse et tous les valets qui la servent, et, délivré de ces confusions, il S’en va de chapelle en chapelle : aux Théatin.s, aux Filles du Saint-Sacrement, à Saint-Victor, ' aux Minimes do Passy, partout où l’on prie, et partout où l’on se repent de ses péchés.

« C’était donc il y a huit jours , un dimanche, au bruit des cloches qui resplendissaient dans les airs doucement réjouis; 1a sainte procession .sortit heureuse et triom-

l.Vi , ^ I.A FIN d'i:n mondk.

phante de ce vaste portail, précédée des suisses on hallebardes et couverts de leur habit d’or. Y-enaient ensuite un timbalier, six trompettes, douze hautbois, et quatre bassons , qui disaient des fanfares. Deux beaux jeunes prêtres en surplis blancs portaient la bannière éclatante do broderies, et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. La livrée allait autour tenant les flambeaux et les torches; deux maîtres do cérémonies veillaient sur l’ordre et sur la marche de tout ce monde incliné vers la prière, ou les yeux vers le ciel, et c’était un charme ineffable à voir jiasser les six communautés religieuses, gardiennes do tous les enfants do la paroisse.

«Arrivaient à leur suite la congrégation de tous les arts et de tous les métiers, suivie par six nombreuses confré- • ries qui marchaient sur deux lignes, au bruit des tambours et des hautbois de MM. les mousquetaires noirs, de bons musiciens, sur ma parole! A chaque reposoir, ils quittaient hautbois et tambours pour jouer de la flûte traversière, heureux accompagnement de la douce voix des enfants do chœur. Venaient, bientôt, en bon ordre, les confréries du Saint-Sacrement, les collectaires et les acolytes en tuniques; la croix d’argent, dans les mains vaillantes d’un prêtre en chape, à la clarté des cierges qui brûlent sur des chandeliers d’argent. Il n’y avait pas moins de cent cinquante beaux epfants , ailes et beaux comme des anges; des petits Jésus portant leur croix fleurie, et des petits saint Jean - Baptiste , un agneau bouclé dans les bras.. Suivait le clergé de l'église : en surplis, en tuniques, en chapes, en chasubles, en dalmatiques, au nombre de quatre cents.

Digilized by Googit

Page 1