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« Puis la pieuse cohorte, semblable aux coépliores^ antiques, qui jette au Saint-Sacrement toutes les fleurs de ses corbeilles. Vinij;t porte-encensoirs, ornés de ceintures rouges, douze acolytes en aubes, avec des ceintures d'or, remplissaient les airs d’un nuage d’encens. Puis encore des flambeaux, et, marchant seul, suivi de quatre archevêques et de vingt évêques en grand habit, arrivait le cardinal de Polignac, dont le manteau était porté par un oflidrier de Saint-Louis. Tous les pages qui les entouraient étaient à la livrée du prince de Condé, du prince de Conti, de Mf le duc de Chartres. Enfin voici le dais, semblable à un trône qui serait porté par les dominations d’ici-bas ; et sous le dais, le Saint--Sacrement dans sa gloire, et, |,x)urle suivreet l’accompagner, les deux premiers marguilliers de Saint-Sulpice :-M. le maréchal de Matignon et M. le duc de Sainl-Aignan, suivis de M. le duc de'Choiseul, marguillier d’honneur, et des anciens marguilliers sur deux colonnes, et de tout ce que la paroisse a do plus grand, de plus glorieux, de plus célèbre. Ah ! messieurs les philosophe^, messieurs les douteurs, que vous êtes peu de chose, comparés à ce grand -triomphe admirablement terminé par le régiment des gardes suisses, par le régiment des gardes françaises : tant de chevaux, d’unifonnes, de drapeaux, de casques et de cuirtisses reluisants au soleil !
« Et la procession marchait triomphante à travers mille chefs-d’œuvre de marbre, dç pierre et de laine; elle rencontrait sur son passage les plus beaux enfants, les femmes les nijeux parées. Db la rue de Tournon à l’avenue du palais du Luxembourg, elle trouva les gardes françaises en bataille; les portes étaient gardées par MM. les gardes ’ • 9 .
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du corps et les cent-suisses du roi. En ce moment apparaissait, fièrement posé sur les dernières marches de, la cour, exluiussée et fermée par une balustrade en marbre blanc, un reposoir vraiment royal. L’enfoncement de ce reposoir iMait orné de parements de damas cramoisi à crépines d’or, les deux côtés du reposoir cachés sous des pentes de velours brodé d’or. Et des cierges, et des bougie^ sans nombre , et des orangers vieux comme François ['% el toutes les tapisseries de la couronne , d’après les loges de Raphaël au Vatican ; Raphaël, Jules Romain, Lebrun, le peintre des batailles d’Alexandre* entouraient ce vaste enclos de leurs plus délicates splendeurs. Le pavé de la cour disparaissait sous les tapis de Turquie et de la Savonnerie.
« En même temps, figurez-vous, do chaque côté, vingtcinq fenêtres magnifiquement tapissées et garnies de toutes les dames des grands appartements, pendant que dans le salon du Dôme était assis le roi, entouré de toute sa cour : le duc de Bourbon, le comte do Clermont, le nonce de Sa Sainteté, le maréchal de Villeroy, le duc de Mortemart, les ducs de Noailles, de Fitz-James, les maréchaux de Coigny,^ de Ballencourt et de Clermont-Tonnerre.. . , tous les cousins du roi ; et ce fut alors un bruit terrible et charmant, les trompettes de la Chambre, les trompettes des gardes du corps et leurs timbales saluant de la terrasse le Saint- Sacrement qui s’avançait. Alors le roi se mit à genoux, courbant la tète, et, quand, il la releva, il sembla charmé, lorsqu’au nom de saint Sulpice, quatre chanoines députés à Sa Majesté lui offrirent une couronne de Ùeurs. Voilà ce que -j’ai vu , voilà le spectacle
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enchanteur dont le souvenir me trouble encore, et vous avez beau faire, et vous- aurez beau dire, il n’y a rien de pareil dans vos déclamations et dans vos livres. Quant à moi, .je suis chrétien , j’appartiens à la religion révélée, à la religion qui se montre à la foule , à la religion triomphante, à ce qui frappe à la fois mes yeux, mes oreilles et mon esprit. . •
Diderot. — Et le soir de cette grande fôte, où donc ■étiez-vous, monsieur le chrétien?
Rameau. — J’étais au cabaret comme un lâche, avec Margot la bouquetière, et je chantais les chansons joyeuses de Collé et de Piron.
Diderot. — Et voilà ce qu’il fallait démontrer.
Rameau. — Vous voilà bien fort parce que je suis . faible, et bien triomphant parce que je suis vaincu! Au moins, lâcheté pour lâcheté, aurai-je eu sur vous le grand avantage et le rare honneur d’avoir été croyant et repentant pendant trois heures. J’ai marché dans la gloire et j’ai profité du grand triomphe. Ah! malheureux philosophe! qui comptez pour rien un moment de grâce et de repentir. Il ne sait pas qu’un bon mouvement peut sauver une âme immortelle! Il ne croit'pas à son âme; il marche en aveugle en mille ténèbres, et U ne voit pas un seul des dangei-s qui l’entourent. Dangers à droite et dapgers à gaucho, et toujours et partout ; dangers de l’air froid, humide et sec, de l’air chaud et sec, de l’air humide et chaud, de Pair pesant, de l’air léger ; dangers des éghses, des salons, des marchés, des grandes assemblées; dangers des eaux du ciel, des citernes, de l’eau de neige, de l’eau de Seine 'et de l’eaü de source ; dangers du vin,
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des liqueurs, du thé, du café, du chocolat, de l’abslinence et du trop manger; dangers de manger peu, de manger trop, des grands soupers, dos petiLs dîners, des petits souliers, des chaussures trop, larges, des talons, des perruques, des camisoles de laine, des habits pesants, de la coiffure en cheveux, des lits durs, des lits mollets, de dormir nu, des courses à pied, de lire et de déclamer, de l’équitation, do la chasse, de la danse, do sauter, de courir, de marcher, de ne pas marcher, du cheval, de chanter et de crier, de nager, de la colère, do la peur, do la crainte, de la joie, de la haine, de la jalousie, du célibat, des plaisirs de l’amour, du rouge, du blanc, des mouches, et danger de retenir ses vents.
Diderot. — Si je m’en souviens bien, voilà un danger que vous né couriez pas chez la petite Hus.
Rame.vu. — G’est vrai, nous étions gais là-dedans comme Perrot; mais pour parler sérieusement, monsieur Diderot, prenez donc pitié de vous-même, et considérez vos propres dangers. A'oyozl vous ôtes déjà vieux, vous avez-dépensé votre âme et votre esprit aux quatre vents du ciel. Vous êtes un homme d’une éloquence intarissable; à peine éveillé vous parlez, vous parlez tout le jour avec tout le monde, à tout propos. Vous voilà tour à tour et tout ensemble hardi, superbe, indifférent, dédaigneux, sobre et crapuleux, mélancolique et serein; vous ôtes un oracle, une passion, un diseur de mensonges et de vérités-, ira assenvbleur de nuages, une clarté pleine de ténèbres. Vous savez le catéchisme de tous les âges, la grammaire de tous les métiers, \'a b c de toutes les professions. Vous êtes un devin, un propliète, un homme assis sur le tré-
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pied , agitant toutps les consciences , et faisant tourner toutes les tètes. Avez -vous assez pressenti mille sentiers cachés sous les ronces? — fossés comblés, — montagnes aplanies! Que d’échos interrogés, que de tentatives, de révolutions, d’avortements!
«Sur le front du sphinx était écrit : mjjslère! Êtes-vous le sphinx?... Vous êtes un dieu tombé, une torche éteinte ou la fumée a remplacé la flamme. Vous êtes le bruit plus que la penséci et le mouvement plus que l’action. Et moi, que vous voyez devant vous, fasciné, troublé, palpitant soirs vos doutes, les cloches de la Fête-Dieu me réveillent. Il n’y a pas huit jours, vous avez craché le sang devant moi. En vain vous vouliez le cacher, je l’ai vu. La parole est votre vie, elle sera votre mort. Et de même que vous avez vécu par la tête, un jour viendra où ce front vaste et puissant sera rempli de troubles et de murmures! Pour avoir trop pensé, la pensée à son tour s’arrêtera; vous ne verrez plus que fantômes, vous n’entendrez plus que paroles funèbres. — La poésie et les poètes se couvriront d’un voile, au fond de votre cerveau plein de ténèbres; pour vous, les plus douces chansons perdront leurs refrains, les meilleures épigrammes perdront leur saveur. A peine si vous reconnaîtrez le regard de votre enfant, le sourire dé votre ami. Gonflé dans votre poitrine, à laiiriser, ce noble cœur qui battait si vite à toutes les tendres émotions, à toutes les passions généreuses, soudain s’arrête, et Diderot, le maître orateur, Diderot le précurseur de tant de révolutions qui vont venir, Diderot ne sera plus qu’un grand silence, un grand doute, un grand peut-être, et cette mâle beauté , ces yeux pleins de flamme et do douceur ,
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