‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 45 sur 89 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Je gardais la chambre, il y avait déjà plus de huit jours; la fièvre et le frisson s’étaient emparés de tout mon être. Ah! les grands vents! je suis fou par les grands vents! Je ne sais plus ce que je dis, ce que je fais, ce que je rêve. Un enfant me mènerait à la lisière, cl la solitude m’est insupportable. Eh bien, j’étais seul ; mes amis s’amusaient, travaillaient, ravaudaient,, courtisaient les dames, blasphémaient, dînaient et déclamaient sans moi. — Monsieur, médit Jeanneton, notre servante, en ouvrant la porte, un soldat des gardes françaises est là qui voudrait parler à monsieur. — Un soldat? Au fait, qu’il entre-. — Entrez, monsieur le soldat! Puis la porto étant refermée, ô surprise ! je reconnais mon ami Rameau. 11 avait acheté, sur le quai de la Ferraille, un habit militaire à la réforme, afin d’entrer chez moi, car M""- Diderot, qui était dure au pauvre monde, avait positivement recommandé qu’on ne laissât pas arriver cûUe espèce.

LA PIN D’UN MONDE

Il se mit à sourire, et moi, pour la première fois depuis une semaine. Il portait avec aisance un vieil habit tout fripé, tout maculé, mais qui semblait fait à sa taille.

« Ahl me dit-il, la consigne, elle est violée, et malgré toutes ces dames, la maîtresse, la portière et la servante, ami Diderot, je vous revois. C’est neuf livres dix sous que t,’a vous coûtera, pour me payer mon uniforme.

Diderot.' — Et je le payerai bien volontiers, mon camarade, à condition que vous me raconterez...

Rameau. — Pas de condition, s’il vous plaît, sinon je sors au plus vite, et je vais donner ma leçon de musique à ma petite élève ; mais celle-là, grâce à Dieu, ne compte pas parmi mes éducations.

Diderot. — J’entends, vous ne lui apprenez que la musique, et c’est ce qne vous savez do mieux. Rameau.

Rameau. — Si je la sais! Je ne l’ai pas apprise à l’école de mon oncle. En voilà un qui avait de singulières idées on musique.l M’a-t-il battu! A-t-il brisé des archets sur ma tète et sur mes mains, parce que je n’ai jamais pu comprendre comment le son fondamental et rjt^nèratenr contient la douzième octave de sa quinte , et la dixseptième majeure, double octave de la tierce majeure! comment, dans le mode mineur, le générateur se constitue'lierce mmeure d’un son qu’il adopte pour générateur, et auquel il donne pour quinte sa tierce majeure, qui ordonne de la succession. , de même que la sienne en a ordonné dans le nwde majeur.

— « Tu ne vois donc pas, me disait- il, ignorant « que tu es, que pour donner une* idée de l’infini, le « principe se place au centre de ses aliquotes et ali-

I,A FIN D’UN MONDE. Ifi:l

« qiiantes (a) qu’il fait également frémir, ot que, pour « prouver qu’il contient tout sans pouvoir être contenu, « il force ses aliquantes à se diviser en ses unissons, nous B privant cependant, par là, d’une variété qui se fait dé- « sirer naturellement de ce côlé comme de l’autre ; mais, « ce dont il ne peut nous gratifier en ce cas sans perdre « ses dtoits, il en cède le privilège aux trois premières « consonnances qu’il engendre, à savoir : son octave. Sa « 12' et sa ^7', en même temps que ces trois nombres « premiers, ~ (b), qui servent à les indiquer, et donfla « résonnance se borne au -J- pour nos oreilles! »,

B Et comme à ces beaux discours j’ouvrais des oi-eilles et des yeux I il me prenait par ma veste, et, me secouant à la déchirer, il me criait ; « Idiot, réponds-moi : que voyons- 8 nous d’abord dans l'identité des octaves qui donne une B proportion géométrk]ue. appelée • r/o«We f. 7 J.’Nous y « voyons le nombre premier 2 devenir le dénominateur B de la progression dont il est susceptible, en consé- ^ B quencc de la qualité de double ou sous-double que lui fl donne son principe, et qui lui fournit ensuite son double a dans son octave 4 : c’est donc pour lors 2. qui ordonne, B et nullement le principe; par là 2 reçoit l'avantage ipie il ce principe n’a pu se. procurer sans se dénaturer luia même, puisque ce 2... » Mais- plus il jwrlait, plus je m’embrouillais dans son Tôlrocontc : si, ut, ré, uri, et par conséquent mi, ré, ni, si.

Didkrot. — Assez, assez! Nous connaissons à l’Encyclopédie le fameux travail de M. Hameau, et sa lettre à M. Euler: .S’«r l’identité des oclai'es, et je comprends ‘fort bien que monsieur son neveu n’y ait jamais rien compris. '

Page 1