‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 48 sur 89 · I. A FIN D'UN MONDE · texte numérisé non relu

I. A FIN D'UN MONDE

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nient, quand le peuple athénien poussait un cri de terreur devant l’abîme entr’ouvert, quand l’épouvante des femmes allait jusqu’aux douleurs de l’enfantement. Fi des enfers de mon oncle et de^es champs Élysées ! Je connais un génie (il n’est pas loin) qui vous. en montrera, des paradis et des enfers.

Diderot. — J’ai cependant beaucoup aimé, dans ma jeunesse. Castor et Pollux , chanté par Gelin, Legros, M"' Arnould, M“' Duplant, avec M. Beauvalet pour grand prêtre, et M“' Rosalie en ombre heureuse.

■ Rameau. — Toujours parce que vous n'entendez rienà la musique, aux belles voix. Vous ôtes de ces bonnes gens qui admiraient M. Larrivée en Jupiter, parce qu’il se faisait entendre à quatre-vingts pieds dq distance. Il chante fort, donc il chante bien. J’imagine aussi que vous écrivez des billets doux Lani, l’ombre heureuse, à M‘*' Allard, la Spartiate, à M. Gardel, le gladiateur.

Diderot. — Mais le ballet des Indes galantes?

Rameau. — Une fadeur, un prétexte à décorations, habits, galons, des choses déshonorantes pour un musicien qui se respecte. Il y avait là-dedans M*'" Guimard et • M"' Vestris, représentant la Grâce et la Volupté, dans une décoration de Servandoni, l’architecte de Saint-Sulpice. On a vingt ans, et. pourvu que l’on voie, en quelque méchant ballet, sauter M*'" Basse et M'** Sarou, M'*' Démire et M**' Perrin, M'*' Dornet et M"" Martès, et la Bouscarelle, et la Godeau, et la Mimi, pt la Cornu, et la Besard, exécutant les pas de Chapotin, on crie au miracle, on admire, on proclame un chef-d’œuvre les Indes galantes, et sur tous les tons de la gamme on s’écrie : Honneur à

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Rameau, compositeur de la musique du cabinet du roi,et {wnsionnaire de Sa Majesté ; honneur à Jean-Philippe Rameau , grand joueur de clavecin et de flûte à l’oignon ; un grand révolutionnaire en musM|ue,.un créateur de l’opéra français, un collaborateur de Voltaire au Temple de la Gloire, un héros des petits appartements, l’auteur du Trailé de l’Harmonie et de la généralion luirmoniquel On n’écrira donc jamais un livre intitulé : le Carnaval du Parnasse? On y mettrait si bien Rameau pour sa musique , et Diderot pour son admiration 1 11 est vraiment heureux que j’aie été lâché dans Paris pour protester contre une renommée usurpée et dangereuse.

« Enfants, disais-je à mes élèves, apprenez de bonne heure que la grâce est incompatible avec la gène ; que les grâces sont fdles de l’aisance, comme elles sont les compagnes de la beauté, la beauté qui est la perfection même. 11 faut l’aimer, mais sagement, sans hâte; sinon, plus on se presse, et moins on avance. On perd un temps infini dans ce labyrintlie, on se décourage à la fin, et toute la consolation qu’on en tire, hélas!... c’est d’attribuer à la nature des vices que de mauvaises habitudes ont fait contracter... Voyez marcher cef enfant au sortir du berceau... Est-ce qu’il se hâte?... Il hésite, il n’ose encore; il sent qu’il tomberait. Mais insensiblement sa force augmente , ses mouvements se forment, son courage s’évertue; il arrive enfin à courir comme les autres enfants, sans trop savoir comment il fait pour courir. Voilà l’image et l’exemple de notre élève en musique ; il suffit d’être bien dirigé.

Diderot. — Vous êtes assez difficile à suivre, et, j’ai beau faire, je vois bien que vous haïssez le grand Rameau ;

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mais je ne comprends pas k quelle opinion vous appartenez, ou pour mieux dire k quel -coin. Le coin du roi?, le coin de U reine? Il faudrait pourtant s’expliquer.

Haueau. — Je n’ai pas d’opinion; je n’appartiens ni au coin du roi, ni au coin de la reine, et pendant que les uns s’anaebont les yeux, et que les autres se donnent des coups d’épée, moi je ne donnerais pas un cheveu de toutes ces questions. J’en ai assez de vos disputes! Hier encore, dans un salon où j'étais venu, pour faire chanter une dame qui ne chante pas, mais qui cause, est entré un petit abbé, grand connaisseur en musique ; et si vous saviez les énormités qu’ils ont dites! Au fait, vous avez le temps, j’ai le temps, Jeannelon me protège, et, s’il vous plaît, je vais vous jouer cette comédie k moi tout seul ...» Alors, selon sa coutume, il se mit k contrefaire k la fois la marquise et l’abbé, avec des petits tours de tête k mourir de rire :

La marquise. — « Bonjour, l’abbé< D’où venez-vous'?

L’abbé. — De l’Opéra, où j’ai pris une loge pour ce soir au nom de la comtesse.

La marquise. — Une femme d’ün goût douteux!'

L’abbé. — Ce n’est pas faùte d’oreilles; mais je la ménage. Elle aime k ckuser quand on chante, et puis elle ne s’y connaît pas du tout, ce qui me met k mon aise et ne me fatigue {las;

La marquise.— Ce n’est pas comme k l’opéra que l’on joue en ce moment.

L’abbé. — De grâce, madame, ne parlons pas du jeu. C’est trop joué, beaucoup trop joué, et vous en conviendriez si vous aviez été en Italie.

La marquise. — Et trop bien exprimé, peut-être?

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L’abbé: — Oui, trop d’e.\pression , trop de comédie et trop do comédiens, et c’est un grand obstacle à sentir toute la perfection de la musique.

La marquise. — Ah! je vous vois venir. Vous êtes de ceu.x qui font la guerre aux paroles dans un ojiéra.

L’abbé. — Pardieu, madame, les paroles opt tué la musique. Allez à la Comédie-Française, si vous vôulez des paroles, et n’allez pas à l’Opéra.

La marquise. — Mais comment saurons-nous ce que la musique a voulu dire?

L’abbé. — Écoutez l’orchestre !

La marquise. — Et la chanteuse?

L’abbé. — Pour la chanteuse, il me la faut immuable; un roc, un morceau de bois. Moins elle Joue, moins elle jiarle, et plus je l’écoute.

La marquise. — Comment! cotte Didoria abbandonnala, do .Métastase...

L’abbé. — Arrive une madame, pendant la ritournelle, avec un abbé qui lui donne la main ; quand elle est au bord du théâtre, elle fait la révérence à son peuple, elle salue en coulisse les différents spectateurs de sa connaissance, qui sont dans les loges, qui ont quitté leur jeu ot leur conversation pour l’entendre chanter.

La marquise. — Et comment sait-on dans quelle situation elle doit se trouver?

L’abbé. — Tout cela est dans la ritournelle exécutée par l’orchestre. Lorsque cette ritournelle est finie, alors la chanteuse déploie sa voix, sans faire le moindre geste ; et vous comprenez la facilité avec laquelle elle peut lui faire parcourir tous les tons-qu’elle doit rendre, puisque rien

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ne la gôno. Voilà donc comme on peut chanter admirablement là musique la plusqwrfaite ; mais il faut des oreilles pour l'entendre, et non pas des yeux. Plus un sens est exquis, moinsil supporte de distraction ; c’est pourquoi je soutiens que tous ceux qui ne se sont pas formé le goût en Italie ne comprendront jamais rien à l’exécution de la bonne musique. Jugez, d’après cela , comment à Paris on saura jamais l’entendre et la juger.

La marquise. — Je commence à comprendre cela.

L’abbé. — Tous ces prétendus amateurs, qui forment deux partis dont les uns admirent un musicien et les autres le blâment, qui se querellent sans cesse, ne savent seulement pas de quoi ils parlent.

La marquise. — Comment! lorsqu’ils sont en guerre.?...

L’abbé. — Ils ne se doutent pas de ce qui les divise, les malheureux!

La m\rqüise. — Mais pourquoi cela?

L’abbé. — Parce que leur éducation s’y oppose et qu’ils ne sont pas allés en Italie..-. »

Et Rameau, reprenant sa voix naturelle :

« Ils ont parlé comme cela pendant une heure ; ils ont dit, cette marquise et cet abbé, plus de sottises que le Mercure n’en imprime en six mois. Prenez donc parti dans ces disputes, mêlez-vous à ces dissonances, lisez les pamphlets de M. de Grimm, la lettre de Jean-Jacques, et la réponse do M. Cayatte, commissaire de la marine, ou les démonstrations de M. Roussier et de M. Morambert! Déclamations à propos de la déclamation! Quant à moi, je n’ai pas do temps à perdre à savoir si l’on peut mettre un chant bouffon dans un opéra sérieux, et réciproquement; si le chant

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simple est préférable au cliaiit composé; lequel des deux est le |)lus diiricile à saisir, ou le plus agréable; si le vrai musicien distinguo on effet cinq classes d’expression trèsdifférentes, et qui néanmoins doivent concourir au môme but : l’expression dramatique, l'expression poétique, l’expression musicale, colle do la symphonie et colle des exécutants. Questions d’oisifs, questions do sourds.

Diderot. — Mais l’expression musicale, à coup sûr vous ne la niez pas?

Rameau. — Je la. nie k la façon de vos faiseurs de dissertations et do vos faiseurs d’ofiéras. L’expression musicale! Je connais un musicien, l’auteur du Sorcier,, qui s’en est moqué et qui s’en moque. Il avait à faire chanter le diable dans une scène de conjuration. Comme il n’avait jamais été en enfer pour savoir précisément le goût de la musique de cæ pays-là, il ne vit rien do mieux que de lui faire entonner le grand récitatif français avec ses roulements, ses gonflements, ses chevrotements, ses longues cadences, et tout le tremblement des tremblements. Eh bien, cette cliarge, ils l’ont applaudie, et sérieusement, comme autrefois ils ont applaudi le sonnet d’Orontc; ils n’ont pas vu que le musicien se moquait de leurs oreilles; ils ont admiré cela comme ils ont admiré Sandomir, prince de Danemarck , tragédie lyrique on trois actes, musique de Philidor, paroles de M. Poinsinet, de l’Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon, et de celle des Arcades de Rome^ chantée par M*‘' Guimard et M. Gardel. C’est à mourir de rire ou d’ennui ; c’est à voiis faire relire la Génération harmonique, au chapitre de la dissonance. Enfin, ce serait k se briser la tète

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