‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 49 sur 89 · I.A PIN D’UN MONDE · texte numérisé non relu

I.A PIN D’UN MONDE

contre les murs de rO[«‘ra, sans un homme, un génie, un inventeur, un maître. Ali! pour celui-là, laissez-le paraître, et do son premier coup d’archet il dissipera ces nuages, il renverra ces fantômes ; il nous fera comprendre énfm l’accent, la vérité, l’harmonie. Il nous délivrera des dissertations d’Arnauld et do Suard, de Laharpe et do Marmontel. Laissez-lo faire, et le laissez venir.

a A peine aurons-nous entendu ce grand génie, on no parlera plus'des fameux d’aujourd’hui : Léo, Vinci, Scarlatti , Porpora , Jomelli , Galluppi , Raynaldo di Capua ,

Farinelli. — Ce fut à Vienne, en Autriche, il y a longtemps, quand je revenais de Berlin, que, pour la première fois, j’entendis comme un écho lointain des chefs-d’œuvre qui devaient passionner lo monde et qui tiendront bientôt, si j’en crois le génie et ses’ présages, tout Paris sous lin charme divin. Ces chefs-d’œuvre où la plus ravissante douceur se mêle au stridor le plus déchirant de l’ablme, où toutes les passions de l’àme ont un écho sublime, et tant de grâce, et tant d’invention que ne sauraient comprendre les esprits vulgaires, — une gloire en Allemagne, une fête en Italie, — ils viendront chez nous en grand • triomphe... • •

Diderot. — On n’a pas attendu si longtemps que vous dites; j’ai entendu, moi qui vous parle, Orphée, Alcesle et Roland en italien, et je n’ai pas éprouvé tous ces enchantements.

Rameau. — Qu’en savez-vous? Vous avez entendu des copies! vous avez entendu des voleurs d’idées) vous avez entendu, sur quelque misérable clavecin, chanté par quelque voix d’antichambre , les opéras-comiques des

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Gossec, des Philidor, des Mondonville et des Floquet, autant do plagiaires, mais de ces plagiaires qui gâtent et déshonorent les plus belles choses... Vous n’avez rien entendu. »

Je compris qu’il avait raison, qu’il parlait de ce qu’il savait beaucoup mieux que moi ; je gardai le silence , et je fis bien. Rameau se comptait, à bon droit, comme un des inventeurs du grand musicien de l’Allernagno. Il vous eût dit, au besoin, les plus rares fragments de son maître adoptif. De ces fragments épars. Rameau avait fait un recueil à son usage ; le reste, il l’avait entendu dans son voyage à Vienne, et, comme il avait une mémoire imperturbable, il le savait par cœur. Même il avait connu le chevalier Gluck, en sa qualité de premier violon; il avait vu de près cette grande figure, où se mêlait tant de confiance à tant de génie. Ainsi, sans le savoir. Rameau avait rapporté de son voyage, en sa tête féconde : OrpMe , Alceste , Iphigénie en Aulide , Iphigénie en Tauride , Armide, Ernelind'e , Didon ^ Roland , et par admiration pour le grand musicien do l’Allemagne, et par haine pour l’oncle Rameau, il avait proclamé ces miracles... mais il avait crié dans le désert. Gluck luimême avait en vain frappé aux portes de notre Opéra, sourd à ces chefs-d’œuvre, et tout ce qu’on avait pu faire en son honneur, on avait fait un ballet... d’Orphée ! Orphée, un rôle muet, mimé par Rellecourt; Eurydice, un rôle ?nuet , dansé par M*‘' Allard ! Rameau savait les plus beaux passages de \' Iphigénie et de \' Armide^ II en disait les plaintes, les transports, les douleurs beaucoup mieux que n’eussent fait le célèbre Cuvillier ou le

fameux Larrivée. Il en savait les lamentations, les tristesses, le rhythme enchanté, la grâce aussi. Il était l’orchestre, il était le chœur. Il fredonnait un certain duo entre Écho et Narcisse, qui me semblait .d’une grâce charmante. « Que c’est beau! disait-il. Que c’est charmant! Quand il nous viendra, ce père d’Armide, avec quelle joie et quel orgueil irai-je au-devant de ce grand homme! Or, comptez donc qu’il nous sera présenté par sa royale élève, la jeune archiduchesse d’Autriche! Aussitôt qu’elle sera la dauphine, elle fera ce grand présent à la France! Elle nous amènera la Musique...

Diderot. — Et l’honncHr! Elle nous rendra la reine. Rameau. — Nous lui devrons Orphée . . . Ombre sacrée. . . Un de vos musiciens français, je le parie, eût écrit ce morceau sublime en mode mineur... »

Là-dessus, Rameau, tout d’un coup, comme il trouvait qu’il tombait dans le sérieux, revenait à sa gouaille habituelle, et récitait une épitro qu’il avait commencée en l’honneur du chevalier Gluck :

Destructeur de la paix publique ,

Brigand! quel instinct diabolique Au sein de Paris t’attira?

Ennemi du rhythme gothique.

De la phrase périodique.

Qu’un grand poète célébra,

Rends-nous notre chant paciflque ,

Notre fredon soporifique.

Et tous nos flonflon larira...

Quoi donc ! le pouvoir tyrannique De ton déchirant opéra Renverse en un jour tout cela !

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Quoi! d’un tlu'atro U'thargique La torrible, scène tragique S'empare : ou y sanglotera !

Plus de hatelage italique!

Le trône, le sceptre lyrique,

Aux mains d’un tyran restera!

« .Vous riez, nie dit-il.. . Ne riez pas; ils insultent le chevalier Gluck sans le connaître! Ilsd'insultenL.. parce qu’ils en ont peur. Cet homme est un dieu; cet homme, avant peu, chez nous-mêmes, chez nous, sera le maître absolu des âmes et des cœurs! » Alors il se mit à me raconter ŸAlcesle, une des plu» belles tragédies du théâtre antique. Il racontait ces pleurs, ces gémissements, ces larmes, ce prince condamné, cette épouse au désespoir qui le rachète; Admète apprenant le dévouement d’Alceste, et ces chants lugubres, ces prêtres, ces démons, cette marche funèbre au milieu de la plainte et du deuil de tout un peuple. « Ahl... Qui me parle?.,. Que répondre?... Où fuir?.,. Où me cacher?... Je brûle!... j’ai froid!... Le cœur me manque!... Je le sens... dans mon sein... len...te...ment pal...piter... Quelle épouvante!!... Ah!... la force... me reste... à peine... pour... me plaindre... et... trembler!... » Il avait les yeux pleins de larmes et pleins de feu, il était profondément touché, et cachait son émotion comme une faiblesse. « Où donc allezvous? lui dis-je, et pourquoi me quitter si vite? — Hélas! reprit-il, vous savez, la profession! Je vais ce soir à un concert ; devinez de quoi ? Un concert de tambour de basque, exécuté par le fameux Vallière; un morceau de vielle en si, la, ré, par le célèbre .M. Bâton ; après quoi

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nous entendrons le sublime M. de Dittersdorf, autrement dit M. Dilters, qui nous exprimera, sur le hautbois, ce qu’il a éprouvé en lisant les Mélamorphoses d’Ovide. On entendra aussi le luth du grand Kohgut. Enfin, l’on verra rillustro Sireman, Vénitienne, jouant sur le violon les .imours d’Eucharis. Voilà ma soirée, ô Diderot:

Osez mettre le comble à votre rage impie.

Barbares!...»'

Et cette fois il partit pour tout de bon , en chantant dans l’escalier ce joli couplet do sa composition :

Qui veut de tout de tout aura.

Qu’il aille entendre l’opéra:

Chant d’église, chant de boutique,

Du bouffon et du pathétique,

Kt du romain et du français.

Et du baroque et du niais.

Et tout genre de symphonie,

Marche , fanfare et cætera.

Rien ne manque à ces drames-lti.

Et tout au bas de l’escalier. Rameau me dit : « Nous voilà loin de Daphnis et .\lcimadure , emprunté à l'Opéra de Frontignan 1 Nous voilà loin de Mondonville et de M“'Fel, des Fureprs de Saü} et des Israélites du mont Horeb ; surtout nous voilà loin de l’oncle Rameau. Laissez passer le chevalier Gluck, et;., fiat lux! »

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