I.A FIN D’UN MONDE
nu
manches, moi qui n’ai vu jusqu'ici.que le Diderot de tous les jours. Que c’est riche ici ! Présentez-moi, Je vous prie, à ce tableau de Vernet, que j’échangerais volontiers, malgré ses eaux de crème fouettée et son horizon rougeâtre, avec son navire et ses matelots, contre une simple esquisse de Chardin. »
11 fit ainsi toute sa revue à travers mon appartement.
11 était bon juge en peinture; U s’y connaissait pour avoir vu , de très-bonne heure, une quantité de beaux tableaux.
Il approuvait, il blâmait, il admirait sans mot dire. Or, voici qu’il découvre en un coin de la chambre un passepartout dans lequel étaient enfermées au hasard plusieurs images à l’estompe, au crayon, et son regard s’arrêta sur un papier que j’avais ramassé, il y avait longtemps, dans l’atelier de Yanloo. On voyait sur ce papier trois têtes do femmes dessinées de souvenir. La première était une femme de’ trente ans, d’une physionomie hautaine et distinguée. EHe avait de longs cheveux noirs, le regard impérieux, et le commandement à la lèvre. La seconde était plus jeune; évidemment celle-là était la sœur do celle-ci.
Elle était brune, elle était maigre, de la maigreur d’une jeunesse ardente : on voyait voltiger sur sa lèvre une ironie •
insolente, et l’une et l’autre elles étaient, ces deux sœurs, sans être belles, de cos beautés étranges qui vous poursuivent. Greuze en eût fait le crayon... je l’aurais défié d’en faire le pastel. A côté de la seconde sœur, on en voyait une autre, et celle-là, bien qu’elle eût un air de famille avec les doux premières, en pouvait dire qu’elle était jolie, et plus encore, intelligente. Au reste, elles étaient toutes les trois dans l’ombre, et plus semblables à des rêves qu’à
LA FIN D’UN MONDE
des réalités; elles tenaient du fantôme, et l’artiste luiinôme avait eu soin de les envelopper d’un nuage. Il fallait donc une grande attention pour reconnaître en ce crayon fugitif les pitiés, les volontés, les tortures, les grâces, les résignations, les jalousies, les agonies que ces trois femmes avaient subies. Quel drame en si peu d’années! Quelle fortune U.. Au sommet de la roue... et dans l’abîme I A voir comment Rameau regardait ces vaines images, je compris tout de suite qu’il savait une histoire, et qu’il allait me la dire à sa façon, en prenant le plus long chemin, le chemin des écoliers, comme un fou qu’il était.
11 passa la main sur son visage, et, se retournant vers moi, en me désignant d’un doigt ces trois images ; « Il faut convenir, me dit-il , qu’il y a des pères ' bien heureux 1 J’ai connu le père de ces trois femmes; il venait assidûment chez mon ancien maître, le duc do *•*; il m’avait vu le pleurer quand il fut mort, et sitôt que j’eus quitté la maison, indignement chassé par ma maîtresse, et ne sachant plus que faire et que devenir, ce gentilhomme eut pitié de mon abandon, et me prit chez lui. 11 habitait, misérablement, un vaste et superbe hôtel, la maison de ses ancêtres, mais dégradée et croulante. 11 l’avait vendue en détail à tous les juifs do son quartier : aujourd’hui les tentures, le lendemain les boiseries délicates, huit jours après les cheminées et les parquets. Il avait arraché de ce logis splendide, pour les livrer au brocanteur, les portraits de ses ancêtres; H s’était défait de tous les meubles, et, si la maison n’était pas depuis longtemps vendue à quelque revendeur, c’est qu’elle était un apanage. En ce lieu de la ruine et delà désolation
une race illustre avait passé, une suite énergique et vaillante de grands capitaines et de femmes sérieuses; mais les siècles s’étaient dégradés, l’antique maison avait fait comme les siècles, et le dernier héritier de ce grand nom, Louis troisième de Nesle...
Diderot. — Ah! j’y suis : les trois têtes que je possède représentent les trois favorites 1 Mais quelle diable d’idée avez-vous. Rameau, de parler souvent comme une oraison funèbre 'de Bossuet? Je l’ai connu, tout comme je vous connais, ce marquis de Nesle; il était, après vous, ce qu’il y a de plus effronté; il était à pot et à rôt avec les comédiens les plus vulgaires; il était l’amant de cœur des plus vilaines comédiennes et des plus basses courtisanes; on le tutoyait dans les coulisses, et cependant on l’écoutait, car il avait connu les anciennes du théâtre; il'avalt fréquenté la Désmares, une nièce de la Champmeslé; il avait été Je bienvenu chez M'*® Florence, une chanteuse ; il nous disait comment se comportaient les jeunes gens, à la mort du roi Louis le Grand. Laissons donc les grandes phrases à propos du marquis de Nesle , et parlons tout simplement.
Rameau. — Si vous l’avez connu, ce n’est qu’en passant; si vous lui avez parlé, c’est par hasard. 11 était trop bon gentilhomme pour s’attarder à un philosophe, et s’il tutoyait les comédiens, s’il était tutoyé par les comédiennes, c’est que cela ne tirait pas à conséquence avec un homme de sa sorte. Je l’ai bien connu, moi qui vous parle, il n’avait pas de secrets pour moi; j’étais son hôte, et j’allais à sa suite, an matin dans les belles ruelles, et le soir dans les tripots. Il jouait comme un gentilhomme ; il te-