I.A FIN D'L’N MONDE
nait la carte en beau joueur; il portait son éjiée en homme d’honneur. S’il était accessible à tous^ il fallait être habile et prudent quand on se familiarisait avec lui, sinon gare à vous, il vous tuait d’un mot ou d’un coup d’épée!
« Il était si pauvre, et sa femme était si participante à son désordre... ils avaient si complètement dévoré trois cent mille livres de rente, qu’il y avait des jours où, pour dîner, nous ne savions comment faire. Alors pous mangions dans une vaisselle de terre, avec des fourchettes d’étain, les compositions culinaires de la marquise... Et jamais de plainte; il espérait en tout le monde; il croyait en lui ; il disait que sa race ne pouvait pas mourir de faim, comme une race de poëtes. Un jour d’hiver j'étais resU> seul à l’hôtel, au coin d’une cheminée absente, et grelottant dans une vaste salle exposée à tous les vents; j’entendis frapper à coups redoublés à notre porte, où brillait encore la devise des Mailly : Hoyne qui voudra ! On frappait en maître, et c’était lui qui revenait en toute liàte, suivi de l’architecte et des magons, suivi des valets, des tapissiers, des cuisiniers, des page.s, dos coureurs, des palefreniers, et de toute une valetaille qu’il avait ramassée en son chemin. Il était toujours le mémo homme, insolent et superbe, et le verbe haut. En même temps, il commande, en vrai mignon de la fortune, que sa maison soit du haut en bas rétablie; il faut sur-lechamp réparer les toitures, redorer les chambres, charger de nouveau les murailles des tapisseries de Beauvais et des cuirs de (’ordoue. 11 veut des glaces, des tableaux,des porcelaines, des cabinets de la Chine, et des meubles de Boule, à faire envie à M. Randon de Boi.sset.
Di,
LA PIN U'UN MONDE. 18:j
Hier encore il avait un grabat pour sa couche, aujourd’hui il commande une douzaine de lits magnifiques. Du vin plein les caves, des bûchers pleins de bois, dix chevaux à l’écurie, un suisse et sa hallebarde à la porte! Grand feu partout... cuisines brûlantes, et de grandes tables chargées de vaisselle -d’argent, où seront conviés tour à tour les belles dames * les grands esprits et les grands seigneurs! Ah! si vous aviez vu ce délire et cette inspiration ! Je crus d’abord qu’il était fou, mais d’un seul mot il m’expliqua tout cet orgueil. « Mon ami, me dit-il, vive le roi I Ma fille aînée , M"“' de Maillj% s’était dît qu’elle serait la maîtresse royale... elle est reine à son tour, et tu vois devant toi le beau-père dù roi de France et de Navarre... Hein! que dis-tu de cela? »
Diderot. — Il disait vraiment cela? Il le disait sérieusement et sans honte? un ^gentilhomme des croi.sades, un seigneur dont les ancêtres se battaient avec le roi saint Louis! ' •
Rameau. — 11 le disait avec enthousiasme, et je vis bien qu’il disait juste. Fn effet, à la même héure, on vit accourir dans cette maison dévastée, et qui déjà se relevait par enchantement, ce qu’il y avait de plus distingué dans la ville, ce qu’il y avait de plus rare à Versailles; liommes femmes, enfanLs,> vieillards... les demoiselles à marier, félicitaient le marquis de Nesie do ce glorieux changement dans sa fortune. On le contemplait comme on contemplerait un miracle; et lui, vêtu des habits les plussilperbes, et tels qu’il en avait jadis, quand il fit l’étonnement du czar Pierre le Grand, qui no comprenait pas qu’un homme eût tant d’habits à lui seul, îl se pavanait dans sa