‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 57 sur 89 · I.\ FIN D’UN MONDF · texte numérisé non relu

I.\ FIN D’UN MONDF

Il» jours, tu perdras à la fois la mémoire du passé, l’inquiétude et le chagrin du temps présent, le désir de l’avenir. Le sentiment de ton bonheur ne s’affaiblira qu’avec celui de ton existence, et tu passeras, par un mouvement imperceptible, de la veille au sommeil, de ton dernier sommeil dans l’abîme! O fantôme! ô néant! dernier écho de celle maison de Bourbon réduite à rien par les filles perdues et par les eunuques de ce palais déshonoré!

Rameau. — Vous voulez rire. . . avec cette prosopopée à la Fabricius ! Vous vous moquez de moi avec les vertus de la marquise! et comment voulez-vous que je la reconnaisse à ce discours, mon philosophe? Eh bien! moi j’ai connu M"'* de Pompadour, je lui ai même appartenu : j’étais son premier violon dans l’orchestre des petits apjiartements ; j’assistais aux répétitions des opéras et dès ballets: \' ÉrUjone , de La Bruère; Vlsmène , de Rebel;, Vliglce, de La Garde, et le ballet de l’Opêralenr chinois. Dans cet orchestre à la Pompadour étaient assis, cherchant souvent mon regard ou mon bâton de mesure, un basson appelé le prince de Dombes, une viole qui répondait au nom du marquis de Sourche, et, pour violons, moi et M. le chevalier de Courtomer. Ce chevalier jouait trèsbien du violon, seulement il jouait faux. Quant aux comédiennes, nous en avions qui, pour l’intelligence et l’entrain joyeux, n’avaient pas de rivales dans toute la comédie, et vos Célimènos sont de véritables servantes , comparées aux camarades de M'"* de Pompadour. C’était M™' de Sassenage, une dauphine du Dauphiné; M"’*' de Pons, une Elmiro aux cheveux blonds; M"”' de Brancas, une Isabelle de vingt ans; M"* de Livry, une Agnès, mais

une Agnès de Versailles. LesÉrastes et les Valères, tournés de façon à contenter une glace amoureuse, avaient nom : Je marquis dé Voyer, le marquis de Croissy; le duc de La Vallière était un bailli ; le duc de Duras était le Biaise d’une Babet, duchesse de Nivernois. Sur l’afficlie ornée à plaisir des araJiesques galantes, on lisait vulgairement; Courtanvaux, Luxembourg, d’Ayen, Villeroy ; le duc de Beuvron, premier danseur. Des fillettes de huit à dix ans, qui tenaient à toutes les pairies, étaient les figurantes ; les dames étaient habillées par la Dangeville et la Gaussin.

« Certes, nous étions loin ù' Alhalie et d'Esther, du Saint-Cyr de M"'* de Maintenon, du roi Louis XIV faisant l’office de contrôleur... En revanche, il n’y avait rien déplus splendide: le Magasin, au grand complet; les accessoires et défroques des reines composaient un musée, où l’or et l’argent, les perles, les diamants do la couronne, et les épées et Tes manchettes, étaient dignes d'un empereur romain. Quant aux spectateurs, nous avions... non pas toute la cour, mais ce qu’il y avait de plus trié, de plus axquis : Coigny, Gontaut, Guerchy, l’abbé de Bernis... Babel la Bouquelière. ün grand seigneur offrit mille louis à M'"' du Hausset, la première dame, pour obtenir le rôle do Vejrempt dans Tartufe, et Dieu sait qu’il ne perdit pas son argent. ■

« Telle était la comiiosition de cette royale compagnie; on n’a jamais vu sa pareille, on ne la verra jamais. Parmi tous ces comédiens et toutes cos comédiennes, c’était un zèle incroyable à qui saurait le mieux son rôle : et pas de migraine, et pas de jalousie; iis ne songeaient, les uns et les autres, qu’à plaire au maître, et surtout à la maî-

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trosse. Ail! la vraie comédienne , notre marquise! Elle était, toute seule, en chef, et sans partage. Elle attirait à soi toute l’admiration, tous les sourires; elle était le rire et le bon mot; elle était la chanson... le poëme; elle était le ballet; elle chantait, elle dansait, elle mimait son rôle! Elle montrait sa gorge absolument nue, et dans quelque rôle quo ce fiH. Elle jouait l’Agnès de V École des fenwies avec les perles de M“' de Fontanges; elle avait des costumes de paysanne en taffetas bleu bordé de turquoises, qui laissaient voir la Jambe un peu plus haut qu’à la cheville, et des jupes à festons d’argent, un corsage à broderie de topazes, l’escarboucle au soulier, le plume au chapeau de paille, et la palme au manteau de pourpre!... Et tant de diamants, tant do fleurs, tant de métamorphoses! On no marchait pas avec elle, on la suivait. Elle avait des éclairs, elle avait des rayons. Elle disait : Xom! comme le roi.

« Son heiduque était un seigneur d’ancienne Tace. Infortuné gentilhomme , il portait sur son bras le manteau de la marquise, et l’attendait dans l’antichambre! A table, un chevalier de Saint- Louis la servait, l’épée au côté, la croix sur la poitrine, et la serviette sous le bras ! Elle avait pour son service ordinaire cinquante personnes de sa livrée et trois dames d’honneur, deux médécins par quartier, six femmes do chambre, et, pour .son premier cocher, un gentilhomme!

« Ah ! la bourgeoise était une dame entre toutes les dames. Elle usurpait les armoiries des duchesses, et chaque jour, pour se distraire, elle achetait à sa fantaisie une terre, une maison, un domaine, un château, et ce fameux hôtel d’Évreux, dans les Champs-Élysées, sur

lequel on écrivit, '4a nuit, en bon latin : PalaÎR 'de la reine dex courtisanes ! Vms, quel instinct elle avait à décorer ses maisons sans nombre, à force de peintres, de sculpteurs ,- de jardiniers, de fleuristes, d’élangs,de canaux , de ruisseaux ! Rien que du marbre et du porphyre, et des -châteaux suspendus dans les airs. Elle a créé, d’un coup de son éventail, Bellevue, et les plus grands artistes ; Vanloo, Oudry, Boucher, Vernetl Du haut en bas de ces salons ,' de ces escaliers , de ces galeriesj do ces bosquets, de-ces cabinets mystérieux, ces grands artistes couvraient les muraillés de leurs chefsd’œuvre... On n’a rien vu de pareil sous les héritiers d’Auguste, et Poppée et Néron étaient dépassés par cette fée éblouissante, qui touchait à la fin du monde.

« Ah ! pour payer un de ces Élysées, que d’argent dépensé, que de sueurs, que d’enfants sans berceau, de vieillards sans litière, quels profonds gémissemeptS! sans compter ces lâchetés sans mesure , cette prosternation jusqu’à terre 1 II n’y avait pas un cordon bleu qui ne se précipitât pour ramasser le mouchoir de la favorite! Heureusement qu’elle avait un père, une sœur, un mari, une enfant, et c’était là votre vengeance, ô nation!

« En ma qualité de coquin, j’étais do la familiarité de ce vénérable père Poisson. Il était un second marquis de Ncsle, avec plus do modestie. Il savait que sa fille et lui, et toute sa bande , étaient l’objet d’une risée immense, et c’est pourquoi il était le premier à se moquer de leur grandeur passagère. 11 riait do sa fille ; il riait de son royal gendre ; il fournissait des bons mots à M.d’Argenson,pour son petit recueil vipérin. 11 avait fini , à la prière de sa

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fille, par chercher, pour h; roi, la graine du Parc-aux-Cerfs I C’était vraiment un bon homme... et un grand inconvénient sur le chemin de la marquise. Il y avait aussi... le mari, M. d’Étioles, un autre chandelier du roi ; celui-là, moins brutal que le père Poisson, était plus impérieux : il faisait dire à la dame une foule de commandements, et la dame obéissait. C’était (pardon, Diderot!) un philosophe. Il n’avait qu’une crainte ici-bas : d’ètre un jour forcé (le reprendre sa femme. Il ne se montrait pas, et ne se cachait guère ; il partageait sa puissance avec toutes les femmes de bonne" volonté : toujours l’histoire de la Aille et du tambour! 11 jouait gros jeu, mais il gagnait. Tout venait à point à cet homme excellent, et M. deVintimille, en le voyant frais, calme et reposé, se demandait pourquoi celte injustice, et pourquoi lui, Vinti mille, il n’avait pas épousé, comme c’était son droit antérieur, la seconde et la troisième maîtresse du roi . . . Pauvre marquis ! pauvre marquis !

Didkrot. — Cette fois. Rameau , vous partez comme un livre, et vous me racontez là des histoires que nous savons tous. Mais enfin, où voulez-vous en venir?

Rameau. — Prenez patience, mon philosophe ; une fois que je suis lancé, il ne faut pas m’interrompre. J’en veux venir à ceci : que dans toutes ces corruptions, dâns toutes ces intrigues, dans ce peuple de Aatteurs, dans cette cour prosternée aux pieds de la bourgeoise, et quand on lui parle à genoux, la reine étant dédaignée, ou reléguée en un coin de son palais, moi Rameau, le protégé de personne, introduit à Versailles, en ma qualité de joueur de violon, et parce que je sais la musique un peu mieux que

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les seigneurs de l’orchestre et les chanteuses dos petits cabinets,... fai donné un exempte inouï de courage et de vérité.

Diderot. — Que no le disiez-vous tout de suite? Allons! racontez-moi cotte illustre action, que jç la loue, et que vous soyez récompensé... par mes étonnements!

Rameau. — Ce fut le jour où M"’' la marquise essaya de représenter le Devin du village , en présence do Jean- Jacques Rousseau, le poëto et te musicien, invité tout exprès pour qu’il assistât, comme un témoin, à cette fêle. Je sais bien ce que vous allez dire, et que le nom de Rousseau sonne assez mal en ce moment à vos oreilles effarouchées; mais vous et les vôtres, en vain vous vous débattez contre ce grand homme; il vous écrase de sa renommée et de sa vertu. Cet homme est l’éloquence en personne; il parle, on écoute; il affirme, et l’on croit. 11 dénonce en brave homme, hautement, et, dénoncé par lui , enveloppé dans cette robe ardente qui vous brûle jusqu’aux moelles, vous arracherez plutôt les lambeaux de votre chair, que le mépris de votre renommée. Allez! allez, Diderot! Jean-Jacques en sait plus long que \otre injustice. Il est le vrai censeur de ce siècle, et sa haine, ses colères, ses vengeances, son goût pour la solitude, et son amour pour la pauvreté, tout cela tient à sa gloire, à sa toute-puissance. Il n’y a rien à redire, il n’y a rien à reprendre en ce maître orateur. S’il veut sourire, il est charmant; s’il veut chanter, soudain, dans tes âmes les plus corrompues, sa dotice chanson apporte une espérance, un repos, une consolation. ■

Diderot. — Je vous vois venir. Rameau : vous arrivez

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