‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 69 sur 89 · lii I.A PIN D’UN MONDE · texte numérisé non relu

lii I.A PIN D’UN MONDE

un haillon ; lolle femme enceinte et près de sa délivrance attestait par son geste et par son désespoir ce ciel chargé de nuages! Il y avait des fiévreux, des épileptiques, des mutilés, des artisans frappés dans le travail de la journée, et des vieillards chancelants sous une étreinte mortelle... enfin moi, que mes porteurs avaient déposé à la hâte sur le parvis; la Comédie, en ce moment, réclamait son brancard, Tancrède allait se battre :

Il aura donc pour moi combattu par pitié !

« Cependant, je m’étais résolu à mourir. J’aurais eu honte, à mon âge, et fort comme je suis, de pousser une seule plainte, et véritablement je serais mort sur ces marches insensibles, sans l’assistance d’une sœur grise qui gravissait d’un pas généreux cette voie douloureuse. Elle aperçut, sous mon bras contracté par le mal, mon violon et mon archet, mon seul bien que je défendais par instinct... Elle les prit de sa main charitable ; elle appela un infirmier qui l’aida à me relever, et l’un et l’autre ils eurent assez d’autorité pour m’ouvrir cette porte impitoyable. Ainsi je fus placé, moi quatrième, au milieu d'un lit (à la plus horrible place! ) où je remplaçais un malheureux qui venait de rendre l’âme. Hélas! sa p!ace était tiède encore, et je respirais son dernier souffle !

« Imaginez-vous, Diderot, dans une salle étroite, une quadruple rangée de grabats suintant la fièvre autour d’un pilier; chaque lit surmonté d’un étage, où malades et vagabonds grimpent chaque soir, et s’étendent pour dormir. Quel mélange hideux de mourants et de morts! Ce ne sont plus des hommes qui sont couchés dans ces linceuls, ce

LA FIN D’UN MONDE

sont dos cadavres, et je défierais Hippocrate en personne de se reconnaître en ce chaos de fièvres, de vermines et de pustules. Celui-ci demande à grands cris un peu de chaleur pour ses membres roidis par le froid ; cet autre en pleine fièvre, et sur la même couche, implore (en vain) un rafraîchissement d’un instant. Partout le frisson, partout l’épouvante. On entend à droite , à gauche , en tout lieu, les cris des fous, les hurlements du patient sous la scie , et les dernières plaintes de l’agonisant qui rêve à sa femme absente, à ses enfants en deuil. Dormez- vous, par hasard. . . soudain vous êtes réveillé par ces hommes là-haut, sur vos têtes, qui pleurent ou qui chantent. Les dalles suintent le sang, les couvertures exhalent une odeur d’immondices. Une infecte vapeur s’ajoute à l’humidité des pailles pourries. Il n’y a plus d’air respirable, il n’y a plus d’espérance, il n’y a plus de pitié, de charité; plus rien que le vice et la misère cl la mort. . . C’est affreux I c’est affreux ! »

H se recueillit un instant, les yeux cachés dans sa main droite, comme s’il eût été poursuivi par ces funestes visions. Puis il reprit ;

« Je m’étonne, en vérité, que je n’y sois pas mort ! »

Et comme il vit que je ne trouvais rien à répondre :

« Ah ! dit-il, ne cherchez pas d’excuses à tout ceci, Diderot. Une nation si riche! un peuple arrivé à ce comble de grandeur! une si nombreuse réunion de chrétiens, de philosophes, d’économistes, de philanthropes, souffrir qu’au milieu de Paris s’ouvre incessamment un pareil abîme; à côté de ces palais, un pareil hôpital! L’Hôtel-Dieu et ses plates-bandes sans gazon et sans fleurs, tristes voisines des

LA FIN D’UN MONDE

jardins de Marly! Justement, je songeais à Marly, moi quatrième en mon lit funèbre; je revenais par la pensée à ces berceaux de verdure, à ce fond verdoyant d’une forêt à demi taillée, et de façon que chaque arbre, au-dessus de l’arbre voisin, montre, en se balançant, sa tète altière. Je marchais lentement par ces allées sombres et perdues, jusqu’à ces grands réservoirs dont les bords sont ornés du Laocoon do bronze, et j’arrivais ainsi aux douze pavillons qui représentent les douze signes du zodiaque ; autant do merveilles! Comme ils seraient mieux placés dans les murs do Illôtel-Dieu, ces douze pavillons, habités huit jours chaque année, par un roi qui s’ennuie, entouré de courtisanes et de courtisans avides.

« Cependant, je résistai à ces tortures; sur quatre que nous étions dans ce lit de douleur, trois sont morts. Le premier de ces morts était un vieux janséniste : une victime dç la bulle, un de ces hommes persécutés pour une opinion religieuse! Il mourut plein de force et de courage en disant ; Je crois en Dieu! et la mort eut grand’ peine à laisser son empreinte sur cette noble figure. Le second était un chansonnier, le chansonnier de nos beaux jours, grand ami des folles joies et des airs à boire. Il avait passé sa vie à célébrer le vin et l'amour, les robes ouvertes et les jupes brodées. Mars et Vénus, la bataille et l’occasion. Ce même homme... un faiseur de chansons! quand le roi fut si malade à Metz, avait trouvé dans un couplet le plus grand surnom qu’un peuple ait jamais décerné à son roi : le Bien-Aimé! ! Louis le Bien-Aimé! Et le roi laissait ce malheureux, son bienfaiteur, mourir sur un grabat d’hôpital !

LA FIN D’UN MONDE

« Le troisième... ah! le troisième! il portait, sur ses traits flétris avant l’heure, tous les caractères de la vengeance ! Il était semblable au châtiment, qui va d’un pied boiteux, mais enfin qui arrive. O voix puissantes et terribles! malédictions qui braveraient les siècles et que rien n'efface I On les jetterait dans les flammes ; elles en sortent plus violentes ! dans l’Océan : l’Océan les rejette au rivage, et le rivage à l’écho 1 Ce troisième à l’agonie était un poète; il avait remplacé, dans ce lit de misère, un peintre ingénieux, fécond, charmant ; la couleur et la grâce obéissaient à ce brave homme; il fixait sur la toile, en se jouant, les doux aspects de la simple campagne. Une paysanne aux grands traits, il la saisissait au passage: un enfant qui joue, un mouton qui bêle, un coq sur son fumier, et voilà sa toile achevée. 11 vint ici chancelant sous sa dernière ivresse... au bout d’une semaine, il était mort.

« Pauvre Lantara! si gai ! si bon ! si naïf! Il donnait pour rien des chefs-d’œuvre ! Il échangeait volontiers un troupeau de moutons contre un sarrau de laine, une innocente bergère en'corset blanc contre une gueuse; il a donné plus d’un vignoble en pleines vendanges, pour un quartaut de vin de Jurançon! Celui-là aussi composait son paradis à la façon de votre ami Duclos : du pain, du vin, du fromage, et la première venue. Il est mort dans ce lit de misère, et pas une de ces premières venues n’est venue à son chevet. Les tristes paradis que nous avons làr, peintres, poètes et philosophes! Lantara, mon camarade, avait écrit au crayon, sur le bois de notre lit : « nie jacet Lantara, vermis immimdus, ci-glt Lantara ,

LA FIN D’UN MONDE

ver immonde. » Il avait orné ces paroles funèbres d’un joli tombeau qui s’élève entre deux cyprès. Et le peintre avait été remplacé par le poëte I Ils y viennent tous, ils y viendront tous! A chacun son brin do paille I On l’apporta , ce furieux poëte , enfant de Tisiphone , frémissant de rage, indigné contre les turpitudes et les hontes de son temps. Il était encore un jeune homme, il n’avait pas trente ansi il était plein de génie et de colère I un héros ! un enfant ! un vengeur de toutes ces lâchetés, de toutes ces vénalités!... Ceux qui le déposèrent en ces ténèbres reculèrent d’épouvante en voyant ce regard plein d’un feu sombre, et semblable à la torche qui mit le feu à Sodome. Il était terrible à voir, funeste à entendre; à toute heure il murmurait des plaintes inachevées, et de ces plaintes, j’en ai retenu de cruelles. On eût dit, à l’entendre parler des jeunes gens, qu’il avait connu mon fils !

Suis les pas de nos grands : énervés de mollesse,

Ils se traînent à peine, en leur vieille jeunesse,

Courbés avant le temps, consumés de langueur.

Enfants efféminés de pères sans vigueur;

Et cependant , nourris des leçons de nos sages ,

Vous les voyez encore, amoureux et volages,

Chercher, la bourse en main, de beautés en beautés,

La mort qui les attend au sein des voluptés;

De leurs biens, prodigués pour d’infàmes caprices, Enrichir nos Lais dont ils gagnent les vices ,

Tandis que l’honnête homme, â leur porte oublié.

N’en peut môme obtenir une avare pitié :

Destinés en naissant aux combats, aux alarmes,

Formés dans un sérail au dur métier des armes.

Qu’ils promettent d’exploits, tous ces héros futurs !

« Des jeunes gens, le poëte, en ses malédictions, allait

Digi'i. d by GoOglc ^

LA FII4 D’UN MONDE

aux vieillards; du grand seigneur qui se ruine, il allait au duc et pair qui fait le commerce et l’usure. Il s’attaquait, superbe et content de la mort qui s’approche, aux dames du plus haut rang; à coup sûr, il avait entrevu ma première maîtresse :

Chloris n’est que parée, et Chloris se croit belle ;

En vêtements légers l’or s’est changé pour elle ;

Son front luit, étoilé de mille diamants;

Et mille autres encore, effrontés ornements,

Serpentent sur son sein , pendent à ses oreilles ;

Les arts, pour l’embellir, ont uni leurs merveilles Vingt familles enfin couleraient d’heureux jours ,

Riches des seuls trésors perdus pour ses atours Malgré ce luxe affreux et sa fierté sévère ,

Chloris, on le prétend, se montre populaire;

Oui : déposant l’orgueil de ses douze quartiers,

Madame, en ses amours, déroge volontiers.

« Que dites- vous de cela, Diderot? N’est-ce pas vraiment de la poésie? avez-vous rien entendu qui soit plus éloquent et d’une vérité plus frappante? Il trouvait, mon poëte agonisant, ces terribles choses dans ses accès de folie, et, des lits voisins, les hommes qui allaient mourir, prêtant l’oreille à ces vengeances, en étaient à demi consolés :

Parlerai-jo d’iris 7 chacun la prône et l’aime!

C’est un cœur, mais un cœur ! c’est l’humanité môme :

Si d’un pied étourdi quelque Jeune éventé Frappe, en courant, son chien qui jappe épouvanté,

La voilà qui se meurt de tendresse et d’alarmes.

Un papillon souffrant lui fait verser des larmes,

Il est vrai : mais aussi , qu’à la mort condamné Lally soit, en spectacle, à l’échafaud traîné Elle ira, la première, à cette horrible fête.

Acheter le plaisir de voir tomber sa tête.

it

LA FIN D’UN MONDE

« Celte immense agonie a duré quinze jours; quinze jours durant, je l’ai senti palpiter. Pas une larme dans ses yeux, pas un regret sur ses lèvres et pas un remords dans «on cœur. Il n’y avait que rage et désespoir, et voici les derniers vers qu’il a prononcés, disons mieux, voici sa dernière imprécation :

Ah! pourquoi suis-je ué dans ces jours malheureux!

J'ai vu nos légions, parjures à la gloire,

Se laisser, sans combattre, arracher la victoire...

J’ai vu le laboureur, accablé de subsides.

Sacrifiant sa vie à des maîtres avides.

Consumé par la faim, mourir sur la moisson...

J’ai vu de nos tyrans la débauche effrénée Dévorer dans un jour les trésors d’une année;

Et tandis qu’auprés d’eux leurs lâches complaisants,

De la bassesse active épuisant l’industrie.

Ranimaient la langueur de leur âme flétrie;

Tandis qu’à leurs festins brûlant un vil encens.

Ils leur versaient dans l’or le sang de la patrie.

J’ai vu de vieux guerriers, à vivre condamnés.

Traîner dans le besoin des Jours infortunés;

Je les ai vus, fuyant une plainte frivole ,

Ne confier leurs maux qu’aux murs du Capitole,

Baiser en soupirant l’urne de nos héros ,

Et chercher Rome encore autour de leurs tombeaux.

Didf-rot. — Je l’ai connu, ce malheureux Gilbert; il obéissait à trop de haine. Il en est mort! Pas un ami n’a pleuré ce terrible jeune homme. Il faut, si l’on veut être pleuré, aimer quelqu’un ou quelque chose ici-lias. Je vois cependant. Rameau, que vous n’avez pas été un abandonné, et que dans ce De profundi.t de l’hôpital vous étiez en bonne compagnie, apri's tout.

Page 1