I.A FIN D’UN MONDE
Rameau. — J’avais mes rôves et mes rêveries; je disais avec le chrétien : « Je crois en Dieu I » je chantais avec le chansonnier sa dernière chanson ;
Dans mes adieux je ne dis rien A toutes les femmes de bien ;
Cc~ n’est point oubli , point rancune,
Ni que j’en fasse peu de cas;
Sur elles mon seul embarras ,
C’est que je n’en connais aucune.
« J’avais les yeux fixés sur le tombeau du bon Lantara, et je répétais tout bas sa douce chanson :
Myrtes fleuris , naissant feuillage ,
Où Flore et les Amours ont fixé les zéphyrs;
Berceaux charmants, que votre ombrage Me promet encor de plaisirs !
Et puis je songeais aux gens heureux, aux riches, aux menteurs, aux contrefacteurs de bonne renommée, aux violateurs do toute espèce de serment, aux improvisateurs de toute sorte de cantiques. Ceux-là, du moins, ne connaîtront jamais l’hôpital et ses misères; ceux-là coupent leur vin à six livres la bouteille, avec l’eau royale do Villod’Avray à deux sous la pinte. Ils s’en vont chez Ismène, à sa toilette, où ils font de la tapisserie, et chez Araminthe , où ils brodent au tambour. Autour de ces bonheurs sans mélange, on ne voit que des sourires, on n’entend que des gaietés. L’un d’eux est-il malade, aussitôt accourent à la consultation de cette santé si précieuse des médecins comme on n’en voit guère à nos lits d’hôpital :
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les célèbres docleurs Poissonnier, Geoffroy, Lorry, Macquer, Des|>orrières, de Home, Michel et Vicq d’Azyr. Et comme on leur parle, et comme on leur tâte le pouls I Dans mon rêve éveillé, j’allais chez Ismène, où je rencontrais le fameux docteur Tronchin; Tronchin, le médecin des plus jolies , des plus galantes : Tronchinlant-niieux! Il est le seul qui donne à ses malades les ordonfiances les plus suaves : se lever de bonne heure et tronchiner dans son jardin la canne à la main ; bien vivre , agréablement , doucement , sans hâte et sans souci.
« C’est Tronchin dont la main est si blanche et si belle, au souffle agréable, et poudré à l’iris. Du fond de mon lit, n» S713, il me semblait que j’entendais la consultation de Tronchin à M'"' Ismène : a Ismène. Ah! docteur, mes pauvres yeux sont terriblement battus ! — Tronchin.\olre langue est bonne et votre pouls n’est pas mauvais. — Cependant je suis bien souffrante, allez. — J’en conviens; mais à votre âge, à vingt-cinq ans ! — Vingt ans, docteur, vingt ans. — Va pour vingt ans. Obéissez à mon ordonnance et tout ira bien, chère Ismène. Un peu de gruau à votre petit lever; un blanc de poulet trempé dans un œuf frais pour déjeuner; de bon café, de bon vin, peu de ragoûts; une bonne loge à l’Opéra, partout un bon fauteuil; vous coucher à minuit et ne pas trop soupirer, car cela fait mal à la poitrine. » Ainsi, cloué par le mal sur cét immonde grabat, je faisais pour moi-môme, à moi-même, ma comédie et mon dialogue. Et cependant, tout près de moi, sur ma tète (il avait fait une chaire à prêcher du ciel de mon lit), j’entendais, non pas un poëte, mais un orateur
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qui représentait à sa façon, dans une brûlante prosopopée, une faible partie des maux sous lesquels nous succombions : « Arrivez , disait-il , arrivez dans ces abîmes et contemplez avec courage un des plus horribles spectacles que des yeux humains puissent contempler. Que voyezvous? Vous voyez, abandonnés à la mort qui en fait sa proie, une foule d’infortunés livrés à mille supplices et .dont la pauvreté fait tout le crime. AhI j’entends leurs murmures confus, ces plaintes de la misère délaissée, ces gémissements de l’innocence méconnue, ces hurlements du désespoir. Qu’ils sont perçants! mon âme en est déchirée 1 Descendez : que trouvez-vous? une clarté funèbre, des tombeaux pour habitation, l’enfer au-dessous: une nourriture qui sert autant à prolonger les tourments que la vie; un peu de paille éparse çà et là, quelques haillons, des cheveux hérissés, des regards farouches, des voix sépulcrales, qui, semblables à la voix de la pythonisse, s’exhalent en sanglots comme de dessous terre ; les contorsions de la rage, des fantômes hideux se débattant dans des chaînes... des hommes... l’effroi des hommes. Suivez ces victimes désolées jusqu’au lieu de leur immolation. »
« Et pourtant, grâce à ma constitution, à ma volonté de vivre, je me suis tiré de ce gouffre, et me voilà I
Diderot. — Certes, voilà ce qui s’appelle un miracle ! Et c’est sans doute un Dieu qui vous a sauvé?
Rameau. — Mieux qu’un Dieu, c’est un ange. Avez-vous vu, parmi les tableaux de Greuze, un petit drame intitulé: la Dame de charité f On y voit un pauvre homme, un soldat : son épée est suspendue au châlit que visite une
dame cliaritable. Elle amène avec elle une enfant trèsjolie et qui repartie un spectacle auquel elle ne comprend eion encore. Il y a derrière la dame une sœur grise, à le figure austère, qui veille au chevet du moribond. La figure de la sœur est empreinte d’une dignité sérieuse; on voit qu’elle contient même sa pitié. Tel est le portrait de la sœur qui m'a sauvé. Comme elle m’avait Ouvert la porte de riIôtcl-Dieu, elle ne voulut ps m’abandonner, et elle veilla sur moi, m’encourageant, me consolant, me rendant l’espérance.
« Et quand je fus guéri, elle m’attendit sur le prvis ou elle m’avait trouvé; elle me rendit mon violon que je croyais perdu , elle me donna le pain de son déjeuner. .\lors je la priai, les mains jointes, de m’indiquer une bonne action que je pusse accomplir au nom de ma gardienne et protectrice I Elle me dit, d’une voix qui sentait sa mort prochaine : «Allez aux Miramiones, et demandez telle enfant, qui sort des enfants trouvés et qui répond aux noms de Jeanne et Thérèse 1 Vous ôtes un bon musicien, vous apprendrez à cette enfant la musique, afin qu’elle puisse un jour vivre des talents qu’elle aura gagnés. Quant à moi qui la protège et qui suis son dernier appui, je sens bien que je me meurs. N’était cette enfant que je laisse après moi, je serais contente de mourir I » Elle me dit alors un mystère... le nom du père et de la mère de cette enfant !
Diderot. — Et vous avez été fidèle à la volonté de cette mourante, ami Rameau?
Rameau. — Il no faut ps trop m’en savoir gré; ce n’est ps pour la sœur grise, c’est pour moi-mèmo et pur mon
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propre contentement que j’ai poursuivi ma tâche. Il est vrai que la sœur est morte, que l’enfant est une orpheline, et que mon temps, vous le savez, n’est pas bien précieux.
Didebot. — Cet Hôtel-Dieu suffirait à faire un gros tome; il a brûlé plusieurs fois, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et toujours il est sorti de ses ruines. A la dernière quête que l’on a faite pour cette bonne œuvre, une fille écrivit sur le registre que l’on publiait tous les huit jours : Manon Belle-Gorge... une pistolet Hélas 1 cette horrible maison, cette maison sans pitié, devient parfois le théâtre même de très-plaisantes comédies. Écoutez celle-ci que l’on m’a racontée il n’y a pas longtemps :
« Un jour, le grand coupeur de l’endroit, le frère Côme, avisa dans un lit un homme qui se mourait. « Je voudrais bien, dit-il au frère infirmier, le cadavre que voici, mais je vais à Fontainebleau et je ne reviendrai que demain au soir, sur les sept heures, au plus tôt. — Qu’à cela ne tienne, reprit l’infirmier, nous l’empêcherons bien do mourir jusqu’à demain, mon frère. Allez donc et revenez. » Le frère Côme est parti ; l’infirmier cependant , fidèle à sa promesse, commande à l’apothicairerie un puissant cordial et le donne au malade. Aussitôt, voilà le moribond on train d’aller beaucoup mieux; il dort toute la nuit , le lendemain il était sur son séant , et l’infirmier le trouvant frais et reposé : « Ahl bon père, lui dit-il , vous m’avez rendu la vie ! — Oui-dà? reprit l’infirmier en se grattant le menton; mais que dira le frère Côme? » En effet, le frère Côme arrive. « Eh bien! dit-il à l’infirmier, et mon cadavre? — Hélas! reprit
l’infirmier, l’homme est sauvé : j’ai voulu trop bien fajre, il faut chercher un autre cadavre. — Oh! là, là! reprit le frère Côme, il ne faut pas lui en vouloir, ce sera pour une autre fois. »
Rameau. — Pour une autre fois... ça vous donne le frisson. Quant à retourner à l’Hôtel-Dieu , jamais je n’y veux retourner. J’ai trouvé deux bons moyens qui m’arrêteront sur ce seuil de fer : écrire un pamphlet contre le roi, un de ces pamphlets qui vous font pourrir à Saint- Lazare; mon second moyen, le voici... »
Et il tira précieusement du gousset dont la montre était absente un petit portefeuille attaché par une ficelle au gousset même. Alors, ouvrant le portefeuille, il me fit voir un billet de loterie et le programme authentique de cet appel aux coureurs de fortune , oisifs et pares.seux comme le lis de Salomon...
Diderot. — «Ah! lui dis-je, le bon moyen et lé bon billet que vous avez là. Rameau I
Rameau. — Ne riez pas, Diderot, je suis sûr qu’il gagnera. C’est le numéro de mon lit de douleur! Voyez comme il flambe! Et comme il ressemble à l’aurore boréale de ma fortune! Ah! 27131 mon sauveur! C’est le bien d’une câlin, il doit revenir à un rufi.i:i de mon espèce. Ajoutez que ce billet me vient d’iiae espèce de Rameau italien , un de mes frères d’armes, l’inventeur et le colpoéteur de la loterie en ce beau pays de France. A lui seul nous devons ce présent presque divin. La loterie! une invention pleine d’espérances, un rêve éveillé, un enchantement de tous les jours ! Au riche, elle apporte une distraction puissante; au pauvre, un conten-
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tement ineffable. Elle occupe, elle intéresse, elle enchante. On a huit jours pour s'entourer soi-même, à toute heure, du bruit de la fortune et des fêtes de la vie ; on se dit, son billet dans sa poche et le sentant frémir sous ses doigts ; « Peut-être avant trois jours serai-je un maître au milieu de ses esclaves 1 » si bien que la pauvreté en est allégée et que le sommeil en est tout charmé , tout charmant.
«Que de châteaux dans les espaces imaginaires, fondés sur un billet de loterie ! Et c'est pourtant à ce bandit de Casanova que nous devons, nous autres les rêveurs, cette fortune inespérée! O grand homme, acceptez un grand merci I
Diderot.— Attendez donc... Casanova!... je connais ce nom-là 1 Nous avons un Casanova qui est un peintre de batailles. Il excelle à montrer, sur un demi-pied carré, tous les égorgements imaginables. On se tue, on se massacre dans les tableaux de mon Casanova.
Rameau. — Le mien est le frère du vôtre. Hormis cette invention de la loterie, il n’a jamais rien fait qui vaille. II vient de Venise; il a déshonoré, je ne parle pas de deux ou trois mille femmes, filles ou veuves de toutes les nations, mais il a déshonoré les plombs de Venise. Il s’est moqué du Conseil des Dix ; il a passé et repassé, vivant, le fameux pont des Soupirs ; il s’est baigné dans le canal Orfano ; il a mis son poing dans la bouche d’airain, et la bouche d’airain n’a pas osé le mordre. Il a vécu comme un masque dans cette ville de carnaval et de courtisanes ; et notre Bastille , à l’aspect de cet échappé de la prison des doges, en a frémi jusqu’en ses fondements.
« Ouî-dà! toutes nos tours sont en branle au seul nom de Casanova de Seingalt!
<t La Berlaudièrc, apprenant que les plombs de Venise avaient lAché leur proie, a raconté ses douleurs à la Bassinière; la Bassinière s’est jetée dans les bras de la lour du Coin; h lour du Coin a pleuré sur la lour du Puils; la lour de la Conté est au désespoir; les cages de fer et les calottes sont inconsolables; les verroux tremblent, les serrures gémissent, les rondes se désolent, les platesformes se voilent la face. En même temps, le Pelit-Châtelel avertit la Force, et la Force avertit le donjon de Vincenncs. Toutes ces murailles chancellent à l’aspect de ce Casanova qui les nargue. Il est le digne enfant de son père, un sbire, et de sa mère, une fille de joie.
« Il est, plus que moi, sans pudeur et sans honte, et sa vie est tout ce qui vous plaira : un adultère immense de Venise à Rome et de Rome à Paris , un tas d’aventures incroyables, de passions complaisantes et de souillures à révolter Saint-Lazare. Il n’est pas de chaumière ou de palais, d’hôtellerie et de couvent, de mansarde et de cathédrale, où cet effronté n’ait porté ses luxures. Il n’a rien respecté, ni la jeunesse, ni le vieil âge; et la dame et la servante, et l’abbesse et la danseuse, il a tout subjugué. Mais l’étrange vainqueur! sans beauté, sans grâce et sans mérite, avec le plus merveilleux instinct de vice et de corruption. Il devait être ainsi fait, pour qu’on le reçût chez nous... chez le roi même... à bras ouverts.
« Naturellement, tel qu’il est, j’cn ai fait mon ami. Il a, pour vivre, un jeu de cartes ; pour sa réserve, une douzaine do dés pipés, et pour fortune un tapis vert. Certes,
nous avons bien des charlatans qui font plus de bruit que cet homme, et c’est une injustice. Il est plus vieux que Caglioslro, il est plus savant que Mesmer, il est plus femme que le chevalier d’Éon, il est plus voleur que La Morlière, il est plus endetté que Dodon de Jossan.
a A peine en France, il alla tout droit à Versailles, et des gens qui ne l’avaient jamais connu, M"*' de Pompadour et M. le duc de Richelieu, s’arrêtèrent devant cet homme à leur image. Ils se dirent, en le regardant, qu’il appartenait à la grande famille des vicieux dont la vie est une fête continuelle, qui regardent le monde entier comme un vaste boudoir, le soleil comme un lustre étincelant dans une salle de banquet, la lune comme une immense clarté dans une alcôve sans mystère. Il reconnut, lui aussi, dans M. de Richelieu, le libertin de génie et qui, volontiers, immolerait la race entière à ses passions d’un jour.
<( Boni se dit-il, voyant la maîtresse royale, celle-là aussi je la connais; elle appartient à mon sérail ; elle a bien vraiment la rose et la mauve sur la joue, la fièvre et la caresse aux deux yeux, l’ardeur et la morsure à la lèvre I Oui-dà ! voici bien ce cou flexible et chargé de perles, ces épaules amaigries et fwrfumécs, ces mains efféminées et lascives, ces pieds migrions et brisés, ce dernier et fatal baiser que donnent les femmes perdues aux monarchies expirantes. Cet homme ainsi fait se trouva tout de suite à l’aise en ce palais souillé, le palais de Versailles I II y fut vraiment chez lui , dans sa maison ; il y rencontra ses vrais amis, aux bras de ses vrais camarades. Il y reconnut son gouffre et sa besace, et sa ruine et sa perte; ses dentelles déchirées, ses fleurs fanées, ses guimpes flottantes.
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SOS passions sans frein , la cendre éteinte et fumante encore de ses méprisables amours.
« Le voilà tel qu’il est, ce digne ami du cardinal de Bernis, à qui nous devons la loterie et le mont-de-piété, l’un aggravant l’autre , et mille jeux de hasard d’une variété indnie. On peut donc le compter parmi les bienfaiteurs de la monarchie; elle lui doit, bon an, mal an, trois ou quatre millions, qui s’en vont où vont toutes choses, et c’est grâce à lui qu’avant six semaines Rameau , l’échappé de l’hôpital, va posséder, au milieu d’un jardin, une maison, un temple, et, mieux encore, un théâtre à l’usage de la Guimard, ruinée et vieille à cette heure , une honte pour les uns, une horreur pour tous les autres.
K Gel antique débris des publiques débauches en est réduit à vendre au hasard ce qu’elle a gagné au hasard. Cette maison de désordre et de comédie , un boudoir doublé de théâtre, appartiendra, non pas sans doute aux pères de famille, aux prévoyants, qui payent d’un honnête argent, bien gagné, une maison bien acquise, mais au premier venu sans feu ni lieu, sans espérance et sans droit, aux lâches, aux paresseux, à l’impudique, à l’effronté, aux favoris do la roue, au numéro que le destin lui jette à la face. Ainsi, Diderot, j’ai des chances et de très-belles chances... »
Et de môme qu’il m’avait montré le numéro gagnant , bien sauvegardé au fond de son portefeuille, il me lut h haute voix la pancarte que voici :