‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 72 sur 89 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Je le revis plus tôt que je ne pensais, quelques jours avant le fameux jour du tirage, et j’ai cruellement conservé le souvenir de cette date. C’était l’heure où, tous les cinq ans, les membres de l’assemblée du clergé se réunissaient pour octroyer à la Couronne un don volontaire, et je n’ignorais pas que la philosophie et les philosophes payaient ordinairement tous les frais de cette assemblée du clergé.

— Que me donnerez-vous, disait la Couronne? — Et vous? >

répondait le clergé. — Vous me donnerez tant do millions, reprenait la Couronne^ — On vous les donnera pour acheter des diamants et des perles aux Aspasies, répondait le clergé; mais si vous êtes contente, ô Couronne, ma mie, il y a de par le monde une certaine nation de protestants exilés, dépouillés, chassés de France, et qui voudraient bien y rentrer, vous renouvellerez l’édit qui les a chassés.

Il y a xle par le monde un cei tain Voltaire, un certain Jean- Jacques Rousseau qui nous gênent, qui nous raillent, qui

nous déplaisent... vous exilerez M. do Voltaire ot vous chasserez le citoyen de Genève. — Ainsi soit-il, répondait la Couronne, et, pour deux millions do plus, nous enverrons \' Encyclopédie à la Bastille... Et tope Ih I tout était dit. D’ailleurs, comment aurions-nous fait, nous autres les philosophes, pour résister à dos forces inégales? pour nous débatlro h la fois contre le pape et l’archevêque, contre tant de provinces catholiques, apostoliques et romaines?

Province de Narbonne. L’archovèquo do Narbonne, l’évèque do Montpellier; l’abM Dillon et l’abbé de Grainville.

Province de Toulouse. L’archevêque de Toulouse, l’évêque de Lavaur; les abbés de Saint-Fare (le bâtard do M. le duc d'Orléans) et do Loménie.

Province de Reims. L’archevêque do Reims, l’évêque do Noyon; les abbés Bourlier et d’Esponchès.

Province d’Aix. L’archevêque d’Aix, l’évêque do Fréjus; les abbés do Clngny, do Thenissoy et do Messey.

Province de Vienne. L’archevêque do Vienne, l’évêque de Grenoble; les abWs de Sieyes ot do Castellar.

Province de Tours. L’évêque do Tours, l’évêque de Saint-Malo; les abbés de Bove ot do Grand-Clos-Mcslé,

Encore, si c’étaient là tous nos ennemis 1 Mais que de provinces, ô ciel! avec lesquelles il faut combattre! Arles, Bordeaux, Audi, Embrun, Bourges, Sens, Rouen, Alby, Lyon. Paris enfin, tout l’archevêché, tout Saint-Sulpice! Évêques, archevêques, abbés! Évêques de La Rochelle, d’Orléans, de Grasse, do Limoges, do Troyes ot d’Évreux, de Valence et de Rodez , do Langres et do Dijon ; abbés

LA FIN D’UN MONDE

d’Andresel , d’Erman, de Montpeyroux , de Pontevez, de Myre-Moir, de Barrai et de Chambertrand, de Bintinage et de Luillier-Rouvenal, d’Austrade et do Montar, etc., autant d’ennemis et de persécuteurs!

Voilà donc tout ce grand clergé de France à nos trousses. Hélas I nous avions justement, prêts à paraître, avec l’assentiment tacite du ministre, les six derniers tomes de V Encyclopédie... Ordre vint do tout suspendre et de tout arrêter. J’étais ruiné, de ce coup-làl... Six volumes qui représentaient la Gn de ma tâche et le repos de mes derniers jours, arrêtés, déchirés, supprimés, anéanlisl Et , dans l’Europe entière, un livre incomplet 1 Le coup était rude, et cette fois je me sentis faiblir!...

Soudain, je vais au ministère, et je trouve une porte implacable. J’en appelle à Voltaire ; il me répond qu’il a préparé ma chambre à Ferney. Le chancelier, le duc de La Vrillière, le duc d’ Aiguillon sont invisibles. On m’adresse enün à M. Bourget (le Beynes, le chef de la censure, un des plus cruels tyrans de la librairie, et le directeur de l’opinion publique. Je no l’ai pas revu depuis qu’il a cessé d’être un philosophe! Où le trouver, d’ailleurs, et comment le Géchir?

« Moi, je le connais, me dit Rameau, ce M. de Boy nés.

Il est un peu musicien ; je l’ai vu, un jour qu’il pleurait en écoutant un jeune Allemand nommé Mozart, un enfant de génie. On l’avait adressé, du fond de l’Allemagne, à M. le baron do Grimm, et M. le baron do Grimm avait, économiquement, logé le petit Mozart dans une pièce où M™* d’Épinay renfermait ses vieilles hardes. Il dormait sur ces robes fanées, sur ces jupons froissés, dans cette

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odieuse vapeur d’ambre et de musc moisis, ce doux génie, et le baron de Grimm et d'Épinay faisaient payer cher cette hospitalité misérable. Ainsi ce M. de Boynes, tout traître et tout commis qu’il peut être, est une espèce de galant homme ; il sait qui vous êtes, il écoutera M. Diderot. Allons chez lui; ce ne sera pas la première fois qu’un fou aura protégé la sagesse. »

Ainsi parla Rameau 1 J'étais si désolé, si malheureux, que je suivis ce guide étrange. Il allait souvent chez mon juge suprèmel M. de Boynes habitait, dans la maison de ^M. le lieutenant général de police , un vaste appartement sous les combles. Pour arriver à son cabinet, il fallait traverser une longue suite de vastes pièces, toutes remplies de papiers imprimés, livres et journaux, histoires, pamphlets, mercures, poèmes, tragédies ; il y avait môme des oraisons funèbres; enfin, nouvellement arrivés dans l’antre du cyclope, et non coupés, résignés, vaincus, attendant l’oubli définitif, les six derniers tomes . de mon Encyclopédie. Ah! que j’eus pitié de moi-même! et que je me sentis un citoyen déshonoré, un misérable écrivain, en présence do cet homme absolu dans ses volontés, plein de sa fantaisie et de son importance, un malheureux sans principe et sans pitié dont un regard, un sourire, un pli des lèvres pouvaient absolument me perdre ou me sauver I

Quelle torture I... écrire avec de pareilles conditions! courber la tête et passer sous un pareil jougl entrer dans le cabinet du censeur comme un chrétien à Saint-Pierre de Rome, et, silencieux, trembler do dire à ce juge infaillible un mot de moins, un mot de trop!...

I,A FIN D U. 'v MONDE.

Voilà pourtant toute ma vie. Un parricide, un meurtrier, un calomniateur de son roi, un traître à l’honneur, à l’honnôteté, n’e>^ pas subi les tortures qu'il m’a fallu supporter en trente années de cette galère! Et notez que j’étais plus humilié et plus tremblant que si j’eusse été un régicide!... A peine si mon juge me rendit mon salut; •

toute son attention se porta sur son ami Rameau.

« Quoi de nouveau? lui dit-il ; vous devez être content de moi, je vous ai rendu les Courtisanes de Palissot; j’ai approuvé le fUencestos revu par Marmontel ; c’est à moi ' :

que vous devez le dernier livret du chevalier de Chastel- ^

lux, et le Traite de la Tolérance ? Vous le voyez, on fait ce - '

qu’on peut! J’ai autorisé la Gabrielle de VergyAe M. de Belloy, et la satire de l’ingrat CoHardeau contre M'** Verrières, sa bienfaitrice. Encore un peu de patience, monsieur Rameau, et vous aurez, je vous le promets, les Mémoires de la petite comtesse. Êtes-vous content?

Ra»e vu. — J’espère bien que la petite comtesse n’oubliera pas son accident d’hier.

• M. DE Botxes. — De quel accident voulez-vous parler, monsieur Rameau ? ' ' • • /’

Rameau. — Amours, rassurez-vous ; Grâces, soyez contentes! Hier, comme la petite comtesse allait en visite on ne sait où, son carrosse a versé au coin de 1a borne qui la vit naître, et, comme on s’attroupait déjà, M»'' l’é\'êque de Tarbes passe en ces lieux, il voit un carrosse à demi couché, des laquais éperdus, des chevaux qui se dé^ ^ fendent; alors, que fait Monseigneur? il saute hors de sa berline, et, d’une main tremblante mais ferme, il ouvre hardiment la portière. Il en tire une dame en grand

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