‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 73 sur 89 · I.A FIN D'UN MONDIÎ · texte numérisé non relu

I.A FIN D'UN MONDIÎ

habit, comme on en porte à Versailles. Autant le carrosse était magnifique, autant la robe était élégante et sentait sa bonne compagnie. « Ah! monseigneur, dit la dame avec un beau sourire, vous avez tiré des abîmes trois pécheresses, moi d’abord, mes deux filles ensuite. » Celle-là sur scs pieds. Monseigneur tend la main à une jeune demoiselle de seize à dix-huit ans, jolie, éveillée et follette. Elle avait l’éventail à la main, des fleurs à la tête, à ses pieds les deux [)lus jolies petites mules qui aient jamais été brodées [«r la main des fées complaisantes; un brin do rouge à la joue et trois ou quatre petites mouches dispersées avec choix sur ce petit chiffon de visage. Uno main habile avait retranché la moitié des sourcils pour obéir à la mode. La demoiselle- était en panier do médiocre étendue, et nulle gène, et rien d’étonné, beaucoup de gentillesse et d’enjouement.

« L’autre demoiselle était faite de même sorte ; il y avait cependant une différence entre les deux sœurs, celle-là était plus richement parée et un jieu plus fière aussi. Elle portait un habit gris de perle, un jupon céladon et des souliers brodés de jais avec des boucles do topaze de Bohême, et sur la tête une aigrette do rubis. Celle-là, semblable à Junon dédaigneuse, attendait et no disait mot; l’autre, au contraire, en vraie fille de l’onde amère, échappée à l’écume, était toute bienveillance et tout sourire^^ Et pendant que la dame et sa fille aînée accommodaient de leur mieux leur robe un peu fripée, elle racontait à Monseigneur que celte dame était leur mère. « Et, disait Monseigneur, madame habite... — Un hôtel à porte cochère, monseigneur. Nous avons sous notre vestibule

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un suisse en baudrier et à moustaches; nous recevons, chaque soir, la meilleure compagnie; on dîne chez nous à six heures. Nous sommes servies en vaisselle plate, par des valets à notre livrée, et je m’étonne un peu que nous ne vous ayons pas encore vp chez nous, monseigneur. » « Bon! des femmes comme il faut! se dit l’évôque, et voüà qu’il se félicite en son par-dedans d’avoir rencontré à point cette dame et ses demoiselles. Cependant, comme on relevait le carrosse, c’était à qui, parmi les passants mal élevés, regarderait ces dames de plus près, à qui les reconnaîtrait au plus vite, et chacun de rire.

Diderot. — Il n’y avait pas de quoi rire, et ce que vous dites là. Rameau, fait l’éloge do ce digne évêque. On en trouverait bien peu , chez nosseigneurs de l’assemblée du clergé, qui n’eussent pas reconnu la petite comtesse ai ses deux demoiselles, à leur premier coup d’œil. Et maintenant (me tournant vers M. de Boynes), monsieur le directeur, à nous deux, s’il vous plaît! N’abusez pas de ma patience, et n’oubliez pas que mon temps est précieux. Je sais bien que M. Rameau vous amuse, et que vous préférez ses anecdotes à ce que je vais vous dire. Il faut cependant que vous m’écoutiez. Donc, monsieur, répondez-moi franchement ; me rendrez-vous les six tomes que voilà?

•> M. DE Boynes. — Je ne puis pas vous les rendre, monsieur Diderot; ils ont déjà pris le chemin de la Bastille.

Diderot. — Et s’il vous plaît, monsieur, pourquoi donc ne les rendriez-vous pas? Tous les censeurs y ont passé, et nous avons leur permis d’imprimer f M. DE Boynes. — Parce qu’au-dessus des censeurs il

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y a la censure, il y a l’archevôque et le parlement; le roi au sommet I

Diderot. — Tenez, monsieur, j’ai lionte de mon attitude, et je n’aime pas à balbutier; je no serai donc pas votre jouet plus longtemps, et vous entendrez, cette fois, la voix sévère d’un honnête homine, la voix d’un bon citoyen, fidèle à son maître, obéissant aux lois do son pays, plein do respect pour le magistrat et ne redoutant que le caprice des subalternes. Il n’y a rien vraiment de plus triste et de plus honteux que votre conduite envers moi. Quoi donc! d’un trait de plume, et sans m’entendre, uniquement pour obéir à des ordres que vous n’osez p^ discuter, vous me ruinez; vous m’ôtoz les dernières années de ma vie et mes derniers jours de repos! Vous et les vôtres, vous êtes des lâches, vous êtes des misérables sans entrailles et sans cœur; vous ne croyez à rien qu’à la force, et si, par hasard, vous rencontrez sur vos grèves quelque pierre abrupte et peu semblable au galet qui les couvre : — Ah! dites-vous, tout est perdu. ^ Alors, dans une burlesque parade, ignorants et poltrons, vous brisez la pierre d’achoppement... Je suis la pierre et je suis l’angle.

a II y a trente ans que je travaille à bâtir un édifice, un temple en l’honneur de la philosophie, honorant tout le travail du genre jiumainl Depuis trente ans je suis à l’œuvre, étudiant et décrivant toute chose, apprenant tous les métiers, racontant tous les beaux-arts. Artiste, artisan, grammairien, philosophe, orateur tant que je puisfôtre, et toute mon âme, toute ma vio et tout mon esprit, je les ai jetés dans ces tristes feuillets que vous foulez aux pieds.

« Autour de moi, grâce à moi, par moi, sc sonl faites de grandes fortunes : je n’en ai rien gardé... à peine dix pistoles tous les trente jours, qui représentent le pain do ma famille. J’ai donc travaillé pour être utile, uniquement. Quand par hasard j’avais une heure de loisir, pour me reposer de tant de peines^ j’écrivais des drames remplis de larmes; je m’adressais aux plus nobles passions, aux plus grands malheurs; j’écrivais vite. ..hélas! jen’avais pas le temps d’être un écrivain rare, exquis, parfait. C’est pourquoi, bon à tant de choses, je n’excelle en rien; je suis emphatique et non pas éloquent; on m’écoute et l’on m’oublie, et l’on suit son chemin. La hâte et la pauvreté, mes deux Muses, mes mères nourrices I J’ai quelque renommée et je n’ai pas d’autorité; je suis au rang des moralistes, on no me placera jamais parmi les sages. Et pour tant de constance et de travaux, quelle récompense? Aucune. Votre pelile comtesse j et vous en convenez vous-même, la Gourdan , naguère condamnée à traverser la ville à califourchon sur un âne, et pour écuyer le bourreau, la Gourdan, graciée et remise en honneur, publiera demaiq, grâce à vous, et les publiera librement, les Mémoires de sa profession et son calendrier de nuit... Moi, si je l’eusse demandé, on ne m’eût pas permis de réhabiliter Sénèque! Si par hasard mon nom est prononcé pour l’Académie, haro sur mon nom! honte à mon œuvre! et jamais, quoi qu’il arrive, il ne me sera permis do m’asseoir sur les fauteuils de ces grands génies, l’honneur des lettres françaises : Bardin, Porchères, Faret, Colomby, Baudouin, Montercuil, Scrizay, Baro, Laugier, Colletet, Boissat, Silhon, llay, Giry, Prré-

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zac, Basin, Salomon, Ballesdens, Esprit, Doujat, Cassagne. Charpentier, Tallemant, Le Clerc, de Lavau, Bergeret, Boyer, Perrault, Testu, Mallet, Abeille, Scudéry, Colin, Chapelain, La Chapelle, Adam, Saint-Amant, Roquette, Rose, le maréchal de Duras, La Loubère et le duc de Richelieu!

« Non! non! ces ombres, ces fantômes ne voudraient pas do ce turbulent Diderot pour leur collègue!... En revanche, un espionnage énorme, une délation do toutes les heures , une insulte de tous le^ jours. Fréron qui m’appelle un brigand, Laharpo qui m’appelle un lâche, un athée ! On traite un peu mieux Gervaise, le fameux auteur du Portier des Chartreux. A nous autres philosophes, à nos livres persécutés, on avait laissé comme asile les galeries du palais de Monsieur, le seuil du prince de Conli, les murailles do M«'’ le duc d’Orléans... voici maintenant qu’on nous les ferme. Il n’y a plus de droit d’asile pour les livres, plus de protection pour l’écrivain. Nous appartenons corps et âme à M. Brice, lieutenant criminel do robe courte, à M. Fenot, lieutenant de police de la ville, à M. Desbrugnières, inspecteur do police, à tous les délateurs.

« La nuit, le jour, à toute heure, on entre avec fracas dans nos maisons, pour tout voir, pour tout prendre et pour tout fouiller. Nul répit, nul respect; pas de pitié pour nos femmes, pour nos enfants, pour nos serviteurs qui déjà nous pleurent et nous voient ensevelis dans les cachots. Que voulez -vous! Nous sommes des philosophes, des ennemis du repos public, et presque des assassins! Voilà pourtant les conditions que vous nous faites, les lois que

VOUS nous imposez, les misères qu’il nous faut subir! Et la peine est d’autant plus grande en ceci , que nous sommes surtout dénoncés par des écrivains sans talent et sans honneur, qui marchaient naguère avec nous.

« Vous, par exemple, oui, vous-même, monsieur le protecteur d’une société qu’on n’attaque pas, défenseur d’un roi qu’on respecte, boulevard d’un Dieu qui pardonne... il me semble que vous étiez autrefois un encyclopédiste, et qu’en cherchant bien , dans les premiers volumes de VEncyclopédip, on trouverait certaines pages signées de vous, et corrigées par moi, Diderot, votre accusé, parce qu’elles étaient trop dangereuses. Et voilà pourtant tes gouverneurs et tes maîtres, ô France, heureux séjour de la gaieté, du génie et des belles grâces ! sol fécond, doux climat, bons cœurs! O Français 1 les maîtres de tant de choses, sans égaux dans l’art de plaire, inimitables dans l’exercice de tous les arts... pas un de vous n’est sùr de coucher dans son fit, et d’échapper aux mains brutales des mouchards et des censeurs, pendant que la Clairon est Conduite au For-l’Évéque en grand triomphe par la propre femme de l’intendant de Paris, qui la fait asseoir sur ses genoux, et qui fait de cette prison méritée un hôtel splendide 1 »

C’est ainsi que je parlai... mieux peut-être. — Avec u» sourire qui ne disait rien de bon , M. de Boynes écoutait ma philippique.

« Monsieur Diderot, me dit-il, vous prêchez un converti ; je vous trouve, et je vous reconnais pour un trèsgalant homme , un esprit fécond , une âme courageuse, un dévouement sans bornes , un travailleur acharné. Je

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