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sais aussi bien que vous quel livre est Vlùtci/clup 'die et quels services elle a rendus; mais elle a des ennemis, vous le savez , et j’obéis aux ordres que j’ai reçus. Rappelez-vous M. Bret, le censeur de Bélisaire? le lieutenant général de police l’a rayé du tableau.
Diderot. — Et savez-vous, monsieur, ce que M. Bret a répondu? o Monsieur le lieutenant général, je suis cassé, « c’est un malheur, ce n’est pas une liontc. » Et il revint paisiblement aux travaux qu’il avait quittés. »
Mais j’avais beau dire et me fâcher, je voyais, sur la figure inintelligente de cet homme obstiné k mal faire, que V Encyclopédie était perdue, et que c’était un parti pris désormais do la garder à la Bastille. Il avait ses ordres, il tenait à sa place, il voulait plaire à ses chefs! à ses chefs qui se cachaient dans l’ombre! a Allons, dis-je à Rameau, sortons d’ici. Mais que deviendrais-je en ce moment, si je n’avais pas vendu mes livres k S. M. l’impératrice de toutes les Russies, el si la princesse de Galitzin, honteuse pour la France de ma pauvreté, ne m’avait pas fait payer k l’avance? Où donc et comment vivrais-je aujourd’hui? J’en serais réduit peut-être à faire l’éloge de M. de Saint-Florentin, devenu duc de La Vrillièrc, et k écrire une ode au sujet de l’érection de sa terre de Chàteauroux-sur-Loire en duché héréditaire; ou bien je solliciterais une pension sur la cassette de la favorite, une cassette remplie de larmes, de honte et de douleur... » Ayant ainsi parlé, je me levais et je prenais congé de cet homme, lorsqu’un huissier do son cabinet lui remit une dépêche de ce même duc de La Vrillière dont cette dépêche portait les armes. Notre censeur royal ouvrit ce
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papier d’État avec uif geste plein de comfionction ; mais comme il était presbyte, et que ses yeux fatigués avaient besoin de lointain, il s’approcha de la fenêtre, il lut lentement la lettre et, changeant soudain de langage et de contenance : « Allons, remettez-vous, monsieur Diderot, ceci n’était qu’une épreuve ! On se rend à toutes vos volontés. Yos six volumes vous seront rendus aujourd’hui môme, et voici l’ordre que j’en donne à 3f. Desgranges, intendant de la Bastille. Ainsi, désormais, votre œuvre est achevée, elle est complète, et plus d’entrayes. Ménagez seulement M. le duc de La Vrillière, et moi, s’il vous plaît, par-dessus le marché. » En même temps, il me remettait l’ordre écrit de sa main à M. Desgranges de relaxer mes six derniers tomes, et m’accompagnait tête nue jusque sur l’escalier de cette caverne où la main d’un malheureux avait écrit en grosses lettres : Bureau de la traite des innocents! Il me fit un dernier salut que je lui rendis, et je me retrouvai dans la rue avec mon fidèle' Achale. Rameau me suivait d’un air attristé qui me frapp presque autant qu’une certaine pointe d’ironie au sourire de M. de Boynes.
J’allais donc triste et content, ma délivrance à la main. Certes, je devais m’estimer un homme heureux d’avoir remporté cette dernière victoire. A la fin je louchais au rivage: Italiam! Ilaliam! Cependant j’avais encore un doute... un changement si subit me donnait à réfléchir. Je ne pouvais ps croire k ma victoire, et je cherchais le secret de cette révolution qui nous tirait de l’ablme, et moi et mes œuvres. Telle était ma préoccupation, que j’entrai sans le vouloir dans le cloître Saint-Benoît , tout rempli
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d’ombre et de silence. En ce mometit, les bons pères bénédictins étaient occupés, les uns à chanter les psaumes dans la petite église de Saint-Benoît le mal tourné, les autres travaillaient à relever les débris du moj-en âge : il y en avait plus d'un tiers qui faisaient la sieste, à la façon des bénédictins d’Italie. Oppres.sé que j’étais par tant d’émotions contraires, et mon cœur palpitant à se rompre. Je m’assis sur un banc, en dehors du cloître, et Rameau, sur l’autre banc, me regardait avec une pitié que je n’avais jamais lue en son regard cynique. A la fin, quand il vit que je me taisais, il prit la parole :
« Est-ce vrai, frère Platon, me dit-il, que vous teniez à ce point-là aux choses que vous avez écrites, et que la prison vous semblât préférable à la perte de ces six tomes de Encyclopédie f — Oui, lui dis-je; et il faudrait être un malheureux du dernier étage pour ne pas tenir, plus qu’on ne tient à sa vie, à l’honneur de sa parole, écrite ou parlée. Un véritable écrivain, tel que je suis, ne consentirait à aucun prix à la mutilation de sa pensée, et je suis si constant avec moi-môme, et je ressens si profondément l’orgueil du philosophe et la haine des persécutions injustes, que si j’eusse vécu sous Néron, et que l’on m’eût traîné comme chrétien dans l’amphithéâtre en disant : « Abjure, ou sois déchiré par les tigres 1 » je me serais conduit comme un martyr, et, sous la dent des bôtes fauves, j’aurais montré au tyran de Rome une âme audessus de ses insultes, un visage indigné de sa tyrannie. .\insi, moi sceptique, aurais-je fait ce que n’eût pas fait sans doute Rameau chrétien.
Rameau. — Voilà certes des choses que je ne com-
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prends guère; j’ai beaucoup écrit dans ma vie, et je ne donnerais pas ça de toutes mes fariboles. Que vous importe, après tout, Diderot, ce gros livre auquel tant de gens s’abonnent, et que si peu de gens ont ouvert? Vous y avez apporté tous vos soins, vous y avez travaillé la nuit et le jour : c’est très-bien fait, votre espfit doit être en repos, le reste est indépendant de votre volonté. Mais, encore une fois, je ne comprends pas que vous, un sage, un esprit, vous teniez à vos écritures comme si vous étiez Laharpe ou l’abbé de Voisenon.
Didebot. — Tant pis pour vous. Rameau, si vous né comprenez pas. Mais, à vous entendre, on dirait que vous savez le mystère de mon censeur, et que vous avez peur de me le dire?
Rameau. — Au fait, je pourrais vous tirer de peine, mais je ne sais comment il se fait que je crains de vous fâcher.
Diderot. — Vous avez lu. Rameau, la lettre adressée à ce vil esclave I... Il y avait, dans cette lettre, un crime, une infamie, infâme à ce point que vous n’osez pas me la raconter.
RA.MEAU. — Voyez-vous d’ici, dans leur bibliothèque, ces savants pères qui consultent les anciennes chroniques et les Gesta Dei per Francosf... En leur qualité de croyants, ils croient à l’histoire... est-ce que vous y croyez, Diderot?
Diderot. — Laissez-moi, Rameau; je voudrais savoir ce que contenait la lettre, et tout le reste en ce moment m’est égal.
Rameau. — C’est que, moi, je ne crois pas à l’histoire.
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et si loin va ma méfiance, que je n’en crois p;is mes propres yeux. H y avait, le siècle passé, à la Tour de Londres, un historien nommé sir Walter Raleigh, qui attendait patiemment sa délivrance, et qui ne sortit de sa prison que pour être décapité. Un jour qu’il prenait l'air à la fenêtre de son cachot, en rêvant aux devoirs de l’historien et aux respects que mérite la vériUs soudain son attention fut attirée par un grand tumulte, et voici ce qu’il vit dans la cour même de sa prison un officier, frappé par un citoyen, tirait son épée et la passait au travers du corps de celui qui l’avait frappé; celui-ci cependant ne lomba qu’après avoir renversé, d’un coup de bâton, son adversaire. Aussitôt la garde arrive : elle emporte l’officier à demi mort, pendant que de l’autre côté on emportait l’homme tué d’un coup d’épée. Il avait vu tout cela, l’historien, vu da ses yeux, ce qui s’appelle vu; et, le lendemain, il raconta toute la scène à un sien ami qui le visitait dans sa prison.
(t Alors l’ami do sourire. « Oh! dit-il, voilà ce qui s’appelle un historien bien renseigné ! Cet officier n’est pas un officier, c’est un domestique en livrée; il n’a pas tiré son épée, au contraire c’est l’autre homme qui l’a tirée et qui la lui a passée au travers du corps. Enfin un spectateur, dans la foule, avait frappé le meurtrier d’un coup de bâton et l’avait jeté par terre. » Ainsi l’historien s’était trompé, lui témoin oculaire, et, quand il fut revenu do sa surprise, il écrivit en tête de son histoire : « Ami lecteur, quand je viens à songer que je me suis trompé de point en point sur un événement que je croyais avoir vu moimême, j’en tire cette conclusion ; Il n’y a pas d’histoire.
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elle est impossible, et je vais sacriGer mon livre à la vérité I » Alors il brûla son livre, qui représentait le travail do toute sa vie, et il se consola en se disant que tous les crimes et toutes les tyrannies qu’il avait racontés étaient peut-être autant de mensonges auxquels il ne croyait plus.
Didehot. — Mais la lettre, Rameau? la lettre? Encore une fois, la lettre?
Rameau. — Autant que j’en puis juger par moi-môme, et que, moi aussi, je puis ajouter foi à ce qu’ont vu mes pauvres yeux , il y avait , dans la dépêche du duc de La Vrillière : « Ordre de remetti e à M. Diderot les six derniers tomes de \’ Encyclopédie, » avec cette note authentique ; « Ils n’offrent plus aucune espèce de danger, le libraire « do l’Encyclopédie ayant eu soin d,’en faire disparaître « lui-même tout ce qui pouvait déplaire à nosseigneurs « du clergé et du parlement. »
Diderot. — Il y avait cela, Rameau?
Rameau. — Rien de plus. Mais comme vous voilà pâle et défait! » ^
Ah! malheureux que j’étais! Je chancelai comme un homme ivre ; il me semblait que mon crâne allait se rompre et mon cœur se briser; l’ablme à la fin s’ouvrait sous mes pas! Frappé d’un coup de foudre à cette nouvelle horrible, à ce genre inconnu de violence et de trahison, je me mis à fondre en laimes... et je pris la fuite en pleurant.