‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 75 sur 89 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Hélas ! rion n’était plus vrai 1 Dans mon ardeur à couronner le monument, j’avais négligé de m’assurer, par mes yeux, si mon livre était imprimé, mot pour mot, comme il était écrit, et je m’étais fié plus qu’il n’eût fallu à l’honneur do ce misérable Lebreton, mon libraire. AhI le traître! n m’entourait des attentions les plus tendres ; il m’encourageait dans cés derniers efforts, sous lesquels je succombais, disant que je ne devais pas mourir avant mon œuvre accomplie. Ainsi, pendant six années do mensonges et do trahisons il endormit ma vigilance, et lui, me voyant acharné à me tirer du supplice où j’étais depuis vingt ans, il profitait du silence et de la solitude abominable de scs nuits meurtrières, pour massacrer lâchement la pensée et le travail d’honnôtes gens qui lui consacraient pour rien leurs talents et leurs veilles. Que dis-je, ô ciel! pour rien? ils rêvaient, ces braves esprits, d’instruire à leurs dépens une nation ignorante ; ils se disaient que dans ce silence

absolu de toutes les libertés de la parole, ils auraient du moins la gloire et l’honneur de faire entendre au peuple étonné le vrai langage. O misère! ahi vanité ! fausse espérance 1 Ils ne comptaient pas, Saint-Lambert, Turgot, d’Holbach, de Jaucourt, Rousseau, Voltaire, associés à la même œuvre, ils ne comptaient pas que leur propre éditeur, le libraire usufruitier de leurs talents, de leur courage, était leur implacable ennemi.

Le malheureux ! de son autorité privée, il avait rayé toute justice ; il avait effacé tout ce qui sentait son libre esprit. Non-seulement il retranchait sans pitié, sans vergogne et sans respect nos sentiments, nos passions, nos colères, nos indignations, nos espérances, nos menaces et nos vertus, mais encore il ajoutait à nos labeurs de véritables opinions de mouchard, de quoi traîner nous et nos livres en toutes les hontes de l’avenir. ‘ ( '

Ah ! pauvre Encyclopédie ad usum Delphini, exposée à tant d’orages et de tempêtes! à tant de menaces et de vengeances! comme il t’avait mutilée, ce libraire odieux! comme il t’avait châtrée , dépecée et mise en lambeaux I Voilà donc le résultat de tant de travail et de résolution, de dépenses et do dangers! Voilà donc pour quelle récompense nous nous donnions tant de peine à rapporter toute la connaissance humaine aux principales facultés de l’entende- . ment! pourquoi avec tant d’ordre et de zèle nous rangions tous les faits sous la mémoire, et toutes les sciences sous la raison, soumettant à l'imagination tous les beaux-arts, à nos besoins tous les arts mécaniques! O labeur stérile ! et désormais voilez-vous la face, instituteurs des nations!

A quoi bon désormais, dans ce monument souillé par des

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harpies, ces maUres d’histoire et ces maîtres de raison?

Lebreton les décapite à la façon de Tarquin le Superbe ; il fait peser son joug fameux sur les physiciens, les naturalistes, les médecins, les astronomes, les géomètres. Il arrache au moraliste sa morale, et sa loi au jurisconsulte; il met un bâillon au politique. La robe, il la déchire; et l’épée, il la brise. Il jette à tout ce qui brille un voile, à tout ce qui s’élève une platitude, à tout ce qui chante une sourdine, à tout ce qui raisonne une ineptie. Hélas 1 dans huit jours, que dira Voltaire en se voyant mutilé par un pareil drôle? Ainsi je me lamentais, et quand je revis ce Lebreton de malheur, quand je lui démontrai qu’ils étaient déshonorés lui et son livre... il me répondit par un sourire I II était si content de lui-mèmel 11 était riche I II avait empoché l’argent de ï Encyclopédie , il avait contenté M. le lieutenant général de police, il avait évité tous les dangers et tous les pièges, il m’avait payé mes douze cents livres : donc il ne savait pas ce que je voulais lui dire. Il était quitte avec moi; il était résolu à me faire une pension de mes douze cents livres, et maintenant il cherchait à acheter quelque terre à clocher dont il fût le seigneur. C’était encore et ce sera toujours l’histoire do l’abeille et des moutons do Virgile, le sic vos non vobis :

Ceux qui prennent le moins de peine Sont , disait-il , les mieux payés :

Si les moutons portent la laine,

C'est pour faire nos draps rayés.

Le bœuf qui tire la charrue N’a pas le fruit de son tourment :

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Tandis qu’il travaille et qu’il sue,

Son maître mange le ^froment.

L’abeille, à son travail fidèle,

-, Forme son miel du suc des fleurs :

Tout le travail en est pour elle, .

Un autre en goûte les douceurs.

Ahl mon Dieu! mon Dieu! Je n’ai jamais eu plus de ' peine en toute ma vio. Il me semblait que la honte était écrite sur mon front, et que chaque regard des passants pesait sur moi, plein de mépris et de haine, comme si j’eusse été quelque adjudicataire des vivres, un fournisseur de l’armée, un fermier des hôpitaux! Dans ce désastre, et no sachant à qui conter ma peine , j’allai voir d’Alembert. Il se chauffait au soleil que son regard lassé avait peine à contempler. Au premier mot que je lui dis de cette aventure, il se sentit rougir, mais ce fut l’indignation d’un instant, et tout de suite il revint à sa langueur habituelle. Hélas! le malheureux d’Alembert, il se mourait en silence, écrasé par d’invisibles et brûlantes passions. La jalousie ardente et la plus insensée avait brisé les ressorts do sa vie. Il aimait de toutes les forces de son âme une fille abominable et sans cœur, une enfant do l’amour, élevée entre M'"' Gcoffrin etVoisenon, abbé du Jars, au milieu de la contemplation de tous les vices, do tous les crimes et de toutes les folies. Pas un homme, en ces heures où tout finissait pour les hommes de notre génération, plus que d’Alcmbert, n’était devenu vieux avant l’heure, avec tant de chagrin de vieillir, tant d’ennuis, tant de vapeurs! Le malheureux I En si peu de jours, il n’était plus qu’une ombre! , •

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Ah ! mémoire éteinte et muscles endormis ! Il parle , à peine on l'entend parler I II médite, il se trouble 1 II écrit, il oublie I II est rassasié de la vie autant que'M. Collé le chansonnier, quand il eut brisé son verre et déchiré le dernier falbala de sa danseuse.

Au reste, d’Alembcrt n’était pas seul; il y avait près do lui 51. Collardeau tout occupé à mettre en comédie la Courlisane amoureuse de La Fontaine; l’abbé Baurel de Vauxelles, docteur de la maison de Sorbonne et chanoine de l’église de Sens, qui venait d’écrire, selon l’usage académique, pour la chapelle du Louvre, un panégyrique de saint Louis. Il demandait un texte à d’Alembert, et celuici, un instant réveillé, lui donna cette parole du prophète : « Princeps quœ sunt principe cligna cogilahit : le prince aura des pensées dignes d’un prince. » Il y avait aussi le marquis de Louvois, tout goutteux, ratatiné , replié sur lui-mômc et toujours insolent et superbe. D’Arnaud-Baculard, conseiller d’ambassade et mendiant, attendait qu’on lui donnât un écu pour sa visite. Sur un des sièges du jardin, garni d’un coussin en velours, était assise, et belle, encore, M"'' la comtesse de Bussy, très -galante et trèsparée; elle avait à consulter d’Alembert sur une élégie de sa façon qu’elle adressait à Boucher, peintre du roi, F.lle avait été le plus beau modèle et le plus ressemblant de Boucher, qui s’était emparé et paré, comme un vainqueur, de sa beauté, de son sourire, do ses vingt ans et de sa nudité violente. Sur la table de pierre où s’appuyait d’Alenibert, cherchant le mot de l’énigme... et ne le trou^ vant pas! étaient déposés plusieurs livres imprimés et plusieurs manuscrits : les Veillées amoureuses, les Amours

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de la comtesse de Lionne, la Conversion de Robé devenu janséniste, et autres inventions de môme force. Ainsi l'ennui sortait par tous les pores de ce petit jardin qui avait tant de peine à s’épanouir entre ces quatre murailles, pendant que la maîtresse de céans, M"' de L’Espinasse, était à courir après M. lè comte de Guibert, son dernier volage..., un faiseur de tragédies qui était aussi un soldat.

Voilà donc ce qu’il était devenu, ce grand d’AIembert!... un second Gentil-Bernard, presque en enfance. U ne parlait plus guère, et de son discours l’idée était absente, et pas un n’eût reconnu dans ce fantôme le digne émule do Galilée, d’Huyghens et de Newton. Déjà cette gloire était dans l’ombre, on ne retrouvait plus rien de cette passion pour la vérité, de ce zèle ardent pour les progrès de la science, de ce courage et de cette ardeur généreuse, de cette éloquence originale et profonde, élégante et claire. O lumière éteinte I et ce grand homme était arrivé sur le bord de sa fosse comme le distrait à la porto de sa maison! Moi qu’il aimait tant, moi son associé, qu’il avait chargé de tout le fardeau, je n’en pus tirer qu’un soupir. Quel dommage 1 il était si jeune, amoureux, intrépide, il n’y a pas vingt-cinq ans! il tenait si bien sa place au souper des enthousiastes! il était si plein de rage et 'de frémissements au supplice affreux du chevalier de La Barre, au meurtre abominable des Calas! Et moi aussi, dans ce temps-Ià , j’étais ivre et fou ! Les grands yeux ! les cheveux noirs! un être énergique et turbulent!... La marche élégante et légère, et plein d’ardeur et d’espérance, on m’eût pris pour Encelade escaladant les hauteurs du

ciel... Voici que je marche à peine et que je devrais pleurer sur moi-même au lieu de vous pleurer, mon cher d'Alerabert, membre illustre des Académies des sciences de Paris, de Berlin et de Pélersbourg, de la Société royale de Londres, do l’Institut de Bologne, de l’Académie royale des belles- lettres de Suède, des Sociétés royales des sciences de Norvège et de Turin.

Peu à peu , je finis par m’apaiser. Ce fantôme appelé \' Encyclopédie ne vaut pas une larme! A quoi bon tant de colère, et pourquoi faire? Aujourd'hui d’AIembert expire, et mon tour viendra demain ; Condorcet est là pour lui fermer les yeux et prendra sa place ; il y a derrière moi ce faquin d’abbé Baynal, vide et creux, qui no serait pas fâché de s’appçler Diderot-Raynal. Tant bien que mal, Y Encyclopédie est finie en dépit de son libraire ; elle a commencé dans le bruit, dans le mouvement, dans l’émotion universelle; elle se termine on un profond silence. On criait au miraelç! à peine si l’on sait qu’elle est achevée. Enfin, de ces quatre mille souscripteurs que nous avions au départ, combien sont morts, combien se sont arrêtés en chemin, combien n’ont pas ouvert le livre après avoir lu l’introduction? Calmons-nous, Diderot, ne hurlons pas; ne soyons pas plus fier que si nous étions un joueur de flûte. Et'ce fut ainsi que soudain tomba ma colère. Était-ce bien la peine, après tout, de se fâcher pour éclairer une nation qui no sait pas lire, et pour lui apprendre inutilement des droits dont elle ne sait que faire, des devoirs qu’elle ne veut pas remplir?

Peu s’en fallait qu’en ce moment je n’invoquasse les saints et les saintes du paradis... saint Jean, saint Jacques,

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sainte Madeleine et saint Louis, comme le roi Louis XV au préambule de son testament, dans lequel il convient qu’il est un grand pécheur et que ses fautes sont innombrables. Heureusement, je fus distrait de cette bonne intention par un charivari lointain qui s’avançait avec un bruit formidable, au grand étonnement des allants et des passants.

Une' douzaine de musiciens, armés de trompettes, de violons, de clarinettes et de hautbois, marchaient au pas , de course en jouant une sarabande échevelée. Et la trompette, et le tambour et les cymbales, c’était un charivari le plus joyeux du monde. Ces musiciens étaient conduits, disons mieux, poussés en avant par Rameau, un bâton à la main, mais parfaitement dédaigneux de la mesure et des convenances musicales. Jamais je ne l’avais vu à ce point superbe, enthousiaste et glorieux. Ses pieds ne touchaient pas la terre, on eût dit que son plumet avait pris feu à quelque étoile. A son chapeau il avait attaché, avec des faveurs de toutes couleurs, le fameux numéro 27i3j le numéro do son lit d’hôpital, le numéro gagnant, et, magnifique, il s’avançait à travers la foule envieuse de cette fortune, envieuse et pleine d’une ineffable admiration.

(f Elle est à moi, divinités du Pindet » telle fut sa pre- ^ mièce exclamation. « J’ai gagné, me dit-il en m’abordant, j’ai gagné ! La maison m’appartient, je le ferai connaître ! Il n’est bruit en ce moment que do Rameau, propriétaire et seigneur. On en parle à la Courtille , à la ' Râpée, aux Percherons, au Gros-Caillou, au Moulin-de- Javelle, à la Comédie et chez la petite Hus. C’est un mur-

' is.

LA FIN D VX MONDE

mure, une louange, une admiration, une adoration 1 Jamais la loterie de Saint-Sulpico et la Loterie royale n’ont fait autant de bruit que la mienne. Ainsi, triomphe et victoire 1 A moi seul , j’ai fait ce que cinq cent mille hommes ne sauraient faire, j’ai gagné, et je vais de ce pas m’emparer de ma maison, de mes meubles, de mon théâtre, de mes jardins :

Du jeu de la loterie

Bien des gens se font un art,

Mais leur frivole industrie Ne peut fixer le hasard. »

Puis, se tournant vers ses musiciens qui s’étaient arrêtés et qui hurlaient toujours ; « Vous autres, allez m’attendre à mon hôtel de la chaussée d’Antin ; il y a justement un cabaret à ma porte, et ne ménagez pas le vin de mon lo-^ cataire. J’ai quelque chose à dire à l’ami que voilà. » A ces mots do .son chef d'orchestre, cette musique infernale s’éloigna dans la direction que leur indiquait le parvenu Rameau.

Nous n’étions pas loin du Palais-Royal; ce n’était pas encore l’heure des chevaliers d’industrie et des coureuses d’aventures. A peine assis, sur un banc, au Camp-des- Tartares, je dis à Rameau : « Certes, je ne suis pas fâché que vous soyez riche un instant; il ne vous manquait guère que cela pour être un effronté au grand complet. Vous voilà déjà plus superbe et plus bruyant que Palissot, le jour où il fit jouer sur la scène française ses Philosophes. Dites-moi, je vous prie, am de la fortune, ce que vous allez devenir?

LA FIX D' UN MONDB

Ramiîau. — C’est bien simple, et pourtant jo n’cn sais rien. Cet état de riche est si nouveau pour moi ! Certes, je me suis bien promis de n’être pas aussi bêle que Gruel, aussi sot que Bourvalias, aussi mauvais que Paparel. Je sais à l’avance tous les pièges que l’on va me tendre, je prévois toutes les ruses des comédiennes, des danseuses et autres demoiselles à la modo. Elles me connaissent, je les connais , et nous n’avons pas là de belles connaissances! Sitôt que la Guimard entendra sous ses ci-devant fenêtres la musique de la loterie, elle se mettra sur ses gardes meurtrières, et telle qu’on la voit à la foire Saint- Germain, sous la figure d’un automate, représentant une créature assez maigre et très-fardée. Elle excelle, cette > • aimable automate, à dépouiller le premier venu de sa bourse et de ses bijoux; mais moi, bernicle! On se tiendra sur la défensive; on est fait à ces roucoulements, à ces ajustements, à ces épaules nues; et quand enfin la dame aura joué toutes ses mines, très-poliment je la mène à la porte, et je me prélasso en ma maison. Nous sommes exposés, nous autres pauvres riches, à tant de pièges, à tant de malheurs I

Didehot. — Comme vous dites cela. Rameau! Je trouve en effet que vous n’avez plus la mine triomphante d’un enrichi de ce matin. Voici déjà que votre gaieté s’en va comme une fumée, et, tenez 1 vous venez de pousser un . soupir qui annonce une âme en tristesse. Est-ce que vraiment il vous serait arrivé quelque chose d’assez fâcheux pour contrc-balancer la gloire de ce beau jour?

Rameau. — C’est très-vrai; je ne me connais plus.

Je deviens un homme sentimental ; j’ai de la peine au

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LA FIN D’UN MONDE

fond de l'àme, une grosse peine, et mon billet de loterie est impuissant à me consoler. Je vous ai raconté déjà que, chez les Miramiones, j’enseignais la musique à je ne sais quelle jeunesse, et que celte jeunesse avait un grand talent. C’était toute ma fôte et tout mon orgueil d'entendre à loisir cette voix superbe et charmante, d’enseigner à cette enfant inconnue les fièvres, les désespoirs, les langueurs de la musique; d’initier cette Ame innocente à des secrets que moi seul je connais, et, glorieux, je la suivais en ses progrès rapides. Sans nous être jamais vus nous nous connaissions si bien, elle et moil Honnêtement, je me sentais attiré par un esprit, un talent rare... un charme! Hier, c’était le jour de ma leçon; elle devait me chanter ce beau morceau de VArmide que l’on dirait écrit pour elle ;

C’est ici le séjour des Grâces! ’ ,

Ainsi j’arrive, et j’accordais déjà mon violon, souriant à l'avance aux accents que j’allais entendre. Hélas! malheureux que je suis! soudain le voile noir qui restait tendu sur la grille du couvent s’entr’ ouvre avec un bruit sinistre, et je vois l’abbesse, au milieu des sœurs vénérables, la çrosse en main et le courroux dans les yeux, qui m’interroge : « O misérable! ô mécréant!. me dit-elle, qu’as-tu fait de la jeune fille que l’on t’avait confiée, et qu’est-elle devenue? » En même temps elle menace, elle jure de me livrer au lieutenant criminel. « Notre enfant, disaitelle, la gloire et l’harmonie de notre chaiiellel une voix si belle, un talent si rare ! » Ainsi parlait la terrible ab-

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besse au milieu des vénérables, irritées, et silencieuses. J’avoue en ce moment que ma peur égala mon chagrin. Une abbesse est souveraine en sa maison ; elle tient dans ses mains la vie et la mort; vous l’avez très-bien dit dans la Religieuse, elle connaît, en certains endroits mysrtérieux de son oouvent, inaccessibles à tous les regards, des in-pace, des cachots qu’elle ouvre ou qu’elle ferme à son gré. Autour d’elle, un grand silence, un mystère impénétrable, une obéissance aveugle. En6n, est-ce que l’on s’inquiète d’un pauvre diable tel que moi? DonC', je m’attendais à disparaître au premier ordre, et, ma foi! j’avais grand’peur.

(t Mais il y avait sur mon visage un chagrin si réel, un étonnement si peu joué, j’étais vraiment si malheureux -de cette enfant peut-être à jamais perdue, et la tourière •ayant affirmé à M'"' l’abbesse que je n’avais jamais vu cette brebis égarée, elle finit par s’apaiser. « C’est notre faute, après tout, dit-elle à ses dames, et jamais nos portes n’auraient dû s’ouvrir pour un pareil vagabond. Ya-t’en donc loin d’ici, musicien de malheur, va-t’en et prends garde à ne pas frôler le seuil de ces saintes mu- , railles, il n’y ferait pas bon pour toi. » A cos mots, le rideau se referma, et deux mains robustes me jetèrent hors de cette maison , où je laissais mes meilleures tendresses et mes plus honnêtes souvenirs.

Diderot. — Je vous l’avais bien dit. Rameau, que ces éducations ne vous profitaient pas. Vous n’êtes pas né, croyez-moi, pour instruire la jeunesse, même à travers un voile. Autour d’un homme tel que vous s’élèvent je ne sais quelles fumées malsaines, pernicieuses. 11 est pro-

bable que vous aurez, sans le vouloir, souillé à cette enfant des passions inconnues et terribles, dont le premier venu aura profité. Elle est perdue, et c’est par vous qu’elle est perdue... Un remords de plus, un remords de moins, que vous importe, après tout. Rameau? »

Il retomba dans sa méditation silencieuse.*En ce moment, il avait oublié la fortune et les honneurs qui l’attendaient. Je le laissai rêver tout è son aise; il com- ’ mençait à n’être plus pour moi le monstre on morale que j’avais entrevu. Tel que je le voyais à cette heure, il était tout bonnement un homme ordinaire, avec plus de vices et plus de talent que le commun des hommes. Il avait beau cacher, comme on cacherait un crime, les quelques bonnes qualités survivantes dans Son âme, j’avais fini par les découvrir, et je le plaignais, comme on plaint le voyageur égaré par une nuit d’orage et qui ne trouve plus son chemin.

Dans ce répit d’un instant à notre interminable causerie, une certaine agitation remplissait le jardin du palais. Des gens affairés, la règle et le cordeau à la main, allaient et venaient dressant des plans et marquant ces vieux arbres; la marque indiquait que l’arbre allait tomber. Ces messieurs étaient des architectes qui s’emparaient on maîtres de ce jardin superbe, où le cardinal de Richelieu promenait, au milieu do ses gardes, les rêves et les soucis de sa grandeur. Les bruits qui déjà couraient dans le public étaient donc vrais, que ces hêtres séculaires étaient condamnés 1 C’était donc vrai que ce lieu de rendez-vous, do causerie et de loisir, ces ombrages, ces doux parterres, ces quinconces fastueux, ces bassins

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remplis de murmures céderaient la place à des galeries bâties, à des magasins pleins de marchandises, à des tavernes, à des tripots! Quel démenti cruel les maçons allaient donner à la majesté de ces beaux lieux où la grande politique avait tenu ses tabernacles!

Les voilà chassés à jamais, les poètes, les rêveurs, les oisifs de mon espèce! Ainsi je songeais, oubliant Rameau, et si fixe était mon idée en ce moment, que je ne voyais pas toutes sortes de coquetteries et de petits manèges autour du banc sur lequel nous étions assis. Déjà le bruit de M. le chevalier Rameau, couronné par la Loterie, emplissait toute la ville, et ce numéro triomphant attaché à ce chapeau de Fortunatus attirait tous les re^rds ; beaucoup d’ambitions, beaucoup d’ambitieux. Il en est de nos Parisiennes comme des mouches de leur toilette, qu’elles placent d’une main diligente sur leur visage, su coin do l’œil, au milieu du front, à la joue, au pli du rire. Files ont un nom particulier, toutes ces mouches; il^ y a Yassassine et la majestueuse, Y enjouée et la galante, la coquette, la friponne et Ip précieuse. On en pouvait dire autant de toutes les dames qui soudain passèrent et repassèrent devant Rameau, dans leur plus doux appareil, semblables aux abeilles, attirées de très-loin par une pariétaire on fleur. Et ces majestueuses, ces galantes, cos friponnes, lançaient à Rameau leurs œillades assassines, les petites dames à hausse-col non moins que les coquettes à grand collier. C’était à qui, de ces conquérantes peu farouches, obtiendrait un coup d’œil; mais que Rameau fût plongé dans ses regrets , ou protégé par son orgueil d’homme enrichi, il ne tint compte do ces avances.

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« Peuhl me dit-il, voyez -vous toutes ces firinccsses qui me tendent leurs filets ?... Je suis devenu un trop gros poisson pour le hameçon de ces pécheresses. » Il dit cola simplement, et je fus très-étonné de ne' pas entendre ce formidable éclat de rire avec lequel, d'habitude,’ il appuvait sa joie ou son mépris. Bientôt, quand ces provocations directes eurent passé à d’autres mortels, les diverses fenêtres des maisons voisines qui prenaient jour sur le jardin s’ouvrirent, et plus d’une Circé du Palais-Royal se montra à demi paréo et nonchalante à sa toilette. Alors nous vîmes M“* Dozon qui peignait ellemême ses blonds cheveux, et les faisait luire et reluire aux rayons du soleil', Dozon, la digne élève do Laïs pour le chant, de Molé pour la déclamation, de Piinot pour le geste, du sieur Deshayes pour la danse, et du célèbre Donnadieu pour les armes. Elle avait pris dos billets à la ' loterie de la Guimard, et de ses billets perdants ellg avait' , fait des papillotes qu’elle eût volontiers échangées (le con- . tenu avec le contenant) contre le billet gagnant. Au même étage, à droite, on voyait Ml*' Fleuri la Bète, élève dé La Morlièré, et qui répétait son rôle do Médée en habit de combat. Au deuxième étage, une danseuse de Lisbonne, .M"' Paganini, la tète nue, avec une espèce d’habit de marmotte en taffetas rouge, et frappant d’un pied nerveux le parquet de son petit salon, semblait défier M**' Camargo, sa camarade. Au rez-de-chaussée , inquiète et jouant h la princesse, étalait M**' Duthé, que le duc de Chartres a\*ait logée incoçTiilo près de son pelais ; et la dame innocemment déjeunait d’un œuf à la coque entre milord d’ Aigrement et le marquis de Geolis, deux rivaux heureux... avec

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quelle grâce infinie elle coupait sa mouillette, et le joli brin de jaune doré qu’elle laissait à sa lèvre empourprée! AhI tant de cérémonie, et d’élégance, à manger un œuf à la coque... et tout cela pour Rameau, et Rameau le riche était insensible 1 On finit par lui envoyer des messages et des messagères : « Monsieur, disait l’une, on vous attend ce soir chez M"' de Beauvoisin, pour un lansquenet en bonne compagnie, avec M'*' Anne de Saint-Évreux et M'*' Aurore, sa cousine. » — «Monsieur, disait une autre soubrette, coifi'ée à la dragonne et portant un fichu de blondes bouillonnées l’une dans l’autre, il serait bien mal à vous de ne pJts dîner chez M™ de Vieilleville, avec M. de Saint-Lambert. On vous en prie, on vous attend. Nous aurons M, de Flamenville , M”' Lusi , de la Comédie- Française, et M"' de Germencé. » Tels étaient les discours. Plus d’une, en passant, laissait tomber son bouquet ou son mouchoir, et finissait par le ramasser, puisque Rameau ne le ramassait pas. C’était vraiment risible, et Rameau disait :

« Voilà ce que c’est que d’avoir dans Paris une maison à soi, parmi cent maisons de trente mille livres de rente chacune, deux cents de dix mille livres, trois ou quatre de cinquante à soixante mille. On est un homme attendu, provoqué, appelé partout; on est quelque chose enfin. Mais il faut que je la voie avec mon œil de propriétaire,

cette maison ; il est temps que je m’en empare Au

revoir , Diderot !

Montrons Uéraclius au peuple qui l’attend 1 »

Pour tout de bon, il me quittait; un souvenir l’arrêta :

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