‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 76 sur 89 · I.\ FIN D'UN MONDE · texte numérisé non relu

I.\ FIN D'UN MONDE

« Vous ôtes-vous consolé, me dit-il, de voire mésavenlurt* et de Y Encyclopédie abandonnée aux mouchards du Saint- Florentin? Avez-vous pardonné à Lebreton sa couardise, et peut-on savoir si votre esprit s'est calmé? » Puis, voyant que je gardais le silence, il reprit ; «C’est pourtant notre histoire à tous; il y a toujours à l'instrument dont nous jouons une corde fêlée, et cette oorde, au plus beau moment de la symphonie, elle se brise. Un jour que j’étais à Berlin, je résolus de me faire entendre au roi do Prusse. Il venait, par grand miracle, de bâtir et de meubler à scs frais un Grand Opéra, où il avait réuni, très-généreusement pour un prince économe, une suffisante quantité de bons chanteurs : la Farinella, Giovanna Gasparina, qui avait succédé par ordre du roi à Anna Lorio Campolungo ; Giuseppe Santarelli , Giovanni Trivulzi , Maria Mariolti , Gaetano Pinetti et Ferdinando Mazzetti.

« C’était son maître do chapelle, Graün, un mien ami, qui avait composé cette troupe excellente à chanter sa Rodelinda. — Graün m’avait placé dans un coin de l’orchcstre, derrière les cariatides. Je voyais mal , mais j’entendais bien, et tout cela était détestable. Quelle musique I un mélange odieux de flûte et do tambour; toujours la diane et le pas de charge, et des airs d’amour à porter le diable en terre 1 Le lendemain, je m’achemine au palais du roi; pas un garde et pas une sentinelle ; on entrait là dedans mieux que chez soi, pour peu que le loyer soit en retard. Je frappe, et l’instant d’après un homme, en maugréant, m’ouvrait la porte. 11 était coiffé d’un grand et vieux chapeau tout râpé et couvert d’une plume blanche; il portait un casaquin de .satin bleu de ciel, très-jauni et très -

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bruni par le tabac d'Espagne qu’il semait à pleine main. D’un ton brusque et d’un regard perçant, il me demanda ce que je voulais. Je lui répondis que j’étais le neveu du grand musicien Rameau, bon musicien moi-méme, et que je venais faire de la musique avec Sa Majesté, dans l’unique espérance d’entendre une des meilleures flûtes de l’univers.

« Mon ami , me dit cet homme , il y a temps pour toute chose; on passe une revue le matin, on règne le reste du jour, on joue de la flûte le soir. Reviens ce soirl » C’était le roi qui m’avait ouvert sa porte. Ah! je le reconnus bien quand j’eus entendu cette voix d’un si beau timbre et faite pour le commandement. Le soir j’arrive; il était à son pupitre et la flûte à la bouche. Il m’indiqua du bout de sa flûte un morceau de sa composition, et je l’accompagnai do mon mieux; mais que c’était difficile! Il jouait une chose ..absurde, infernale, et tantôt il brusquait la mesure, et tantôt il la ralentissait; môme en musique, il était un despote: et que fis-je alors? un coup do ma tôte. A la fin de ce morceau do sa composition, et quand j’aurais dû remercier le grand Frédéric, et battre des mains à son feu, à son souffle... 6 povero! j’improvisai sur un thème italien un hymne largo et puissant, plein do grâce et de douleur; je condensai toutes mes forces en masses imposantes, ayant grand soin do retrouver à chaque instant le fil du morceau interrompu par mon caprice et retrouvé par ma fantaisie. Ah ! j’ai rarement si bien joué du violon ! et je no crois pas que les violons les plus célèbres, non pas môme Georges Ncumarkt de Weimar, lorsqu’il composait le fameux cantique : Laissojis faire an

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bon Dieu, ait retenti d’une façon plus solennelle. A la j)Ointe ardente de mon archet, je lançais des fusées de notes dans un feu d’artifice de stretles éblouissantes. Le roi m’écoutait avec la même ardeur que s’il avait entendu venir un escadron de cavalerie, et je crois bien qu’il mettait la main dans sa poche, où il cherchait, sans doute pour me la donner, sa tabatière d’or, quand soudain ma chanterelle s’est brisée avec un bruit lamentable.

« A ce bruit de mauvais augure, le roi, qui commençait à frémir, se prit à rire en disant ; Pauvre garçon!

« La corde brisée! et la cruche cassée! et Y Encyclopédie en proie au libraire Lebreton! voilà des tragédies. Mais la patience est un remède à tous les maux. »

El cette fois; définitivement, il prit sa course du côté de la maison en loterie et de la chaussée d’Antin.

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