‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 78 sur 89 · L.V FIN D’UN MON DU · texte numérisé non relu

L.V FIN D’UN MON DU

Surtout, à la plus belle place, au jour le plus favorable, ou pouvait voir et, malgré soi, l'on voyait M'’' Guimard en habit de nymphe. Une étoffe légère et malheureusement diaphane recouvrait à demi cette poitrine idéale; un bonnet à la conquérante, incliné coquettement sur un côté de la tête avec un agrément d’or à Textrémité, et retenu par un cercle en diamants, relevait ces beaux cheveux (les menteurs!) d’une négligence exquise... Un grand bouquet de pierreries : roses, rubis, boutons de perles, parait le corsage, et tout cela si plein de coquetterie et de promesses , que tout autre eût été pris à cet appeau...

Rameau passa son chemin sans rien voir : pouf, gaze et rubans, il savait tous ces mystères. De son côté la dame était fiabile ; elle savait son métier. Elle n’était pas femme à laisser traîner un bout de jarretière inutile. Elle était foute pareille aux courtisanes do Lucrèce qui n’admettent aux scènes les plus positives do leur vie intime que les amants dont elles ne veulent plus... Rameau, d’ailleurs, se connaissait trop en belles femmes pour s’arrêter à celle-là... Il s’arrêta un peu plus longtemps à regarder les curiosités de sa maison : cages d’oiseaux en bois de rose, vases en marbre do Paros représentant la naissance de Bacchus ; cassettes, seaux d'argent travaillé à jour et doublés de cristal ; tabatières d’or gravées par Trébuche! , flacons à quatre cadrans, lustres à six branches, pagodes en filigrane, et sur la toilette, à côté des coiffes de madame , des boucles d’oreilles de nuit, en or émaillé, couleur de puce.

Et quand il eut bien vu tout cet ensemble harmonieux,

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OÙ l’art le disputait à la matière, apparut la nymphe et la déesse , dans l'attitude, avec le sourire de Mérope en demi-négligé, car la dame était adroite, et les rôles de jeune mère ne lui déplaisaient pas :

Tendons à sa jeunesse une main bienfaisante ;

C’est un infortuné que le ciel nous présente.

Il suffit qu’il soit homme et qu’il soit malheureux.

Du premier coup d’œil, la belle Athénaïs comprit qu’elle avait sous les yeux un mortel cuirassé du triple airain, et tout de suite elle changea de gamme et de maintien. «Quoi! c’est vous, monsieur Rameau, qui devenez mon maître et seigneur ! Sur deux mille cinq cents billets, c’est donc vous dont l’heureuse main a rencontré le victorieux ! Soyez Je bienvenu chez vous; le dîner est cuit à point, et je serai bien heureuse si vous me faites l’honneur de m’admettre à votre table. » ,

On les servit à l’instant même, et Rameau, qui ne craignait pas la Guimard, mangea beaucoup, but très-peu. Son hôtesse était sur ^s gardes meurtrières... il ne lui fit pas môme l’honneur de se tenir sur ses gardes. Il était l)on compagnon, ce jour-là il fut môme de bonne compagnie. Il ne fil aucune allusion à sa nouvelle fortune; il fit mieux, il se plaignit que les temps étaient durs, que le roi était avare, que M"'* du Barry ne l’aimait pas, que le duc de La Vrillière, obéissant à M'"' de Langeac, persécutait les violons au spectacle et dans les guinguettes ; « Enfin, ma chère amie, croiriez-vous que le roi ne veut plus dépenser, pour toute sa musique, y compris l’Opéra,

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qu’une misérable somme de quatre cent dix-neuf mille huit cent quarante-huit livres sept sous six deniers? Ils ont fait pis que cela, ma chère 1 ils ont supprimé la royauté de roi des violons! C’était moi qui devais remplacer Guignon, le roi actuel des violons. J’aurais présidé la confrérie de Saint-Julien-des-Ménétriers ; j’aurais donné les charges de lieutenants généraux de hautbois, téorbe, et basse de viole, dans tout le royaume... Ils ont anéanti la charge ! Étonnez-vous donc que la musique aille à la débandade. » En disant ces mots, il cherchait son violon, mais il se souvint que, par prudence, il ne l’avait pas apporté avec lui.

« Mon ami, reprit la Guimard , avec ce môme clignotement de l’œil qui avait fait dépenser trente millions au prince de Soubise, avec votre fortune et vos rares talents, vous serez toujours le roi, partout où vous irez : roi par l’esprit, disons tout, par la beauté. AhI si j’étais encore en mes beaux jours I » Cependant elle tombait dans la mélancolie, elle soupirait, et son hôte était toujours aussi calme, a AhI le gredin I » se disait-elle, et tout de suite elle reprit de sa voix naturelle : « Puisque vous aimez la musique, il faudra bien vous en faire un peu. Déjà tout est prévu pour ce soir; nous aurons un petit concert, et môme un petit ballet, si vous voulez. Ma musique est peu nombreuse : une basse, une flûte, un clavecin et trois violons; mais elle est tout à votre service. »

Après le dîner, ils {tassèrent dans le salon de musique, où ils trouvèrent plusieurs chanteuses de l’Opéra-Comique et de l’Opéra, quelques chanteurs d’humble renommée, et les plus privés habitués de la maison; tout cela très-

simple et sans apprêt, en petit costume et presque en déshabillé : les jupons chargés de blonde ou de très-belle mousseline fort plissée ; de petites robes sur leurs demipaniers, en soie ou en toile de Perse, une grande variété de couleurs, douces et tranquilles, comme il convient à cette heure de la journée, entre chien et loup, où la nature est abandonnée à elle-même, où les charmes d’un beau teint sont livrés à toute leur douceur. Même une de ces dames s’excusa d’être venue en peignoir... un peignoir de vingt- cinq louis, dont la manche en dentelle se relevait au coude... Elle avait pour ceinture un riche mouchoir de Turquie, en couleur d’œillet cramoisi. Ainsi faite, elle était toute semblable à cette nymphe d’Anacréon ;

Des fleurs, des parfums et du vin !

Va plutôt me chercher cette charmante blonde;

Rends-la sensible à mes désirs :

Avant que de jouir des biens d'un autre monde.

Je veux de celui-ci goûter tous les plaisirs.

Mais celle-là même, en dépit de ses beaux yeux et du léger duvet déjà très-marqué sur sa lèvre incarnate, elle n’obtint pas grâce aux yeux de Rameau... à peine un coup d’œil; puis, il faut tout dire, elle eut la maladresse de chanter une chanson que lui avait apprise M"' Rosalie, et qu’elle chantait aussi mal qu’on la lui avait enseignée :

Déjà la jeune bergère.

Dans les plus simples atours ,

Sur la naissante fougère Vient soupirer ses amours ;

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En vain le dieu de Cytlière Nous offrirait son secours,

Tout languirait sur la terre S'il n’Otait point de beaux jours.

Autour de ces daines et de ces messieurs papillonnaient deux abbés, un icune magistrat qui soufflait sur ses manchettes, et deux mousquetaires dans le bel âge. Ils riaient avec les Cidalises, et comme ils se seraient moqués de Rameau , s’ils n’avaient pa's été du complot d’Athénaïs Guimard, qui voulait ravoir sa maison... pour le moins, au prix coûtant!

•Mais on eût dit que la fortune avait donné à Rameau môme la prudence. Il était cependant de très -agréable humeur, et comme un de ces messieurs lui demandait ce qu’il allait faire de cette fortune inespérée, il répondit par une histoire assez plaisante et qui les amusa. « Messieurs, <^it-il, il y avait naguère, à Dublin, un matelot dont le navire s’était liattu contre les corsaires, boucaniers et autres écumeurs de mer. La chance heureuse ayant favorisé le navire, ils revinrent à Dublin chargés d’or et d’argent. Au bout de huit jours, le capitaine, qui s’impatientait déjà et voulait reprendre la mer, rencontrait son matelot dans un carrefour qu’il remplissait de sa joie et de ses bombances. Il tenait sous son bras une assez jolie fille, et le joyeux couple était précédé d’un violon qui lui raclait une gigue échevelée.

« Eh bien! Jack, .s’écria le capitaine, avant peu je m’embarque, et je compte sur toi!

— One Dieu bénisse Votre Honneur! reprit le matelot;

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il n’y a pas de capitaine, il n’y a pas d’empereur que je suivisse aussi volontiers que vous, mais je ne saurais, en ce moment. Voyez, mon capitaine, ma bourse est encore à demi pleine, et cependant je ne la ménage pas. Voilà une belle fille et voilà un violon qui me suivent depuis que je suis à terre. Et quand mettez-vous à la voile ?

— Avant qu’il soit huit jours.

— Adieu, mon capitaine; il me faut bien quinze jours pour manger tout cet argent.

— Qu’à cela ne tienne, reprend le corsaire, enfant que tu es, prends-moi deux filles et prends-moi deux violons !...»

Et voilà, messieurs, ce que je compte faire avéc un peu de réflexion. »

L’apologue de Rameau fut applaudi à tout rompre. Alors la vieille fée aux abois jugea qu’il était convenable et prudent de frapper les derniers coups.

Donc, elle sortit du petit salon de musique, laissant ces messieurs et ces dames occupés d’un passe-dix peu ruineux, Rameau dans un coin, les symphonistes raclant une sarabande assez maussade, et, l’instant d’après, elle revint tenant par la main une admirable jeune fille, que l’on eût prise, à sà beauté sévère, athénienne à demi, française à demi, pour un marbre de Caffieri. A l’aspect de cette beauté, les jeux cessèrent, la musique s’arrêta; Rameau se demandait, comprenant le danger, quelle était cette aventure. Elle était entre ses seize et di.x-sept ans; elle portait une robe en sénardine, et très-modeste ; un beau visage aux doux contours ; une grande et belle taille ; une vie, une jeunesse, une grâce abondamment répandues sur cette intelligente physionomie, un cou enchan-

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