I.A FIN D'UN MONDE
VOUS pas attendries comme moi?» Puis, d’une voix trèsnaturelle, il ajouta : «Chantez-moi, s’il vous plaît, l’.-lfcesle ! »
Ici intervint Alhénaïs Guimard. «Rien pour rien, dit^ elle à Rameau. Vous ôtes le maître en ces lieux , mais vous n’avez rien à commander à madame. Que nous donnerez-vous? » Rameau, alors, se tournant vers la chanteuse : « Par pitié , chantez, et je vous donnerai la maison que voici. » Il se remit au piano, la chanteuse se reprit à chanter :
Tout fuit, tout m’abandonne à mon funeste sort :
De l’amitié, de la reconnaissance.
J’espérerais en vâin un si pénible effort.
Ah ! l’amour seul en est capable !
Cher époux , tu vivras , tu me devras le jour.
Ce jour, dont te privait la Parque impitoyable,
Te sera rendu par l’amour !
Il était très-ému; il avait les yeux pleins de larmes. D’un geste énergique et {«ssionné, il la pria de chanter encore, et, quand elle eut chanté pour la seconde fois cette immortelle invocation. Rameau, tirant de sa cachette le billet qui le faisait propriétaire de cette maison..., de cette fortune, offrit à cette Armide, à cette Alceste, le billet qu’il avait ramassé dans ta roue, ô Fortune! Et la chanteuse, avec un petit salut, le salut d’une reine à son vassal, enfouit le billet dans son sein.
Au môme instant, la Guimard, de sa main d’araignée, arrachait, ou peu s’en faut, le cordon de la sonnette. On vit alors s’ouvrir la porte à deux battants; le cocher, les deux laquais, le majordome et tous les valets de la maison
LA FIN D’UN MONDE
se tenaient derrière cette porte : « Accompagnez, dit la Guimard à ses gens, M. Rameau jusque dans la rue, et ' si jamais il se présente au seuil de cette maison, vous lui direz que nous n’y sommes pas. »
C’est ainsi qu’il fut chassé de ce paradis d’un instant; mais il emportait dans son âme et dans son cœur les chers accents de cette enfant de Tyndarc et de Léda, cousine de Circé, fille du Soleil.