‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 82 sur 89 · I.A FIN D'ÜN MONDE · texte numérisé non relu

I.A FIN D'ÜN MONDE

de nous déranger pour si peu. » Voilà comme il fut reçu, et, chancelant dans la rue à force de douleur, il s’en fut, chantant tout bas comme une âme en peine :

Tristes apprêts, pâles flambeaux,

Jour plus atTreux que les ténèbres,

Astres lujçubres des tombeaux,

Non, je ne verrai plus que vos clartés funèbres!

A mesure qu'il chantait, il élevait la voix, et tant sa voix s’élevait, qu'elle troubla le silence des nuits et qu’il tomba dans les mains du guet, qui l’emmena au Petit- Châtelet pour tapage nocturne. 11 était si malheureux, qu'il se laissa faire; il ne se réclama de personne; et patient comme une créature sans asile, et sans amis, il attendit qu’il plût au commissaire de le relâcher... Voilà comme il se fit que nulle part je ne pus le rejoindre. Il avait disparu de la ville, et, sans en convenir avec moimême, il me semblait qu’il avait emporté mes derniers jours d’éloquence et de contentement. Il manquait à ma veine, à ma fantaisie; il était pour mon esprit là pierre à aiguiser, mais une fausse honte me retenait, et je n’osais le demander à personne. Au bout de quinze jours de silence et d’abandon, à la fin je rencontrai, sans le chercher, le baron d’Holbach. . . Il vint à moi avec une sollicitude affectueuse ; « Ami , me dit-il, que faites- vous? que devenez-vous? on ne vous voit plusl Êtes-vous donc si malheureux des trahisons de votre éditeur Lebreton? Pauvre homme 1 Et si vous saviez que le monde entier s’occupe assez peu de V Encyclopédie! Allons, revenez ànous! laissez là vos rêves et vos tristesses I

Page 1