I.A FIN D'UN MONDE
- « C’est r heure OÙ les honnêtes gens quittent la ville;
Paris est désert. Le roi est à Fontainebleau, sa maîtresse à Luciennes, l'archevêque à Conflans, Voltaire est en exil. Tous les princes sont dispersés chez eux ; M. le duc d’Orléans et M. le duc de Chartres bâillent à Villers- Cotterets, M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon s’ennuieht à Chantilly, M. le prince de Conti dort à l’Isle- Adam. Venez avec moi; nous partirons pour mon château, et nous serons en trois heures dans mon jardin... » Èt comme il vit que j’hésitais à répondre :
« Au moins, reprit-il, donnez-moi toute votre soirée et dînons ensemble où vous voudrez. Chez moi? Sous les chevaux des Tuileries? Mais nous dînerons mieux à la barrière Blanche. Après le dîner, je veux vous montrer une comédie extraordinaire au théâtre de la Guimard, qui donne à son profit, ce soir, une dernière représentation. » Au nom de la Guimard, je devins attentif, et le baron, me voyant quelque peu rasséréné : « C’est convenu, Diderot, je vous attends à cinq heures. Allez, faitesvous beau et revenez. »
Je fis donc une grande toilette, et j’ai bien peur que, pour la dernière fois, m’ait servi ce beau gilet à fleurs que m’a brodé M"' Jodat, en échange do tant de bons conseils que je lui ai donnés, et qui en ont fait naturellement la plus sotte gourgandine et la plus détestable comédienne qui ait glapi Aménaide et Mérope, de Paris à Saint-Pétersbourg. Mon gilet à fleurs, mes jarretières à rubans, mes souliers à boucles d’or, mon chapeau neuf,, mes manchettes en mousseline unie... il ne me manquait guère que deux montres, un diamant, un brin d’ambre,,
une mouche au visage, et parler gras avec beaucoup de jargon et peu d’esprit, pour me voir un petit-mattre accompli.
A l’heure dite, j’étais chez le baron. Comme tous les gens heureux, il aime à dîner longuement; il dîne en causant , il cause en dînant. « Je vous conduis ce soir chez la Guimard, me disait-il, parce que les gens bien informés racontent que cela sera très-curieux. Il s’agit d’un mariage entre un jeune financier de ce temps-ci, et une Agnès du couvent voisin. La demoiselle est, dit-on, une virtuose, et le jeune homme est reconnu généralement pour un financier de la famille des fieaujon et des Turcaret. La demoiselle apporte au monsieur ce même hôtel de la Guimard dont on a tafnt parlé, surtout depuis six semaines, et, si l’on n’est pas d’accord sur la façon dont cet hôtel a passé à la belle chanteuse, on sait du moins que la Guimard a vainement tenté de le ravoir, par toutes sortes de procédés qu’elle connaît.
« La pauvrette! dé sa tentative elle est sortie à sa honte et toute camuse. On ajoute, assez bas, que le fiancé de ce mariage à l’année est le fils reconnu, ou peu s’en faut, de M“*' la duchesse de Loivigny, qui s’est attelée à sa fortune. Lejeune homme, au reste, est charmant, un Lauzun pour les bonnes grâces, nn Bouret pour l’intelligence... 11 vous dirait, d’un cmip d’œil, le produit net d’une somme de cent cinquante-sept livres trois deniers, avec les intérêts à sept et un quart pour cent, accumuk^ pendant trois mille sept cents ans, plus un quart d'heure. Il sait par cœur la dette nationale do la France corvéable : rentes, jiensions, portions congrues,