I.A FIN D'UN MONDE
bénéfices ruraux; il sait, à dix centimes près, ce que rapportent, peuvent rapporter et doivent rapporter les cent quarante millions six cent soixante -quatre mille sept cent cinquante arpents dont se compose actuellement le royaume de France. Et le voilà qui demande aux chemins, aux rochers, aux montagnes, aux biens communaux, aux terres vaines et vagues, aux fossés, à la haie, à la rivière, aux ruisseaux, aux sables, aux fougères : amendes, impôts, tailles et corvées, tout comme aux parcs, aux maisons, aux jardins, aux bois, aux étangs, aux prés, à la vigne, au champ de blé.
a II porte, en son cerveau-coffre-fort, le tableau général des impositions dans les pays conquis, aussi bien que dans les pays d’élection : impositions ordinaires, vingtièmes, premier brevet, second brevet, capitation par livres, profits et droits, industries et biens-^fonds , tailles et taillons do la gendarmerie, étapes extraordinaires des guerres, marine, artillorie et génie. Il sait tout cela sur le bout de ses doigts d’Harpagon. De Paris à Grenoble, du Hainaut en Lorraine, du pays de Foix à la Provence, il vous dira tout ce qu'on impose, et tout ce qu’on oublie. Et tant pis pour les malheureux peuples chargés de toutes ces dettes! Qu’ils pleurent... et qu’ils payent! qu’ils gémissent... et qu’ils payent!... Il sait le quantum de tous les métiers' , du fourbisseur au mégissier, de l’éperonnier au plumassier. Il a des droits à revendiquer sur les savetiers, couturières, bouquetières, découpeurs, oiseleurs, maîtres d’armes, écrivains publics et foulons de drap. 11 se connaît mieux que personne en monnaies d’or, d’argent et de billon ; ,écus d’or au soleil, florins, testons, ducats.
t.A KIN D'UN MONDE.
demi-ducats. Encore une fois, c’est un financier accompli. Mais ce soir il déroge, il s’émancipe! Ce soir, il jouera la comédie avec sa nouvelle maîtresse. Allons-y donc. »
Aussitôt après le dîner, nous voilà partis, le baron et moi, pour la cliaus.sée d'Antin; mais, venus en toute hâte, la salle était déjà, du haut en bas, toute remplie. Ils sont fous de ces spectacles extraordinaires, nos respec- ' tables Parisiens. On leur dirait : « Vous entendrez chanter des filles de joie hors de service , et qui s’amusent à souiller les chefs-d'œuvre en guise de pas.se-temps; vous verrez, en tel lieu, Roland sans force, Atys sans tendresse, Issé méchante, Armide inerte, et Tancrède imbécile-.. » ils se feraient tuer aux portes du théâtre. Au fait, nous avions deux places réservées, et, du fond de notre petite loge, il nous fut permis de compter les divers spectateurs que ce drame avait attirés.
Nous les connaissions presque tous, les connus, les inconnus même, les glorieux et les ignobles : Sedaine, assis à côté de Poinsinct; la duchesse de Lauraguais, à côté du marquis de Yérac; M. de Pontcarré, non loin de de Morfi. Nous dirons de Morfi, parcespect pour Sa Majesté, qui en avait fait une baronne. Le sieur Daube de Jossau, qui avait signé, le matin même, un concordat avec ses créanciers, donnait le bras à son protecteur, le prince de Montbarcy, et lui contait tout bas des histoires à rire tout haut. M. Rochois de Cliabannes, qui venait de quitter la carrière des lettres pour entrer dans les bureaux des affaires étrangères, saluait en rougissant ses anciens amis, M. et M""" Daz'mcourl, qui jadis l’atten-
daient à la fortune du pot. M*'* Dumiré, de l’Opéra, faisait des mines au duc d’AiguüIon, qui les lui rendait de ^ son mieux. Cette demoiselle était la propre fille de la fameuse courtisane qui perdit son amant , Gaston de Vil- 1ers, ruiné à triple écriture, et qui fit écrire, à crédit, sur le marbre de son tombeau ; Mi re la mi la.
Un peu plus tard, nous vîmes arriver M. le chevalier d’Arques, chevalier d’honneur de M“' la comtesse de Langeac, par la grâce de M. le comte de Saint-Florentin. M'‘* Virginie avait amené (ces filles ne doutent de rien) M. Chenon, commissaire an Châtelet de Paris; Fleurj', le prince de Nassau; M*'* Arnould, le fameux exempt de police Demmery. M. le baron de Bage était là, fou de musique, â côté de plusieurs amateurs aussi savants que lui : le comte de Milly, le comte de Turpin, Guichard, Du Fresne et Godefroy. Dans une loge, à part, se tenait dédaigneuse, attendant je ne sais qui, M"» Durancy de je ne sais quoi, la digne fille de la fameuse Darimatel; dans la loge à côté, M“' Sainval et M"* Dumesnil. On avait pendu naguère le propre frère de M‘>' Sainval, un déserteur 1 et messieurs les comédiens-valets de chambre du roi avaient décidé qu’elle n’appartenait plus à la Comédie. Hélas 1 la pauvre femme, elle faisait encore assez bonne contenance, et, huit jours après, elle était folle!... O victime du point d’honneuri
Soudain un grand bruit se fil entendre, et l’on vit arriver... un jeune homme... un vieillard, une ruine, un problème, un mystère, appelé le maréchal de Richelieu. Voilà ce qui s’appelle un conte d’ogre et de fée. . . H vint au monde avant terme, comme Voltaire; il eut pour son
3ti LA FIN D'UN MONDE.
parrain le roi Louis XIV, et pour sa marraine M™' la duchesse de Bourgogne, enceinte du Bien^Aimét A six ans il était le flatteur du petit roi, son maître, qui en avait cinq, et le laissait gagner à tous les jeux. Â dix ans il corrompait des princesses qui en avaient seize ! Il étonnait M. le régent lui -même. On le mariait avec une (Kinpée , on le mettait à la Bastille, à l'heure où l’on sort à peine du collège. Il était de l’Académie, et ne savait pas l'orthographe I Et voilà comme il fut, tour à tour, par la guerre et [tar les dames, soldat, capitaine, ambassadeur, premier gentilhomme de la chambre et brigadier des armées du roi. Le régent d’Orléans le rencontra dans le lit de sa propre fille, dans le secret de toutes les conspirations, dans le boudoir de toutes ses maîtresses. M"‘* de Maintenon l'avait aimé comme un enfant, M""' de Pompadour l'adora, M'"' du Barry en avait peur.
Il était à Fontenoy; il était partout où l'on se battait, où l’on aimait, où l'on se moquait des lois divines, des lois humaines. Tous les genres d’esprit, d’honneur, de déshonneur, tous les agréments, tous les vices, tous les succès; de l’audace autant que Voltaire, et du mépris pour l’espèce humaine autant qu’il en portait lui -même à toutes les vertus. Rien qu’à le voir se vautrer dans la loge de l’avant-scène, à côté de M""' de Saint-Vincent, sa maltresse ( une cousine de M"'' de Sévigné qui fabriquait des lettres de change signées : Richelieu!), à le voir copier l’attitude et le geste du roi son maître, on était tenté de l’applaudir... de le battre et do le siflier..
A l’orchestre, encombré de seigneurs et do beaux esprits, se balançait la tète chauve de .M. Ls Bailly du
- Digitiîec by Coogle
Rollcl, lo premier qui eut l’honneur d'écrire des paroles françaises pour les tragédies lyriques du chevalier Gluck. On l’appelait le vétéran de la fatuité. Dans la stalle à côte se montrait M. de Clermont-Tonnerre, chevalier do Malte, et grand défenseur de la musique française. Un peu plus loin se tenait M. de Sénac, séparé do M"“ de Sénac de toute l'épaisseur du marquis de Chastellux.
Dans un coin sombre, un homme au masque impassible, aux regards furieux, cherchait les héroïnes et les héros d’un roman terrible appelé les Liaisons dangereuses. Au paradis, par modestie, était assis le comte de Noailles, grand d’Espagne de première classe, et gouverneur du château de Versailles. Le matin même il avait été reconnu pair et syndic apostolique du couvent des Pères Récollets, et proiecteur de tous les Récollets do France. Toutes les femmes titrées et non titrées étaient accourues à cette fête, et toutes semblables à ces furieuses beautés dont parlait un Père do l’Église :
B Elles font parade de leurs poitrines ouvertes, mon- « trant sein, cœur, diaphragme et autres parties pectorales {t qui ont un continuel mouvement, que ces belles dames B savent donner par compas et mesure, comme une hor- B loge ou plutôt comme un soufflet de forge, lequel al- B lume le feu du cœur des hommes. »
Après une attente assez longue, et quand chacun eut déchiré son voisin tout à son aise, avec ce petit murmure si charmant, qui n’annonce rien de bon, l’orchestro accoutumé de la Guimard attaqua l’ouverture des /'êtes de Vllymen et de V Amour, ballet de Cahusac, musique de Rameau. Chacun sait que M”' Chevalier
321 I.A FIN D’UN MONDR.
excellait dans les rôles A’Orthésie et de Memphis, M. Gelin dan> le rôle de Canasse , et qu’au second acte M“« Fel remplissait le rôle d’On, à côté do M. JéHotte, «n incomparable Osiris, un admirable Arcieris. Rameau contrefaisait si bien tous ces rôles! Ah! me disais-je, il serait si malheureux de ces musiques des fêles de l’Hymen et de V Amour!
Au lever du rideau, M“* Guimard, la bourgeoise de l’établissement, se montrait sous l’habit écourté de Cupidon ; l’arc à la main , la flèche à l’épaule, un peu moins que nue, assez laide, et si contente d’elle-mèmcl Après un brouhaha d’admiration, elle chanta d’une voix chevrotante une gavotte do ce même M. Rameau , sur l’air :
Quand je vais au bois seuletie :
L’enfant qu'adore la terre ,
Le dieu que l'on nomme Amour,
Le front ardent do colère,
De sa mère ,
Trop sévère.
Voulut s’affranchir un jour.
Elle dit tout le couplet; puis, à grands cris de : bis! bis! elle recommença. C’était horrible à voir, faux à entendre, et, malgré moi, je me retournais cherchant mon ami Rameau, cherchant sa grimace narquoise.... Hélas 1 je ne vis que deux ou trois maréchaux de France, sur les sept, qui portaient chacun d’eux le nom d’un péché capital ; duc ù' Harcourt, la paresse ; duc de Noailles, l’avarice ; ' comte de Aicolaï, la gourmandise ; duc de Fitz-James, I envie; comte de Noailles, l’orgueil; comte do Muy, la colère ; duc de Duras, la luxure.
J’étais justement entre la Gourmandise et la Luxure, et, plus que jamais, je songeais à Rameau. Les chants ayant cessé, commença la comédie, une de ces tristes inventions, comme on en compose à Paris par centaines, et sous le moindre prétexte. Ahl l’affreux talent que nous avons là, d’écrire au pied levé toutes sortes d’ineptes indécences!... Celle-ci ne valait, au premier abord, ni plus ni moins que toutes les autres ; c’était une pièce à trois personnages : Afomus, l’Amour, le Financier, Le financier était représenté par ce fameux -jeune homme dont le baron m’avait parlé. C'était ce qu’on appelle un joli homme, avec toutes sortes de jolies manières, de jolis gestes; des mains do femme, un pied d’enfant. Toutes les femmes en raffolaient , et le tenaient au bout de leur lorgnette. Ah I le joli homme!
A ses cheveux flottants pendait une bourse en forme d’étui à parasol. 11 portait un habit guinguet mais trèsfoncé, à collet vert-pomme, et brodé d’une tresse d’argent àpaillcttcs; les manches do cet habit, tout nouveau, même à Versailles, étaient un vrai labyrinthe où l’œil se perdait dans les tours et détours do mille dessins bizarres; les
poches, qui commençaient où finissait la bourse , étaient béantes, sans pattes ni boutonnières pour les fermer.
Était-ce un emblème?... était-ce un caprice? Ahl fanatisme! admiration pour ce jeune homme et pour son habitl... Où donc avais-je vu ce regard faux et ce sourire méchant? En sa qualité de jeune financier, i! venait consulter l’Amour, qui lui tirait son horoscope : « On t’aimera, on te trompera, tu te consoleras! » Au môme instant un léger bruit de grelots annonçait 1a belle déesse
:m LA FIN D'UN MONDE.
(le la Forlurie. 11 n’y avait rien de plus beau (jue celle inconnue! l'n regard, une intelligence, un génie! On fit silence à son a.specl; les plus vieux libertins, 31. do Richelieu lui-mèine, oubliaient d’adres.scr à leur voisin cette infâme question : Combien ?
Elle valait, en ce moment, le prix inestimable d’une honnête femme; éclair! mé()ris ! orgueil! rien que de chaste. Avait-elle accepté ce vilain rôle, en cette infâme comédie?... A coup sûr, elle l’avait oublié, si jamais elle l’avait appris, tant elle semblait étonnée à ces discours dé.shonnêtes, effrayée à ces sales équivoques, e“l peu intelligente do cette abominable parade où les faiseurs d’équivoques, les poêles des halles et de la foire Saint- Germain, Piron, Collé, Carmontel et leurs semblables, avaient jeté , à pleines mains, le .sel de la boite au gros sel, saupoudré du poivre obscène do la Guimard.
AhI me disais-je, épouvanté des choses que nous allions entendre, ils ont exfiosé sur ces tréteaux Minerve en personnel Ils n’ont pas eu pitié de ce beau marbre! En même temps je me souvenais qu’un jour, au théâtre des trois Louison, trois coquines, au doux village d’Auteuil, sur un théâtre (ô profanation) bâti entre le jardin do Molière et le jardin de Despréaux ! j’avais entendu la Louison et la Fauconnier qui récitaient ces mômes obscénités, que la Guimard allait nous redire!... O misérable! ô malheureux que j’étais! cette comédie (à cette heure, il m’en souvient ) , justement elle était empruntée à un conte indiscret que j’avais fait, à vingt ans, pour acheter une agrafe â la petite Lachassaigne ! Et voilà donc le début de cette innocente! et c’est mon esprit qui la précipite en ces im-
LA FIN D’UN MONDE. 331
puretés! Que j’avais de honte en ce moment, que j’étais malheureux! Dieux du peuple! ah! dieux et déesses des honnêtes coeurs, vous savez si j’étais sur le point de me maudire! Apollon chez Admète, et gardien des plus vils troupeaux, donnerait à peine une idée approchante de cette infortunée exposée aux gaietés de cette réunion.
A l’instant même où j’allais m’écrier : « C’est impossible! arrêtez-vous! respectez ses dix-huit ans 1 ceci est ma faute et mon crime...» ô surprise I on entendit marcher dans les coulisses... un fantôme. A chaque pas du fantôme, allant et pesant sur ces planches ébranlées qui rendaient un son plaintif, nos comédiens pâlissaient sous leur rouge, et chacuri*, sans savoir pourquoi, frémissait dans la salle. On n’avait jamais vu terreur pareille , au théâtre, depuis la première représentation do Don Jtmn , et l’assistance do Pierre le Commandeur à ce festin suprême.
Au fond du théâtre était une porte, et la porte s’ouvrit lentement. On vit alors, arrêté sur le seuil épouvanté, l’homme étrange ! Il était en haillons , la tête nue et les cheveux grisonnants ; un habit de trois ans de misère , une barbe de vingt jours de prison. Il tenait son violon d’une main, son archet de l’autre, et, d’un regard plein de tristesse et d’énergie, il regarda la jeune fille ici présente sous les habits de la Fortune. A ce spectacle inattendu, chacun retint son souille, et la Guimard pensa s’évanouir, pour tout de bon, à côté de son ami le. financier qui semblait demander grâce au fantôme irrité de son père! Lui cependant. Rameau (c’était Rameau, à l’instant même il sortait du petit Châtelet), dans une immense la-
mentation do ce violon dont il jouait pour la dernière fois, récita toutes les peines dont son âme était remplie. On eût dit un Requiem qu’il eût joué sur son propre tombeau.
C’étaient... ensemble et tour à tour, des cris déchirants, des plaintes si touchantes : désespoir, langueur, ironie. Ici le râle, et plus loin la prière, et tantôt le blasphème et tantôt la résignation, avec un mélange hautain du talent méconnu, du génie insulté. Rameau prenait sa revanche, en ce moment, de toutes les humiliations de sa vie ; il se vengeait de son opprobre, il châtiait les insulteurs. Les regards et les âmes étaient fixés sur le revenant. Il avait, du moribond, la bouche ouverte ,*le visage allongé, la respiration entrecoupée... Et, chose étrange I à chaque note, à chaque douleur, la jeune fille avançait d’une impulsion irrésistible, obéissante à cet appel énergique. Elle était fascinée. Aux premiers accords de l’instrument sonore, inspiré, qui lui rappelait ses plus belles heures dans ce couvent quitté trop vite, elle avait reconnu son maître! En vain elle voulut se défendre et résister à la voix qui commande... il se maintint dans sa domination; il la vit venir à lui, comme va l’oiseau , de branche en branche, à la couleuvre, au pied do l’arbre. Et tout d’un coup, à la note indiquée, elle et lui, ils entrèrent résol ûmentj oublieux do tout le reste, en cotte admirable et touchante élégie... Orphée! Ils l’avaient apprise ensemble, ils en savaient toutrle mystère :
Objet (le mon amour,
Je te demande au jour
Avant l’aurore;
Et, quand le jour s’enfuit,
Ma voix pendant la nuit T’appelle encore.
A ces accents d’un patliétique irrésistible, on n’entendait, dans la salle entière, que douleurs et gémissements. La Nudité-Guimard elle-même en était tout attendrie ;
Impitoyables dieux , qu’exigez-vous de moi?
disait Orphée... Et tout de suite Eurydice (en ce moment sa face éclata comme le soleil, une blancheur surnaturelle se répandit sur ses -vêtements ] répondait, inquiète et désespérée :
Ingrat, je préfère encore La mort qui m’éloigne do toil
Enûn l’un et l’autre ils chantaient ce cantique à l’amour :
Dieux! soyez-moi favorables.
Voyez mes pleurs.
, Dieux secourablcs.
Quels tourments insupportables Mêlez-vous' il vos faveurs !
Jamais duo plus admirable n’avait retenti aux oreilles de ces oisifs ; jamais un chant plus ample et plus solennel ne s’était emparé do ces cœurs pervertis, de ces esprits futiles. Des marquises se prirent à pleurer; le Richelieu porta sa main ridée à ses yeux pleins do larmes; le vieux Paradis de Moncrif, riiistoriographo des chats, lecteur
i.A FIN d'i:n MONDK.
de la reine, un faiseur de chansons , s’écriait : « C’est sublimel » Une fillette, une petite fille de la Clairon, fille du comte de Charolais, M"' de La Sone (une ingénue ; elle avait rendu le pain bénit à Saint-Nicolas-du- Chardonnet, sa paroisse, il n’y avait pas quinze jours) disait en sanglotant qu’elle se ferait carmélite. Au dernier jugement, je le crois, il y aura moins d’épouvante et moins de ces remords sans rémission. Peut-être aussi nous comprenions confusément que, sur ce tliéâtre ouvert à toutes les impuretés, un grand crime allait s’accomplir.
Donc peu s’en fallait que Jeanne-Thérèse, envahie à son tour par cette puissance irrésistible, no suivît ce grand artiste qui venait la prendre et la sauver 1 Elle avait chanté : L’espoir renaît dans mon âme! de façon à déshonorer M"' Arnould., à désoler M"' Beaumesnil; elle avait traversé les divins Élysées du chevalier Gluck, qui laissait si loin les tristes Élysées de l’oncle Rameau. A l’entendre, on avait oublié les ombres heureuses et dansantes: M. Yestris, M. Gardel et M*'” Heinel... Notre Rameau retrouvait, dans ce rapide instant, son éloquente élève en pleine lumière et dans toute la conscience du chef-d’œuvre... il triomphait... Soudain, la main sans pitié, la main cruelle de son fils renversa toute cette gloire. En ce moment, revenu do sa stupeur, le jeune homme arrêta, par sa ceinture encore intacte, la jeune fille. Elle hésitait entre le jeune homme et le vieillard. Ce fut alors que Rameau , se jetant aux pieds de son élève éperdue :
« AhI lui dit-il, par pitié pour ta mère adoptive, et par