‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 86 sur 89 · I.A PIN D’UN MONDE · texte numérisé non relu

I.A PIN D’UN MONDE

A la fin, ce Mondor en herbe, hors de lui, et so voyant démasqué , arracha le violon des mains de son père, et le brisa, d’un geste convulsif, sur le vaste front du vieillard.

On entendit uno plainte, un gémissement, le dernier accord de l’homme et du violon qui rendaient l’àme, et Rameau tomba en s’écriant d’une voix mourante : Parricide !...

II y eut en ce moment dans toute la salle une énorme confusion; les uns disaient que la réalité dans ce drame était poussée au delà de toutes les limites; les autres so demandaient si c’était vraiment un jeu dramatique, ou bien la plus cruelle et la plus impitoyable des réalités. Moi, comme en un songe funeste, à travers une foule émuo ou consternée, ivre et fou d'épouvante, je courus au secours de Rameau.

Le malheureux I il était tombé pour ne plus so relever, sous le coup do ce noble instrument auquel sa vie était attachée, et qu’il avait juré de no quitter qu’à la mort. Il râlait; d’Holbach et moi, nous eûmes grand’peino à le mettre sur son séant, mais bientôt, chacun venant à notre aide, il fut transporté dans le cnrrosse du baron. En co moment, Jeanne -Thérèse appelait son maître en sanglotant; et, comme si l'esprit de Jean-Jacques, son père, l’eût poussée, peu s’en fallait qu’elle no suivît ce bienfaiteur do sa vio à peine commencée ... Ah ! moment fugitif de la reconnaissance! ... Au fond de Tâme, elle était bien la digne fille de Thérèse Levasseur.!. Les haillons de Rameau l’arrètèronl ; elle eut honte du premier mouvement de cette douleur, si voisine de tant d’éloquence; elle eut peur de la bonne action qu’elle allait faire, et l’on

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vit soudain reparaître en cette âme déjà perverse les mauvais instincts de sa mère. Alors, sans retourner la tête vers ce malheureux qui se perdait pour la sauver , elle rentra dans sa maison... dans la maison qu’elle tenait des bienfaits de ce pauvre Rameau 1

Mais quoi I rien n’étonnait ces filles et ces fils de l’abîme, aussitôt qu’ils entendaient la voix du plaisir. Les plus douloureusement frappés de cette horrible scène eurent bientôt retrouvé leur sourire. Étonnés un instant, ils revinrent sans peine et sans efforts à leur fête interrompue. Encore quarante jours j et lYmive sera dclruite ! Ils étaient près, les uns et les autres, de ces derniers quarante jours; ils no s’en doutaient guère! Elle était là, cette Murfy, cette courtisane, chevalière de Saint-Michel, qui porta la mort dans le palais do Versailles ; elle était là , riante et triomphante aussi do ces terribles paroles, adressées, du haut do la chaire évangélique, à ce roi malheureux dont elle fut la dernière honte et la dernière corruption :

« A la fin ce monarque, rassasié de voluptés, las d’avoir « épuisé, pour réveiller ses sens flétris, tous les genres « de plaisirs qui entourent le trône, en cherch# d’une « espèce nouvelle dans les vils rebuts de la licence pute blkjue. »

Certes, je ne suis pas suspect d’être un fanatique, et cependant, j’en conviens, toute autre société que la nôtre eût frémi d’angoisse h ces terribles paroles. On en riait chez la Guimard; elles furent comme un hors-d’œuvre avant le souper. Déjà la gaieté avait repris tout son empire, et de nouveau le bel esprit, tempéré de vin d’Aï, rem-

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plissait toutes ces têtes volages. Comme elles prirent leur revanche, en ce moment, d’un instant de pitié, d’un instant de terreur I Comme elles se moquèrent d’ellesmêmes, en babillant, en médisant, en ricanant! Quelle fêle, enfin, la dernière fête où brillaient d’une incomparable laideur la petite Adeline Tête de grenouille, et la grande Adeline Tète de crapaud!

On eût dit, à les entendre, à les voir, que cette misère et ce meurtre ajoutaient à leur joie I Ils n’avaient jamais gaspillé, en toute leur vie, un souper qui fût plus digne d'être servi sur les tables de.s satrapes d’Asie, au moment où le trône, et les villes, et le temple, vont crouler dans les profondeurs. Sur ces tables chargées de viandes, entourées de nudités de toute espèce, la cuisine (une des gloires les plus incontestables de ce Versailles des casseroles et des saucières) avait déployé toutes ses merveilles. Ce fut une fêle à cent soi.vante et quinze plats, vingt-cinq dormants et quatre-vingt-huit relevés, comme en savait composer le sieur Héliod, écuyer de bouche de Madame, aux grands soupers du roi, à l’Ilôtel-de-Ville. — Entrées. — Ouilles. — Quatre ouilles, huit potages moyens, douze grandes entrées de poisson, pour relever les potages, et bientôt trente-deux entrées, quarante-quatre entrées moyennes, douze entrées de relevé; quatre hors-d’œuvre et deu.x grands entremets, suivis de trente-deux plats de rôti, plus quatre moyens plats dans les bouts, quarante entremets froids, quarante-huit entremets chauds! Mangez, harpies! déchiquetez, vautours!

Paraissez, Navarrois, Mores et Castillans!

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