OISIVETÉ ET CORRUPTION
signifiait clairement (selon les augures) que la nature était en travail d'un roi pour le peuple romain. Effrayé de cette sinistre prédiction, soucieux de prévenir le danger qu'elle prophétisait, le Sénat défendit d'élever les enfants qui naîtraient dans l'année. Mais ceux dont les femmes étaient enceintes, espérant chacun pour leur part que le présage les intéressait, réussirent à empêcher l'application du sénatusconsulte. Le fait, que relate gravement Suétone, n'est peut-être pas vrai ; il n'est pas invraisemblable : l'histoire romaine en offre d'afutres exemples. Sans y être obligés d'ailleurs, les pères rejetaient quelquefois leurs enfants pour les motifs les plus bizarres : c'est ainsi qu'on vit, à la mort de Germanicus, des citoyens désolés « témoigner leur affliction, en jetant dans la rue leurs dieux lares, ou en exposant leurs petits enfants ». Mais c'était si peu de choses alors que la vie d'un nouveau-né. « Un enfant meurt, écrit Cicéron dans une page de ses Tusculanes, on s'en console facilement. Il meurt au berceau, on n'y songe même pas ». Le mot grossier de l'homme du peuple, que relate un vieux philosophe, n'est guère plus brutal dans le fond, si la forme en est plus cynique : comme sa femme lui reprochait de rejeter son fils, et disait : « Il est cependant de toi » ! — « Oui, répondit l'autre en crachant par terre, mais » ceci est aussi de moi et je n'en ai que faire ^».
Mieux que tous les autres faits, la pauvreté des parents légitimait, aux yeux de la loi et de l'opinion publique, l'exposition des enfants. Les comédies de
1. Tac., iftsf., V,5; Suét., Oct. 94; Calig. 5; Cic, Tusc, l, 39; Stob., Floril.,
ixm, 14.
190 CHAPITRE TROISIKME
Piaule et celles deTérence, qui reposent presque toutes leur intrigue sur la fiction d'un enfant exposé, indiquent le plus souvent u que le père a exposé son fils ou sa lille parce qu'il n'avait pas les moyens de l'élever )). . . Les moralistes les plus sévères ne dédaignaient pas d'excuser, d'approuver même, et de féliciter, « les pauvres, qui n'élèvent pas leurs enfants parce qu'ils regardent la pauvreté comme le plus grand des maux, et ne veulent pas transmettre à leurs descendants cette triste et affligeante succession ^ ». Et lorsque l'empereur Constantin, sous l'influence du christianisme, voulut défendre l'exposition, il eut soin de prévoir le cas de misère, et d'inscrire dans son édit cette disposition : « Aux pères qui seraient trop pauvres pour nourrir et vêtir leurs enfants, notre trésor procurera sans délai aliments et vêtements 2 ». L'histoire ajoute que le fisc ne put, tant leur nombre était considérable, suffire à toutes les demandes, et qu'il fallut rendre aux parents pauvres le droit, sinon d'exposer, du moins de vendre leurs enfants sanguinolenti. Est-il téméraire de penser que, dès la fin de la République, et à partir du jour où l'éducation d'un fils ou d'une fille devint, pour le citadin, une charge sans compensation, l'exposition fut à Rome d'un emploi courant ?
Et ce furent surtout les enfants du sexe féminin qui pâtirent de cet usage barbare. — Dans les idées religieuses et sociales des anciens, la naissance d'une fille ne répondait pas à l'objet essentiel du mariage. Le fils seul perpétuait la race, prolongeait la famille,