Juv., VI, 243-246; 399 et ss
instruites, dit Ovide, il y en a beaucoup qui veulent le paraître ».
Sunt tamen et doctœ, rarissima turba, puellœ; Altéra non doctœ turba, sed esse volunt.
L'une est à peine à table qu'elle commence à comparer les poètes, à discuter Virgile et Homère, à mettre dans les deux plateaux d'une même balance l'Iliade et l'Enéïde.
Elle parle, eUe parle : assourdis, confondus, Rhéteurs, grammairiens se déclarent vaincus ; Tout le monde se tait. Dans ce tapage extrême, L'avocat, le crieur, une autre femme même, Vainement essaieraient de parler...
X'autre « lit et relit sans cesse le livre savant du grammairien Palémon ; elle n'enfreint aucune règle de la syntaxe ; véritable antiquaire, elle récite des vers ignorés de tous; elle châtie une amie de campagne sur une expression mauvaise, et ne pardonne pas à son mari le moindre solécisme,
Solœcismum fecisse marito ».
Une autre encore s'enfonce dans les profondeurs de la philosophie. A sa personne elle attache un philosophe grec, « qui lui explique Epicure ou Zenon, chose plaisante! au moment de sa toilette, tandis qu'on la coiffe, ou durant le repas ; car le reste du temps, elle n'en aurait pas le loisir. Souvent, lorsque le philosophe traite quelque grave sujet de morale, une suivante arrive et présente à sa maîtresse le billet d'un amant : le discours demeure suspendu, et ce n'est qu'après avoir répondu au galant message qu'on se remet à l'écouter ». Le personnage est trop inté-
ressant,.. et décoratif, pour qu'on ne l'emmène pas en voyage. Et s'il lui arrive parfois « d'être emballé dans la dernière voiture avec un cuisinier et un coiffeur », il a plus souvent « l'honneur de prendre place aux côtés de la maltresse, qui pousse la confiance jusqu'à lui donner la garde de sa petite chienne Myrrha ))... Philosophie, philologie, poésie, tout n'est au fond que pédantisme. « Les dames romaines se figurent que rien ne relève leurs attraits, comme de s'entendre appeler savantes, et de voir mettre leurs vers au rang de ceux de Sapho ». Elles ne cherchent pas dans l'étude un moyen de parvenir à la sagesse, mais, suivant le mot de Sénèque, un instrument de corruption, litteris non ad sapientiam lUuntur, sed ad^ luxuriant instruuntur. Et Martial avait bien raison de faire ce souhait : « Les dieux me préservent d'une épouse trop savante * »
Copier l'homme par les exercices de l'esprit ne suflBt pas à la matrone ; c'est par les exercices du corps qu'elle lui veut ressembler. Elle fait du sport ! Voyez-la, sur la pelouse du Champ-de-Mars, jouer, la robe retroussée, au jeu violent de Vharpastum, soulevant de terre la balle lourde et poussiéreuse, et s'efîorçant de la jeter hors les limites du camp ennemi. . . Elle est de première adresse au tir : le bouclier au poing, elle dirige contre le but la lance de bois, et chaque fois réussit à toucher le point visé... Elle a chez elle tout un matériel d'escrime, 1^
1. Ovid., Ars am., II, 281 ; Jiiv., VI, 435 et ss. ; Luc, Mercen., 36 ; Sén., ad, Helv., 16; Mart., II, 90: XI, 19.
casque à aigrette, la pesante armure, l'élégant baudrier, les lourds gantelets,
et le souple rempart qui de sa jambe gauche enveloppe une part.
Elle suit les leçons d'un maître d'armes sévère, habitué à mener ses élèves à la baguette :
Vois comme elle gérait, robuste et palpitante, En assénant les coups qu'on lui montre à porter. Vois sa gorge, et l'armure épaisse qui renferme I Comme sur ses jairets, elle est assise et ferme!
Elle cultive l'athlétisme : se frotte tout le corps de ceroma, un onguent fait d'huile et de cire mêlées, avec lequel on oint le corps des gladiateurs; revêt Vendomide, cette large couverture de laine dont se couvrent les jeunes gens pour ne pas s'exposer au froid, après les mouvements violents du gymnase; se met au régime des athlètes et se bourre l'estomac de ces coliphia, dont la composition nous est inconnue, « qui développent les muscles sans les charger de chair » ; soulève de pesantes haltères . . « Si digne de figurer dans les jeux floraux, comment sa noble ardeur ne méditerait-elle point quelque chose de plus? de livrer dans l'arène de véritables assauts ». Sous le règne des empereurs Néron et Domitien, on verra, dans l'amphithéâtre, « un sexe inhabile aux combats attendre de pied ferme, l'épieu appuyé contre la poitrine, le taureau, le sanglier ou le lion » ! On verra des dames illustres se déshonorer, en descendant sur l'arène accompagnées de sénateurs* .
Des orgies masculines, la femme prend aussi sa part.
1. Mart., VII, 67 ; Juy., VI, 247 et s. ; Tac., Ann. XV, 32 ; Stac. I, 6.
Elle accompagne son mari dans tous les festins. Comme lui, elle a pris l'habitude d'y être couchée. « Autrefois, dit Valère-Maxime, dans les repas, les hommes étaient couchés, les femmes étaient assises. Et cet usage est passé de la table des mortels à celle des dieux ; car, dans le banquet donné en l'honneur de Jupiter, on invite ce dieu à prendre place sur un lit, Junon et Minerve sur des sièges. Mais ces convenances rigoureuses sont de nos jours mieux observées au Capitole que chez les particuliers : l'exemple des déesses est sans doute plus nécessaire au maintien des bonnes mœurs, que celui des femmes »!... Comme son mari, elle fait précéder le repas de cet ignoble vomissement qui sert d'apéritif. « Elle boit avant le repas, dit Juvénal, un sexlarius (un doublelitre!) de Falerne qui, rejeté aussitôt, nettoie l'estomac et y provoque une faim dévorante ; le liquide ruisselle sur le marbre ou s'épanche dans un large bassin qui pue le vin» ! Elle prolonge aussi longtemps que son mari la durée de ses orgies, non minm pervigilat. «Capable de vider d'un seul trait l'amphore qu'on dépose à ses pieds », elle le défie à l'ivresse, mero provocat ! Comme lui toujours, elle dépasse la « juste mesure de boire », — celle que définit Ovide :
Certa tibi nobis dabitur mensura bibendi Otïicium prœslent mensque pedesque suum, —
au point de perdre la raison et de rouler sous la table . Elle prend de lui jusqu'à ses misères. « Hippocrate, écrit Senèque, a prétendu que la calvitie et la goutte étaient des maladies masculines. Allons donc ! Nos femmes deviennent chauves ! Nos femmes
deviennent podagres ! Mais il n'est pas étonnant que le plus grand médecin du monde, et le plus versé dans les connaissances de la nature, 3'y soit trompé. Ce n'est pas le tempérament féminin, c'est la façon de* vivre de nos matrones qui a changé. Elles ont perdu par leurs débauches le privilège de leur sexe ; et, parce qu'elles ont cessé d'être femmes, elles sont devenues sujettes aux maladies de leurs époux ^ ».
Dernier trait de ressemblance : le dérèglement des mœurs... C'était une grande dame, et d'illustre famille, que Fausta, fille de Sylla, épouse de Milon. Si nous ne la connaissions que par le pro Milone, qui nous la représente, dans un touchant tableau de famille, partant avec son mari pour la campagne, nous pourricms nous la figurer comme une respectable matrone. Mais nous savons, par d'autres témoignages moins réservés, qu'elle était de mœurs très légères, et qu'elle aimait à procurer à ses amis, (c'est le mot d'Horace), « l'honneur insigne d'être pour quelques instants le gendre d'un dictateur ))... Une grande dame encore, cette Sempronia dont Salluste nous a laissé le portrait. Epouse d'un consul, mère de Brutus, le meurtrier de César, « elle n'avait eu qu'à se louer de la fortune. Elle était belle et d'un esprit agréable ; sachant faire des vers, manier la plaisanterie, paraître à son gré, dans sa conversation, modeste, tendre ou licencieuse ; enjouée toujours et pleine de grâce. Elle connaissait les lettres grecques et latines, chantait avec art, dansait mieux qu'il ne convient à une honnête femme. Elle y joignait bien d'autres^talents,
1. Val.-Max., II, 1, 2; Sén., Ep. 95; Ovid., Ars am., III, 383.
qui sont des instruments de volupté, et qui lui furent toujours plus chers que la pudeur et la vertu. Elle ne ménageait ni son argent ni sa renommée, — si passionnée, qu'elle provoquait les hommes plus souvent qu'elle ù'en était provoquée. Souvent, elle avait trahi sa foi, nié des sommes prêtées, trempé dans des assassinats : la débauche l'avait réduite à l'indigence, et le manque de ressources l'avait précipitée dans tous les excès ». Elle figurait dans la conjuration de Catilina ; mais elle était loin d'y être isolée. D'autres femmes, « qui trouvaient autrefois dans leur beauté le moyen de soutenir le luxe de leur existence, de qui l'âge avait tari l'unique source de bénéfices » , suivaient la foi du conspirateur : elles avaient pour mission de soulever des esclaves, et je n'ai pas besoin de dire par quels procédés. Elles étaient mariées pourtant, et Catilina se proposait même a par elles, de faire entrer leurs maris dans son parti » . Ne nous étonnons point des libertés que prenaient les veuves, et qu'on pût voir, à l'époque de Cicéron, une descendante de la gem Claudia, « ouvrir à tous les débauchés ses jardins, sa maison et ses bains, entretenir même des jeunes gens et suppléer par ses largesses à la parcimonie de leurs pères, mener ouvertement l'existence d'une courtisane, mériter qu'on la surnomme l'amie de tous les hommes, amicam
omnium
Exceptions peut-être que Clodia, Sempronia, Fausta, et cette Aurélia Orestilla, « chez laquelle,
Hor. Sat. I, 2 ; Sali. CatiL, 24 et 15 ; Gc. pro Cal.. 13 et 16.
hots la beauté, jamais honnête homme ne trouva rien de louable w, et Fulvie « femme du meilleur monde qui se plaint que Tindigence de son amant Tait rendu moins généreux », et Terentia, l'épouse infidèle de Mécène, et tant d'autres encore^ . Exceptions nombreuses assurément, et qui permettent de conclure à « une moyenne » très peu honorable. Le langage unanimement sévère des contemporains ne témoigne-t-il pas de reste de l'immoralité féminine? Je veux bien que nous nous défiions de Properce, l'écrivain à la plume légère et aux inspirations volages, lorsqu'il écrit « qu'on dessécherait plutôt le lit des mers profondes, qu'on détacherait plutôt les étoiles du ciel, que de faire renoncer les jeunes femmes au mal » ; mais quand Horace dans ses odes fulmine contre les vices du siècle et les souillures du lit nuptial,
Fecunda culpae saecula nuptias Ppimum inquinavere et genus et domos,
pourquoi le soupçonnerions-nous de mensonge ?. . . Ovide est suspect, lui qui mérita d'être choisi par Auguste, comme la victime expiatoire des nombreux crimes de la poésie licencieuse ; et lorsqu'il écrit : « Il n'y a que les hommes de la campagne qui se fâchent des fautes de leurs épouses ! », il est peutêtre trop intéressé pour être cru sur parole. Mais, s'il se rencontre avec le moraliste Senèque pour dire que « la chasteté n'esf plus qu'une preuve de laideur »; et si ce même Senèque, dans sa consolatio ad Helviam, appelle « l'impudicité, le plus grand mal du siècle »,
Sali. Catil., 15 et 23 ; Gic, ad AU., I, 18.
et félicite sa mère de n'être pas, « comme les autres, impudique », — n'est-ce pas que réellement il y avait quelque chose de pourri dans ce monde ? Un historien de la femme romaine, M. Paul Gide, Ta très justement remarqué : « Tandis que, chez les Grecs, la corruption trouvait une limite dans la contrainte sévère où les femmes étaient tenues, la même corruption, une fois répandue dans Rome, n'y rencontra plus de digue : et parce que les femmes y jouissaient d'une liberté très grande, la débauche pénétra au sein des familles et vint souiller jusqu'au sanctuaire du foyer* ».
La femme dans le mariage. ~ Le régime dotal. — Le beau procureur,— Prépondérance de la femme. — La femme aimée : Térentia, épouse de Mécène. — La femme riche. — Sa puissance et ses moyens d'action. — « Rien n'est plus intolérable qu'âne femme riche ». —..Les prodigalités féminines. — TérenUa, épouse de Cicéron. — La femme ambitieuse : FuWie. — Livie, épouse d'Auguste et mère de Tibère.
Si du moins le mari avait trouvé, dans la législation du mariage, une garantie contre les débordements de sa femme ! Mais non. Le régime matrimonial, loin de fournir à l'époux des armes, sert l'indépendance de l'épouse.
Dans les cinq ou six premiers siècles de Rome, le mariage se fait généralement cum manu : c'est-à-dire que la femme devient vis-à-vis dç son mari comme une fille; et que ses biens forment, avec le patrimoine marital, une sorte de « communauté universelle », dont le
I. Prop., II, 6 ; II, 32 ; Hor., O//.. III, 6 ; Ov. Am. I. S: III, i: Sén., a*t fielv., 16 ; Bienf., III, 16. Gide, la eond. de la femme.
mari a seul radministration. Columelle peut dire de cette époque, que « dans le ménage les deux fortunes ne faisaient qu'une, et qu'on ne voyait rien au logis que l'époux ou l'épouse considérât comme sa propriété particulière* ». — A partir du sixième ou du septième siècle, la plupart des mariages se font sans manus : l'indépendance réciproque des personnes, la séparation absolue des biens, telle est leur base. La femme abandonne au mari une partie de sa fortune, appelée dot, qui représente sa part de contribution dans les charges du ménage. Elle conserve et administre le reste. Elle l'administre par elle-même, ou le fait administrer par un tiers, qui est le plus souvent son esclave ou son affranchi. La société impériale va voir apparaître le type du beau procureur, du procureur frisé, décrit par Sénèque,' qui ne se contente plus de donner des conseils, et qui, dans cette association d'intérêts qu'on nomme mariage, devient « le plus heureux des trois ». — a Quel est, demande Martial à un mari complaisant, quel est ce damoiseau qui ne bouge pas du voisinage de votre femme, qui chuchote je ne sais quelles tendresses à son oreille, le bras droit passé autour de son siège? C'est son procurator, me dites-vous ; il fait les affaires de votre femme. Hé! c'est bien de vos affaires qu'il se mêle, homme candide et digne successeur de Panniculus » ! xMais déjà Cicéron, deux siècles avant Martial, signalait l'existence de ces personnages « si communs, si fréquemment rencontrés, qui s'insinuent dans les bonnes grâces des femmes et prennent sur