Colum., XII prœ. Cf. Gide, op. cit
elles un tel ascendant, que rien ne peut plus se faire de bien s'ils ne s'en sont mêlés : amis d'intérêt, qui ne tiennent par aucun lien de parenté, mais qui se sont imposés par un faux zèle et par un empressement hypocrite* ».
Sous queltes influences l'indépendance est-elle devenue prépondérance ? Comment expliquer que, dans le ménage romain de l'époque d'Auguste, c'est le plus souvent l'épouse qui, suivant l'expression du poète, chausse la pantoufle ? D'où vient cette contradiction, déjà déplorée par Caton : « Partout les hommes gouvernent les femmes ; et nous, qui gouvernons tous les hommes, ce sont nos femmes qui nous gouvernent » ?
Oh ! ce n'était pas le joug de l'amour qui attelait la plus laide partie du genre romain aux volontés de la plus belle, — ce joug de l'amour que l'élégant Properce trouvait ,si léger, ... à condition que la loi ne dirigeât point l'attelage :
Est-ce si merveilleux qu'une femme ait traîné, Sous son joug aimable, un homme enchaîné?
Fondé sur l'amour, le règne de l'épouse aurait eu quelque douceur pour l'humble sujet étendu à ses genoux. Car comment supposer que, tous les maris étant amoureux, toutes les femmes eussent été cruelles ? que, si tous les Romains avaient imité Mécène, toutes les Romaines auraient ressemblé à Terentia?... Terentia, cette fée capricieuse, dont Horace nous a décrit la douce voix, les yeux vifs, le plaisant visage,
1. Cic, pro Cœcin., 5; Mart., V., 61 ; Sen. de matrim.. (Haase, III, 429).
la parole enjouée, ... si belle qu'Auguste lui-même s'en éprit et que, pour continuer avec elle, loin de Rome et sans bruit, un commerce qui faisait trop parler dans la grande ville, il entreprit de voyager,... Terentia était l'idole de son époux. Pour tous les biens de l'opulent Achéménès, pour toutes les richesses de la fertile Phrygie, pour tous les trésors des Arabes, Mécène n'eût pas donné un seul de ses cheveux : c'est l'expression même d'Horace. Hélas ! Terentia lui rendait son ^mour en- vilaine monnaie : elle mentait à l'éloge du poète qui, dans la liste de ses qualités, n'avait pas omis la fidélité. L'époux trompé eût peut être passé l'éponge sur des amours impériales : mais les méchantes langues en citaient beaucoup d'autres, et de moins illustres. Pleurant sur sa couche les infidélités quotidiennes d'une femme capricieuse, Mééène s'efforçait d'étourdir son âme inquiète : il noyait son désespoir dans le vin ; il tentait de s'assoupir au murmure des cascades ; il demandait aux harmonieux accents d'une symphonie lointaine le sommeil qui se dérobait. . . Vains efforts. Il demeurait éveillé sur la plume ! tum vigilabit in pluma ^ .
Mais les amoureux de cette trempe étaient l'exception ; et le règne de la femme à l'époque d'Auguste s'appuie^ non sur l'amour, mais sur l'argent.
Des deux patrimoines, séparés (nous l'avons vu) par un abîme infranchissable, celui de l'épouse devait fatalement remporter en puissance sur celui du mari. U avait à la vérité moins de chances de
i. Prop., III, 11 ; Hor., Od. II, 12 ; Dio, LIV, 19 ; Sen. Provid.f 3.
s'accroître. En restreignant la capacité successorale des femmes, la loi avait en partie enrayé son accroissement naturel. Il ne profitait pas d'ailleurs des bénéfices que procurait au •riche Romain le gouvernement d'une province. Moins mobile enfin, — les fonds italiques et tes esclaves ruraux étaient le plus souvent la part des filles dans l'héritage paternel, — que le patrimoine marital, il pouvait plus difficilement se gonfler aux heureuses brises de la spéculation... .Mais comme, à Tin verse, il avait moins d'occasions de se dissiper ! Il ne contribuait pour aucune part aux dépenses du ménage, et on sait qu'avec les progrès du luxe, ces dépenses devinrent considérables. Il ne disparaissait pas dans ce gouffre des frais d'élection, où vinrent s'engloutir tant de fortunes à la fin de la république. Il n'entrait pour rien dans ces fêtes ruineuses, dans ces distributions quotidiennes, dans ces largesses répétées, qu'un hoînme en place devait donner pour se maintenir les faveurs de l'opinion publique. Enfin, courant moins les hasards de la Bcrurse, il en subissait moins les mauvaises chances... Bref, s'il ne s'élevait jamais à des hauteurs colossales, le patrimoine des riches Romaines ignorait les chutes profondes, — fluctuations par où les fortunes des riches Romains passaient sans cesse, et par exemple celle dont nous connaissons le mieux l'histoire, celle de Cicéron. Il arrivait que bien des maris, au moins à certains moments de leur existence, avaient besoin de leurs femmes, — et que celles-ci, exploitant la situation,. en profitaient pour dicter leurs lois à ceuxlà. Elles prêtaient ainsi des sommes considérables, se réservant, comme déjà le décrivait Caton l'ancien.
« se réservant, toutes les fois que l'emprunteur conjugal les aura indisposées, d'envoyer immédiatement leur esclave poursuivre et solliciter quotidiennement le remboursement, et le soumettant de la sorte, comme s'il était un débiteur étranger, à la plus ocîîeuse des contraintes ^ »
Lorsque le divorce fut devenu d'une pratique commode et d'un usage courant, la femme riche eut entre les mains un instrument d'oppression plus efficace encore, une arme offensive et défensive à meilleure portée : à savoir, cette portion de sa fortune dont elle a, par contrat de mariage et pour subvenir aux charges du ménage, abandonné au mari la propriété... jusqu'au jour où il lui plaira de la reprendre en divorçant, ~ c'est-à-dire la dot. « Tandis que la femme sans dot est à la disposition du mari, les femmes dotées sont des bourreaux pour leurs maris », dit un personnage de Plaute. Et en effet, l'homme dont le patrimoine s'est trouvé grossi, par le fait de son union, de milliers et de milliers de sesterces, qui les a confondus avec se^ biens propres, en a disposé comme de ses biens propres, ^t a fini par les considérer comme une partie de ses biens propres,... et que tout à coup la femme peut mettre en face de ce dilemne : « Obéir ou rendre l'argent », est un homme qui a perdu sa liberté. Consciemment ou inconsciemment, il a conclu le marché dont un personnage de la comédie latine avoue ingénument les termes : « J'ai vendu ma puissance pour sa dot, dote imperium vendidi ». Il est