‹ La fin d'un peupleChapitre 117 sur 166 · Juv. VI, i · texte numérisé non relu

Juv. VI, i

La dot pouvait être énorme : le bel avantage, si le cfaifire des dépenses féminines surpassait le chiffre de ses revenus, et s'il appartenait à la cassette maritale l'amer souci de payer les différences ! « Fais en sorte, nouvelle mariée, d'être toujours la compagne dominatrice de ton époux, de le mater, de le maîtriser, de le soumettre à tes lois. A lui de te vêtir ; à toi de le dépouiller de tout. Nuit et jour, ingénie toi à le tromper* )); Tels sont les conseils que, dans une des comédies de Plante, la jeune épousée reçoit de ses compagnes. Et il nous paraît que ces conseils furent suivis par la femme, dans un ménage intéressant à divers titres, qui, après avoir résisté trente années à la contagion, finit comme les autres par le divorce, ^— dans le ménage de Cicéron et de Térentia.

Térentia (qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme, la belle épouse de Mécène), appartenait à une famille des plus distinguées. Son nom illustre, sa grande fortune, faisaient d'elle, pour un homme nouveau, impatient d'arriver aux honneurs suprêmes, ce que notre langue pratique appelle un beau parti. Ce lui fut une raison de plus pour prendre, au foyer du futur grand homme, cette prépondérance que les mœurs, plus fortes que les lois, donnaient à son sexe ; et elle la prit si vite et si bien, qu'au témoignage de Cicéron lui-même, « elle se mêla aux affaires publiques où son mari était engagé, plus souvent qu'elle ne le mêla des affaires domestiques et privées » dont elle s'était réservé, avec son affranchi Philotime, la haute direction.

l. Plant. Casina, IV, 4.

La part qu'elle eut dans les premières fut peut-être utile ; elle arrangea certainement fort mal les secondes* Car si elle était âpre au gain, — et si, par exemple, elle avait contribué à augmenter la fortune de Cicéron en le poussant à des affaires financières qu'Atficus luimême, homme très peu scrupuleux, ne trouvait pas fort honnêtes, — elle n'était pas moins facile à la dépense. En partant pour la Cilicie où l'appelaient ses fonctions de proconsul, l'orateur lui donne timidement ce sage conseil : « Si les vivres deviennent trop chers à Rome, vous pourriez peut être vous retirer à Arpinum, avec tout votre persofinel d'esclaves )) ; mais c'est un conseil qu'elle ne suit pas.

Elle se livre, à la faveur d'une longue séparation, à des profusions extravagantes qui vont déranger pour longtemps les affaires de Cicéron. Celui-ci ne laisse pas de s'en apercevoir : il se demande quelquepart, « à quoi on peut bien employer le revenu de ses terres » ; ailleurs, il s'élonne que, « sur un paiement qu'il a ordonné de faire, on ait détourné soixante mille sesterces ». Il n'accuse encore que l'affranchi Philotime ; mais il sait déjà à quoi s'en tenir : sa correspondance avec Terentia devient froide, sèche, courte. Tandis que, quelques années auparavant, il la gratifiait, dans de longues épitres, des plus amoureuses épithètes : « Ma vie ! Ma lumière ! Mon âme ! Mon désir ! Ma très douce et très désirée I Ma toute bonne et la plus Adèle des épouses! » — c'est la formule banale de politesse qui termine maintenant ses billets : « Soignez votre santé ». Lorsqu'il regagne l'Italie, il l'invite à ne pas se déranger pour hâter l'heure du revoir : « Je ne vois pas de quelle utilité vous pouvez

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m'être ». - « Si j'avais quelque chose à vous écrire, dit-il encore, mes lettres seraient plus longues et plus fréquentes » ; et, en même temps, il la renvoie à ses amis de droite et de gauche, à Trebatius, à Sicca, à Lepta, à Atticus, pour avoir de ses nouvelles.

Enfin Toccasion qu'il avait sans douté attendue pour parler étant venue, il lui signifie le divorce. De ce moment, les accusations deviennent formelles. {( Voici, entre mille, un de ses traits, écrit- il à Atticus, auquel on ne peut rien ajouter. Vous lui aviez dit de m'envoyer les douze mille sesterces qui formaient le reste de l'argent comptant relie ne m'en a envoyé que dix mille, tout ce qui reste, m'afïirmait-elle. Si elle grappille ainsi sur une telle misère (douze mille sesterces représentent un peu plus de deux mille francs), jugez ce qu'elle a pu détourner sur de grosses sommes * ».

Si extraordinaires que puissent nous paraître de telles prodigalités, elles n'avaient rien alors d'exceptionnel : les rôles, que nous avons coutume de voir jouer aux femmes et aux maris étaient, à Rome intervertis. Et la défense de l'homme volé se retrouvera quelque temps plus tard, sur la plume de Juvénal qui, avec sa verve accoutumée, raillera « ces épouses prodigues puisant à pleines mains dans, la caisse du ménage, c'est-à-dire dans celle du mari, comme si elle était inépuisable et que l'argent y renaît de luimême-».

Attribuer exclusivement à l'argent le règne de la

1. Cicér., Correspond., pass. ; Plutarq., fUrcroii. t. Juvénal, VI, 360.

femme serait cependant injuste : ^Ue a, sur son mari, une supériorité d'ordre plus élevé, un instrument plus noble de domination, — le caractère. A l'anémie morale dont les hommes de l'époque d'Auguste sont tous atteints, elle oppose la force d'une volonté inflexible et d'un esprit qui ne varie pas.

Voyez Fulvie, l'épouse de Clodius, l'épouse d'Antoine, dont l'historien Velleius. son contemporain, a fait d'un mot le portrait : « Elle n'avait rien de féminin, nihil muliebre prœter corpm ». Elle était née à Tusculum d'un certain Bambalion, que Cicéron déclare (( un être nul et misérable », et qui devait son surnom (d'un verbe grec qui signifie bégayer) « à l'embarras de son langage et à la stupidité de son esprit » : elle ne lui ressemblait pas. Bien que sa grande fortune fît d'elle un assez beau parti, on l'avait unie, dès sa jeunesse, à un obscur citoyen; mais cette union ne pouvait pas lui convenir, et fut d'assez courte durée. Gouverner un époux ne suffisait pas à son ambition; elle voulait, par son mari, commander et régner. Clodius lui parut convenir à ce rôle ; elle l'épousa et fut son mauvais génie. Elle fît du célèbre démagogue, et suivant le mot de Valère Maxime, « l'épée pendue à sa robe », adhœrens stolœpugio. C'est elle qui l'arma contre Cicéron, et qui fut l'âme de cette lutte où Clodius devait si misérablement trouver la mort.

Clodius lui manque ; elle se retourne vers Antoine. Elle dompte cet homme grossier : Cléopâtre, selon la spirituelle remarque de Plutarque, « aurait dû lui payer le prix des leçons de docilité qu'elle avait données au vaincu d'Actium, et qui le firent si souple et si soumis aux volontés des femmes ». Elle com-

mence par réparer les brèches, que la débauche et le luxe ont faites dans le patrimoine de son époux : et c'est « dans son boudoir, inter quanlla, que Ton trafique de toutes les parties de l'empire ». Elle l'armé contre les meurtriers de César; sur son ordre, trois cents soldats qui ont refusé de s'enrôler sont massacrés, et leur sang rejaillit sur son visage impassible. Le second triumvirat, — Antoine, Octave, Lépide, — lui permet de satisfaire sa vengeance ; car elle a des dettes à payer, La première de ses victimes est Cicéron ; l'histoire dit qu'elle se fit apporter sa tète, et que, saisissant l'épingle qui retenait ses cheveux, elle cribla de piqûres la langue éloquente qui l'avait si justement flétrie. Un sénateur avait refusé de lui vendre sa maison : elle le marqua sur la liste des proscrits. Plusieurs fois, on présente à Antoine des têtes qu'il ne reconnaît pas. « Portezles, dit-il, à Fulvie ».

Cette femme ambitieuse n'est satisfaite encore qu'à moitié : il lui déplaît de partager le pouvoir. Dion nous la montre, cherchant, « tandis qu'elle exerce le consulat sous le nom de L. Antonius, son beau-frère», à rendre le nom d'Octave impopulaire... Seule, et pendant qu'Antoine est sous le charme de Cléopâtre, elle décide la guerre. Entourée d'une cour de sénateurs et de chevaliers, elle délibère avec eux sur toutes les affaires; elle ceint l'épée, donne le mot d'ordre, harangue les troupes. « Elle ne veut pas, dit l'historien, qu'on s'aperçoive de l'absence du chef ». Mais une telle situation ne peut pas durer; et Fulvie entreprend d'arracher Antoine à l'amour de Cléopâtre. Elle part, et meurt sur la route, à

Sîcyone, — emportant dans sa tombe la fortune d'Antoine ^

C'est une autre femme qui, derrière le vainqueur d'Actium, va gouverner le monde : « Auguste sans Livie serait resté le triumvir Octave » . . Livie^ une volonté de fer unie à un cœur de pierre ! L'amour de l'homme passionné qui, brutalement, l'enlevait à son premier époux, à l'heure où elle allait devenir mère, ne lui importe guère. « Épouse facile », suivant le mot de Tacite, elle ne se borna point à fermer les yeux sur les passions et les infidélités de son mari : Suélone affirme qu'elle les favorisa. Elle aime, dans son mari, ce que plus tard elle aimera dans son fils Tibère, la toute-puissance. . *

L'histoire se plaint de ne rien connaître de précis sur son rôle, et qu'elle soit restée toute sa vie pour ainsi dire dans la coulisse. Nous en savons assez pour deviner que, pendant les quarante-neuf ans qu'elle a vécu de l'existence d'Auguste, elle a exercé sur lui une action prépondérante. Nous savons qu'elle ne le quittait jamais, qu'elle le suivit partout,^ même en Orient ; que toutes les fois qu'Auguste allait l'entretenir, il écrivait ce qu'il avait à dire, (t tant il craignait d'être trop peu précis ou trop explicite » ! Nous connaissons le surnom que Caligula, son' arrière petit-fils, était accoutumé de lui donner : Ulysse en jupons, voulant dire par là qu'elle avait l'habileté et toute la perfidie d'Ulysse. Nous savons surtout par quelle suite de crimes elle est parvenue, marâtre funeste à la famille d'Angnsie, gravis domui Cœsarum

1. VeJl.-Pal., II, 74; Val.-Max., 111, .1, 3 ; Plut., Antoine; Dion, XLVII, 8 ; XLVIII, pass. : Cic, Phil., III, 2, i, 6 ; pro Mil., 10.

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noverca, à écarter de la succession dynastique la descendance de son mari, pour lui substituer son propre fils Tibère.

Marcellus, neveu et gendre d'Auguste, est Théritier de l'empire. Il meurt à vingt et un ans, sans cause apparente. De quelle maladie? Tous l'ignorent ; et le bruit court qu'il a été empoisonné... Julie, sa veuve, se remarie à Agrippa : elle a de lui trois fils et deux filles. L'aînée des filles, la seconde Julie, est reléguée pour ses débauches : comment Livie ne l'a-t elle pas mieux surveillée? On marie l'autre, Agrippine, à un petit- fils de Uvie, Germanicus... L'aîné des fils, Lucius, âgé de vingt et un ans, se rend à Marseille; il tombe malade, très légèrement ; on ne sait quel est son mal ; il meurt. Calus, son frère, fait une expédition chez les Parthes ; il reçoit une blessure insignifiante; on le soigne; il tombe en langueur et il meurt : on s'aperçoit trop tard qu'il a été soigné par Lollius, l'âme damnée de Livie. Il en reste un troisième, Posthumus. (( Livie le représente à Auguste comme étranger à toutes les choses de l'esprit, et stupidement fier de la force de son corps. Ne se bornant plus comme autrefois à d'obscures intrigues, elle sollicite ouvertement ». Posthumus est relégué dans une île presque déserte, voisine de la Corse, l'île Planaria. Ce n'est pas assez. Quelques jours après la mort d'Auguste, un centurion d'un courage éprouvé abordera dans l'île Planaria, surprendra sans armes l'infortuné Posthumus, et le tuera... Le règne de Tibère est assuré.

Livie a soixante^et-orize ans quand son fils monte sur le trône : elle n'abdique pas. L'amour maternel est un sentiment qu'elle ignore, comme l'amour

conjugal... Tibère est rongé d'envie : les honneurs décrétés à cette femme lui semblent une atteinte à sa propre grandeur; il refuse les privilèges que le Sénat veut lui accorder pour empêcher cette femme d'en profiter. « Livie, sa mère, dit Suétone, lui devint odieuse » Mais comment lui' résisterait-il? Elle lui est trop supérieure, et il a trop l'habitude de lui obéir^ inveteratum erga matrem pbsequium. On le verra, pour fuir ce joug exécrable, quitter brusquement Rome et s'exiler à Caprée.

. , . La place de l'homme au foyer domestique est la première : aussi bien s'accommode-t-il malaisément de la seconde ; et quand il ne sait plus commander, il ne sait pas encore obéir ^ a Est-il libre, s'écriait Cicéron, est-il libre celui à qui une femme commande? Celui à qui elle impose des lois, prescrit, défend ce qui lui plaît? Qui ne peut dire non à rien de ce qu'elle commande, et n'ose rien lui refuser ? Exige-t-elle ? il faut donner. Appelle-t-elle ? il faut venir. Chasset-elle ? il faut sortir. Menacé-t-elle ? il faut trembler. Un tel homme, pour moi, n'est pas seulement un esclave ; c'est le plus misérable des esclaves ^n . Le plus sûr moyen, sinon le plus sage, de s'affranchir de la iservitude, était de ne se point marier.

1. Tac, Ann., I, 3, 5, 7, 10 ; II, 34 ; III, 64 ; IV, 57 ; V, 1, "2 ; Siiét., Aug., 62, 71 73, 84 ; Tib., 4, 6, U, 50, 51. — Cf. BeuJé, Aug., sa fam. et ses ani., Tib. et VhiriU d'Aug.

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