‹ La fin d'un peupleChapitre 12 sur 166 · Cf. Fiist. de Coiil., la Cité antique, IV, n · texte numérisé non relu

Cf. Fiist. de Coiil., la Cité antique, IV, n

lancé, nulle force n'était capable de l'arrêter ; et vers la fin du quatrième siècle, en effet, un orateur de la plèbe pourra dire aux plébéiens : « Autant vous avez été de clients autour de chaque patron, autant vous serez maintenant contre un seul ennemi ^)>. A l'époque où s'ouvre la lutte entre patriciens et plébéiens, c'est-à-dire vers le milieu du troisième siècle de Rome, l'évolution n'est pas encore accomplie. C'est entre une aristocratie limitée de capitalistes oisifs, qui voient avec déplaisir l'émancipation de leurs clients léser leurs intérêts pécuniaires et l'éclosion de nouveaux citoyens menacer leur influence politique, et d'autre part, un peuple nombreux, chaque jour croissant, de travailleurs ardents qui revendiquent avec énergie « leur place au soleil », que la lutte s'engage ... Au triomphe de la plèbe, c'est-à-dire de la masse laborieuse et vigoureuse, est étroitement lié l'accroissement de la population romaine.

Première revendication de la plèbe : la question des dettes. — Situation du débiteur malheureux. — Le vieux centurion do Tite-Live. — Résistances du Sénat. — La retraite au Mont-Sacré, — Victoire de la plèbe.

La lutte s'engage sur ce que les historiens ont appelé la question des dettes.

Des quatre ou cinq premiers siècles de Rome, on peut dire ce qu'un historien de la propriété foncière écrit de notre XII« siècle : « La disproportion de

l.Liv. VI,18.

rétendue du sol avec le nombre d'habitants était telle/ que la terre n'avait pas par elle-même un prix réel et certain. Le propriétaire qui n'aurait possédé que le fonds, sans les hommes nécessaires pour le mettre ou le maintenir en valeur, se serait vu à la tête d'une terre en friche, par conséquent eût été absolument gueux. Les serfs (à Rome les clients), étaient donc partie intégrante de la fortune foncière' ». De quel œil défavorable les riches patriciens devaient donc voir ce puissant mouvement qui emportait vers l'affranchissement la clientèle laborieuse ! Aussi cherchentils à l'enrayer ; et, pour faire retomber dans le servage les plébéiens émancipés, ils s'appuient sur une légis • lation rigoureuse du crédit*. « dont les intentions sont peut-être excellentes, puisqu'elle facilite le crédit en accordant au créancier les garanties les plus étendues », mais qui a pour conséquence de précipiter le débiteur malheureux dans l'abîme le pilus profond. Oh ! oui, malheur à qui s'est vu contraint d'emprunter et qui, le terme échu, ne peut pas rembourser I Trente jours, après la reconnaissance judiciaire de sa dette, lui sont donnés pour chercher un moyen de se libérer, trente jours à l'expiration desquels il est rappelé devant le juge. Là le créancier met la main sur lui, manum injicit, pour exprimer la dépendance dans laquelle il va désormais le tenir. L'autre n'a rien à dire : il ne peut pas repousser celte main qui pèse sur son épaule, à moins qu'il ne trouve un vindex, c'est-à-dire un tiers qui fasse l'affaire sienne

1. Vicomte G. d'Avenel, Revue des Deux-Mondes, ler janvier 1893.

2. « La question des dettes ne peut s'expliquer que si l'on voit en elle la question plus grave de la clientèle et du serva^ ». Fust., de Coul., la Cité antique, IV, 7.

et qui plaide en son propre nom comme si la dette le concernait lui-même. Mais qui donc aura la folie de soutenir une cause perdue d'avance? qui s'exposera de gaieté de cœur à l'horrible sort promis au vaincu? Et le débiteur est attribué, addictm, par un décret du magistrat au créancier qui l'emmène et le tient emprisonné chez lui. Chargé de chaînes dont le poids n'excédera point quinze livres, nourri aux frais du créancier qui lui doit au moins deux livres de farine par jour, il va dans ce cachot, ô suprême ironie de la loi ! vivre ses derniers jours de liberté. Addictm, il n'est pas encore esclave. Il ne le sera que dans soixante jours : dans soixante jours, il sera vendu,— au-delà du Tibre, car la loi ne veut pas que ce spectacle odieux souille la cité, — à moins que le créancier impitoyable ne préfère le tuer, ou le garder pour utiliser ses services.

Voilà ce que la loi fait du petit propriétaire endetté : un esclave! Et ce n'est point pourtant contre la rigueur de cette législation que la plèbe proteste; ce n'est pas pour la rendre plus douce qu'elle lutte. Non. Il semble juste à tous que l'esclavage soit la sanction d'une dette impayée : la loi des Douze-Tables qui sera dans quelques années acceptée par tous, consacrera cette règle inhumaine . . La plèbe se révolte, non pas contre le droit, mais contre le fait. Elle qe demande pas qu'on change le principe delà loi; elle veut qu'on en modère l'application. Elle n'a cure de réformes ; elle a besoin d'expédients.

On sait l'anecdote qui. d'après Tite-Live et Denys d'Halicarnasse, fut l'occasion de la révolte. Un vieillard se jette sur la place publique. Des vêtements

sales et déchirés, une barbe inculte, les cheveux en désordre, des yeux hagards, le regard farouche, un visage pâle, un corps exténué : tout marquait l'extrènae pauvreté. On le reconnaissait pourtant sous ces dehors misérables. On se rappelait qu'il avait été centurion. On citait les récompense^ que lui avaient méritées son courage. On se montrait les cicatrices qui, sur sa poitrine découverte, témoignaient de ses nombreux exploits. Et sur toutes les lèvres se posait la question : Pourquoi ces haillons et d'oii vient cette misère hideuse? Mais lui contait à cette foule qui s'apitoyait, comment « lorsqu'il revint victorieux de la guerre contre les Sabins, il avait trouvé sa récolte détruite, sa maison brûlée, ses bestiaux enlevés. Contraint d'emprunter, ses dettes grossies des intérêts l'avaient dépouillé du champ paternel, puis, s'étendant comme un mal rongeur, elles avaient atteint sa personne^».

Si ce n'avait été là qu'une infortune isolée, la plèbe se fût peut-être apitoyée ; elle ne se serait pas révoltée. Mais c'était le malheur de beaucoup, et c'était le sort qui les menaçait tous. Ceux qui avaient échappé au mal, moitié par affection, moitié par prévoyance, se révoltèrent pour ceux qui le subissaient.

C'est en l'année 256 que se livre le premier engagement. La plèbe, qui comptait parmi elle, suivant les mots de Denys, « une infinité de gens accablés de dettes et insolvables », refuse de se ranger sous le drapeau de Rome et de partir en

i. Uv., II, 23.

guerre contre les Etrusques, si une décision du Sénat ne décharge les débiteurs de l'obligation de payer leurs créanciers. « Que nous servirait-il de vaincre les ennemis du dehors si, pour prix de notre victoire, aous trouvions au retour de durs créanciers, des ennemis du dedans mille fois plus à craindre que ceux du dehors * ? » Voilà la question posée. Malgré les patriciens, c'est-à-dire malgré les créanciers, elle sera résolue.

Le Sénat (l'assemblée patricienne) ne lui donne qu'une solution provisoire en décidant que toutes poursuites seront suspendues jusqu'à l'heureuse issue de la guerre : la plèbe s'en . contente. Mais la guerre finie, les poursuites recommencent et la révolte éclate: si menaçante qu'au dire des historiens le consul Servilius est obligé, pour la calmer, de se jeter aux pieds des meneurs, de les supplier, les yeux pleins de larmes, de promettre que le Sénat aura soin des intérêts du peuple. Il obtient, non sans peine, qu'ils diffèrent, jusqu'au jour de marché suivant, l'exécution de leurs menaces. Et comme, sur ces entrefaites, les Volsques ont envahi le territoire de Rome, il rend un édit provisoire par lequel défense est faite de retenir dans les fers le citoyen qui demande à s'enrôler.

Mais l'histoire recommence après le rétablissement de la paix. Et de nouveau la plèbe gronde. Le Sénat veut tenter un coup de force ; il suit le conseil d'Appius Claudius, l'ennemi acharné des concessions ; il nomme un dictateur. « Quand on saura qu'il y a

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