‹ La fin d'un peupleChapitre 120 sur 166 · Plutarq., Vie de Pompée · texte numérisé non relu

Plutarq., Vie de Pompée

tances qui les ont entourées : et jugez si le blâme est immérité 1 Oppianicus, (tel est le nom de ce mari), venait de perdre sa première femme, Magia, lorsqu'à son tour une de ses belles- sœurs, épouse d'un Magius, devient veuve. Elle était enceinte; et le défunt, qui se défiait d'elle, lui avait légué, pour le cas où le fruit de ses entrailles verrait le jour, une somme considérable à prendre sur la succession de l'enfant ; tandis que, dans le cas contraire, Oppianicus, le beau-frère, devenait légataire universel. L'une avait intérêt à la naissance ; l'intérêt de l'autre était opposé : marché fut bientôt conclu. La somme léguée à la mère, Oppianicus la lui verse comptant : « il achète à cette femme avare *et dénaturée, — ses registres lus publiquement font foi de la somme versée et de mille autres présents, — le précieux dépôt renfermé dans son sein. Un mariage scella le marché, « association monstrueuse de deux complices », rompue bientôt par un divorce. . . Une troisième alliance unit Oppianicus à Novia, de qui nous ne savons rien, si ce n'est qu'elle était morte à l'époque du procès et qu'elle lui avait laissé un fils... La quatrième, Papia, à ce même moment, vivait encore ; il l'avait répudiée pour épouser, en cinquièmes noces, une de ses riches concitoyennes, Cluentia. La belle-sœur de cette Cluentia, Sassia, « plus riche encore », lui plut davantage. « Un jour, il présente de sa main une coupe à sa femme. Avant de l'avoir entièrement vidée, celle-ci s^ écria qu'elle mourait dans des douleurs affreuses, et expira » : le voilà libre. Mais Sassia est mariée, m Veuve de Cluentius, elle avait épousé son propre gendre, ayant employé contre ce jeune homme, dont l'âge et la raison n'avaient pas

encore affermi la vertu, tous les artifices les plus capables de séduire un cœur sans expérience ». Oppianicus profite d'une prétendue délégation de Sylla pour mettre à mort ce jeune époux, et Sassia comme lui devient libre. Aussitôt, il demande sa main. « Sassia n'est point surprise de son audace, ni révoltée de son impudence, ni saisie d'horreur à l'idée d'entrer dans une maison qu'inonde le sang de son époux ; elle ne fait qu'une objection : il lui répugne de se marier avec un homme qui a déjà trois fils ». L'objection n'est pas laissée sans réplique : deux de ces enfants meurent en moins de dix jours, et la sixième union d'Oppianicus s'accomplit \

Assurément, tous les mariages ne se dénouaient pas d'une façon aussi brutale : le divorce était plus facile et moins périlleux que le poison. Sa facilité même explique l'abus qu'on en fit, — et que les mêmes ques* lions d'argent ou de famille, qui font Jes mariages, les défont. Les divorces de Caton et de Marcia, celui de Pompée et d'Antistia, celui d'Emilia et de Scaurus, qu'on a précédemment rappelés, sont des exemples typiques. Si l'on en veut un autre, plus touchant encore et non moins suggestif, qu'on lise dans la correspondance de Cicéron le récit des infortunes conjugales de TuUia .

Après avoir éprouvé déjà deux maris, l'un mort après quelque temps de mariage, l'autre divorcé pour un motif que nous ignorons, la fille unique et

\. Cic, pro Cluent., 7, 9, 10, 12. Cf. ce que Salluste écrit de Catilina : « Il s'était épris d'amour pour Aurélia, qui refusait de l'épouser parce qu'il avait eu d'un premier mariage un fils : par la mort de ce fils, il ouvrit dans sa maison un champ libre à cet horrible hymen. » Cat., 15.

adorée de Cicéron , épousa , en 703 , sur les vives instances de sa mère, Cornélius Dolabella, jeune homme d'excellente famille mais perdu de dettes, qui avait par l'éclat de son nom et l'audace de ses manières, séduit l'ambitieuse Terentia. C'était, si nous en croyons son père, une femme admirable que TuUia, belle, bonne, vertueme, aimable, tendre; mais Dolabella ne Tavait épousée, ni pour ses beaux yeux, ni pour son bon cœur : il tenait essentiellement à sa dot. Or, précisément à cette époque, la fortune de Cicéron traversait unede ces crises qui revenaient périodiquement ; le beau-père avait payé le premier quart de la somme dotale; il se faisait tirer l'oreille pour verser les |rois autres. En février 706, — Dolabella manifestait son impatience, — Cicéron écrit à Atticus : (( Quant à la dot de ma fille, au nom des dieux je vous en conjure, consacrez à son paiement tout ce qui me reste, s'il me reste quelque chose ; faites au besoin des avances de vos deniers » ; mais, trois mois plus tard, il n'est plus si décidé, et se demande s'il ne vaudrait pas mieux garder l'argent en reprenant Tullia : « Abandonner une somme aussi considérable en des temps aussi malheureux, ou faire le divorce au milieu de telles incertitudes, quel dilemne ! Je ne puis que laisser ma fille maîtresse de l'alternative ». Tullia, qui s'est prise pour Dolabella d'un amour que son père trouve « fort affligeant et fort insensé », choisit le premier parti : on se décide donc au sacrifice. L'exécution ne va pas d'ailleurs sans quelque difficulté : « Je vois par votre dernière lettre, écrit Cicéron à Terentia, que vous n'avez réussi à vendre aucune de mes terres .

Avisez donc de votre mieux avec nos amis, au moyen d'en finir avec cette dette dont vous savez que je veux absolument me libérer » 1 — et c'est seulement dans les premiers jours de 707, que le deuxième quart de la dot est remis à Dolabella. Mais Dolabella n'est pas satisfait : il reste deux quarts à payer; il les lui faut. Cicéron s'indigne de la prétention, et exhale sa colère dans une lettre à Atticus : « Voyez à quoi tous nos ménagements ont servi. C'est lui qui maintenant semble nous menacer du divorce 1 II exige le troisième quart de la dot 1 En présence de faits aussi détestables, le divorce est ce qu'il y a de mieux. Oui, il faut le divorce, je le veux ». Et le divorce a lieu... D'ailleurs, l'ex-beau-père et l'ex gendre ne se garderont pas rancune : lorsque, quelques mois après la séparation, rinfortunée Tullia succombe des *suites de l'émotion ressentie, Cicéron en fait part à Dolabella et ajoute : (( Ma douleur serait plus calme, si je vous avais près de moi. Votre sagesse et votre affection en adouciraient l'amertume » !... 11 est vrai. — l'observation n'est pas inutile, — qu'au moment où il écrit ces lignes, l'ancien fidèle de Pompée cherche, à se rapprocher de César, et que Dolabella par ses relations peut faciliter le rapprochement *. •

Ce n'en est pas moins la preuve que le divorce était bien entré dans les mœurs, et qu'on le considérait comme un événement insignifiant, presque normal. — « En matière de divorce, écrit Plutarque, il me semble qu'un propos qu'on conte est véritable. Un Romain ayant répudié sa femme, ses amis l'en tan-

Page 1