Dion, LVI
marché, où les deux parties ne conviennent que d'une seule chose : à savoir conserver, l'un vis-à-vi^ de l'autre, la liberté la plus entière.
Nous convînmes au jour de notre mariage Que vous resteriez libre, et que de mon côté J'agirais à ma gui^^i
dit une femme à son époux dans Juvënal. Pourquoi se gêner, puisque Ton ne s'est uni que pour éluder ensemble les lois portées contre le célibat ? Tant pis si les fâcheux, comme Martial, trouvent la chose mauvaise et prétendent vous ravir le nom même de mari : « Celle que tu n'as épousée qu'en vue de la loi, legis cama, pouvons-nous l'appeler, ô Quintus, ton épouse » ? L'important est que le fisc ne puisse pas pénétrer dans des distinctions trop délicates, et que, devant la
seule apparence du mariage, il se sente désarmé
Dans un contrat d'aussi minime importance, la question de personnes parut à quelques-uns négligeable : on vit, au témoignage de Sénèque, des pauvres gens se louer aux femmes comme mari, in mariti nomen conduci ! — tandis que des hommes, tel ce sénateur cité par Suétone, tiraient au sort parmi le personnel disponible l'épouse dont ils avaient besoin, quittes à répudier le lendemain l'élue de la fortune, si elle comprenait mal les devoirs ou mieux l'absence de devoirs de son état M
Ce que peut bien être la fidélité conjugale dans de pareilles unions, on le conçoit aisément, et que le « nuage d'adultères » dont parle le poète, ne cesse de s'épaissir. Devrait-il cependant y avoir encore un
1. Tac., Ann., XIII, 44 ; Mart., V, 75 ; Suét., Tib., 49; Juv., VI, 282^84; Sen., de Matrim. (Haase, p. 434.)
adultère/ lorsque le divorce est si facile? — Lorsque ramant d'aujourd'hui est l'époux de démain,
Uxoris mœchiis cœperat esse suœ,
et que réciproquement Tépoux répudié hier devient aujourd'hui l'amant,
Mœchus es Auiidiœ qui vir, Cervîne, fulsti, —
est ce que la confusion entre ces deux termes ne s'impose pas ? L'homme qui achetait à prix d'or les faveurs d'une femme mariée ne payait pas seulement pour l'adultère; il payait aussi pour le divorce, adulterium et mox ut emitteret maritum emercatur, . . Les femmes de haute lignée, qui « comptaient les années, non point par les noms des consuls, mais par les noms de leurs maris », n'avaient pas beaucoup le temps d'être infidèles à ces époux de quelques lunes,.. Pourquoi des infidélités coupables, lorsqu'il était si facile de pratiquer ce que Martial appelle l'adu/ière légal :
Quœ loties nubit, non nubit. adultéra legeest ? i
Car, s'il n'y a point, enlogique, très grande différence entre l'adultère, et le divorce qu'un écrivain moderne a spirituellement appelé le « sacrement de l'adultère », - il n'y en a plus en fait, lorsque le divorce devient aussi facile, plus facile même puisqu'il n'expose à aucune peine, que l'adultère.
On vit des femmes cependant, pour qui l'attrait du fruit défendu fut le plus fort, et qui volontiers s'exposèrent aux peines prescrites par Auguste contre l'épouse coupable. Mais les maris trompés, à qui la loi
1. Suét., Othon, 3 ; Tac., Ann., XIII, 44; Sen., Bienf., III, 46.
commande de prendre l'initiative des poursuites, se taisent. Indifférence ou crainte de paraître ridicule ? je ne sais. « Loi Julia, tu dors ! . . »), s'écrie Juvénal, lex Julia, dormis ! et les efforts répétés du législateur né parviennent pas à la tirer de ce sommeil profond et prolongé. Tibère prend de nouvelles mesures pour obvier à l'impunité des femmes coupables : il ne réussit point. Doraitien entreprend sans résultat l'œuvre difficile de «• rendre la pudeur à Rome ». Plus tard Marc-Aurèle et Septime-Sévère essayent une même réforme avec le même insuccès *.
A ces blasées de la débauche, l'ordinaire déshonneur ne suffît même plus: l'adultère banal leur semble fade, facilitate adulteriorum in fastidium versa. Elles vont chercher dans Vergastulum des jouissances plus épicées. Pline l'Ancien nous a laissé l'histoire de Clésippe, esclave bossu et laid de visage, qui fut adjugé comme appoint,dans une vente de meubles,.à Gegania, « d'une des plus illustres familles de Rome », — et qui devint son héritier, après avoir été son amant : un magniflquemausolée.élevé par l'esclave reconnaissant, devait, suivant le mot de Pline, venger la morale outragée en conserva nt éternellement le souvenir de l'infamie de Gegania .. Elles ne se contentent pas de leurs propres esclaves ; elles descendent jusqu'à l'esciave d'autrui. Les maîtres se plaignent, et une loi paraît, qui rend esclaves elles-mêmes les descendantes de Cornélie et de Lucrèce, lorsque, ayant pris un esclave pour amant, et sommées par le maître de cesser ce commerce, elles n'ont point obéi. Claude est l'auteur